‹ Cours de tactiqueChapitre 9 sur 24 · FUT · texte numérisé non relu

FUT

t>ES MARCHES ET DES MANOEUVRES. 161

qu’il faille marcher, les corps d’armée conservent toujours entre eux les mêmes rapports généraux , et il y a toujours une marche ou une demi-marche de gagnée par la position du corps qui forme la nouvelle avant-garde. Aucun général n’a mieux connu ce mécanisme et ne l’a plus habilement employé que Napoléon. Aussi l’histoire des guerres de ce grand homme offre-t-elle aux militaires dignes de l’apprécier les plus instructives leçons, tant sur les marches-manœuvres que sur l’ensemble des grandes combinaisons stratégiques. Il faut remonter jusqu’à César, pour trouver un capitaine qui , sous ce rapport, puisse lui être comparé.

La marche des Russes, avant la bataille d’Austerlitz, est tout à fait conforme aux dispositions indiquées ci-dessus. Cette armée, commandée par le général en chef Kulusof, s'avancait sur la route d’OImQtz à Brünn en Moravie, pour combattre l’armée française dont l'avant-garde était à Wischau, et qui occupait des positions entre les routes de Brünn et d’Austerlitz, un peu en arrière de ce bourg. Voyez la figure 15“. Kutusof partagea son armée, forte de 90 à 100 mille hommes, en cinq colonnes, ne laissant entre elles que la distance nécessaire à leur déploiement. Celles des flancs n'étaient, à proprement parler, que des subdivisions des tnémes corps pour faciliter le déploiement, puisqu’elles se trouvaient sous un seul commandement. Trois corps marchaient sur la route principale : le premier A, sous les ordres du prince Bagration, formait l’avant-garde générale; le second B, dirigé par le général en chef lui-même et commandé par un lieutenant-général, formait le centre de l’armée ; le troisième Q, sous les ordres du grand-duc Constantin, marchait comme réserve. Les deux colonnes de droite D, formaient un seul corps commandé par le général Buxhœwden, et celles de gauche E étaient aussi en un seul corps, dirigé par le prince de Lichtenstein. Il y avait donc effectivement cinq corps d’armée, dont l’un au centre où se trouvait le général

■f G2 DF.8 MARCHES ET DES MANOEUVRES»

en chef, et les quatre autres autour de lui , dans une position analogue à celle qui a été indiquée plus haut. C’était bien jusque-là , et si les Russes furent vaincus , c’est que pendant la bataille ils commirent la faute de s’étendre par un mouvement circulaire autour d’Austerlitz, dans l’intention de prendre l’armée française M par son flanc droit. Le centre affaibli fut enfoncé et l’armée russe complètement défaite.

Après avoir posé la règle générale, on doit prévenir que les circonstances et les localités peuvent obliger et obligent souvent à la modifier; l’essentiel est de se conformerau principe que les corps divers , dans lesquels une grande armée est nécessairement partagée, doivent toujours être disposés de manière, et placés à des distances respectives telles, que leur concentration puisse s’opérer avant que l’ennemi ait réuni toutes ses forces contre un de ces corps. Il faudra donc, en pays ouvert , se conformer strictement à la règle ; mais aussitôt que quelque obstacle naturel retarde la marche de l’ennemi et s’oppose à ses attaques réunies, en même temps qu’il protège les mouvements de nos propres troupes, il est permis de mettre plus d’intervalle entre les colonnes et d’embrasser un champ de manœuvres plus étendu, si d’ailleurs on peut se promettre ainsi un plus grand résultat, ou atteindre d’une manière plus complète le but de la campagne.

Lorsqu'en 1805 Napoléon eut concentré son armée aux environs de Stuttgardt et de Ludwigsburg , se proposant de passer le Danube pour prendre à revers l’armée autrichienne cantonnée entre le lac de Constance et lllm, il partagea son armée en quatre colonnes, dont la première, celle de droite, commandée par le maréchal Ney, dut se porter sur Günzburg, près d’Ulm, pour attirer l'attention de l’ennemi sur ce point. La seconde, composée des trois corps, de Soult, Murat et Lannes, marchant sur la même route à une demijournée de distance, se dirigea sur Donawert, dix ou onze lieues plus bas que Günzburg. La troisième colonne, composée des

DES MARCHES Et DES MANOEUVRES. 163

corps de Davoust et de Marmont, passa le Danube à Neuburg, cinq lieues au-dessous de Donawerth ; et enfin la quatrième, sous les ordres de Bernadette, fut dirigée sur Ingolstadt, quatre lieues plus bas encore. Il y avait donc, dans cette marchemanœuvre, une vingtaine de lieues de distance entre la colonne de droite et celle de gauche; mais l’existence d'un fleuve tel que le Danube coulant entre les deux armées, et la certitude où l'on était que l’ennemi n’avait pas encore rassemblé toutes ses forces, rendaient une attaque de sa part peu probable. Et si elle avait lieu contre le corps de droite, celui-ci se repliait sur la colonne du centre, en longeant le Danube qui protégeait sa gauche. L’ennemi, attiré par ce mouvement de retraite, abandonnait la rive droite du fleuve où était sa ligne d’opérations, et la manœuvre générale n’en réussissait que mieux. Il n’y avait donc pas d’inconvénient réel à séparer autant cette première colonne des autres. Si, au contraire, l’ennemi, prévoyant la position où il allait se trouver, se portait à tire d’ailes, avec ce qu’il aurait pu rassembler de troupes, sur Donawerth, il se trouvait en présence de la principale colonne française, où était Napoléon, et il était toujours débordé par les deux autres, dont la plus voisine pouvait ù la rigueur rallier dans la journée. Nous devons ajouter que les distances étaient calculées de manière que la colonne la plus forte, celle dirigée sur Donawerth devailarriver avant les autres, et qu’elles s’échelonnaient de telle sorte, que celle-ci, ayant passé le Danube dans les journées du 6 et du 7 octobre, la suivante n’arriva h Neuburg que le 8, et la dernière à Ingolstadt que le 10. En sorte qu’en réalité il n’y avait que celle qui se dirigeait sur Donawerth qui fut attaquable, et, comme elle était composée de trois corps qui se suivaient immédiatement, elle pouvait disputer le terrain jusqu’à l’arrivée des autres; ou bien, si elle y était forcée, elle battait en retraite sur la rive droite du Danube en s'appuyant au fleuve, et elle était renforcée le lendemain par la colonne qui marchait sur Neuburg, et plus tard par celle d bigolstadt, en

KÎ4 DES MARCHES Et DES MANOEUVRES*

même temps que la colonne dirigée sur Günzburg menaçait le flanc et les derrières de l’ennemi. Plus on étudie cette marche-manœuvre et plus on la trouve savante ; il n'est aucune supposition à laquelle elle ne réponde, et cependant le front de la marche occupe jusqu’à vingt lieues ! tant il est vrai qu’à la guerre tout dépend de l'habileté avec laquelle on sait plier ses dispositions aux circonstances topographiques.

Après avoir franchi le Danube tous les corps changèrent de direction à droite pour envelopper, par un mouvement plus ou moins étendu , la position d’Ulm , et s’emparer des ponts sur le Leck par lesquels les Autrichiens auraient pu tenter de s’échapper. L’armée entière décrivit un cercle autour de Günzburg, que le maréchal Ney avait occupé et qui fut le pivot de cette grande manœuvre. Le corps de Soult, qui d’abord formait l’avant-garde , flanqua la gauche ; Murat et Lannes, qui étaient au centre , devinrent avant-garde générale; Davoust et Marmont se trouvèrent au centre; Ney conserva la droite, et le corps deBernadotte forma la réserve. En sorte que l’armée, qui était arrivée sur le Danube en présentant le flanc , s’avança sur l’ennemi par une marche de front quand elle eut franchi le fleuve. On sait quels furent les résultats de cette habile disposition : Ulm capitula ; une armée fut faite prisonnière en presque totalité ; il n’en réchappa qu’une partie, qui prit la généreuse résolution de s’ouvrir un passage par la rive gauche du Danube , pendant que les Français passaient sur la rive droite.

Nous donnons dans la figure 14e les grands traits de cette combinaison : M,M représentent la partie de l’armée autrichienne qui s’était rassemblée à Ulm et à Günzburg ; A est le corps du maréchal Ney flanquant les autres colonnes et se dirigeant sur Günzburg, dont il devait occuper les ponts. Les corps B, C, D, du maréchal Soult, du prince Murat et du maréchal Lannes , formant la colonne principale , sont représentés au moment où ils arrivent à Donawerlh; le premier, qui avait passé la veille, se dirige sur Augsburg pour s’assurer

Btm

Donauwerlh

Huin ü

de cette tête de pont sur le Leck ; les deux autres , après avoir traversé Donawerth , dégagent Rain , tournent à droite et forment la nouvelle avant-garde générale. Les corps E etF, commandés par les maréchaux Davoust et Victor , arriveront le lendemain à Neuburg , et, après avoir passé le Danube dans cette ville , tourneront à droite et se dirigeront sur le pont de Rain pour former le centre de l’armée. Le corps G de Bernadotle , faisant la quatrième colonne , est dirigé sur Ingolstadt et Munich ; il est destiné à composer la réserve générale de l’armée.

En voilà assez pour faire comprendre le mécanisme des marches-manœuvres exécutées parplusieurs colonnes, et montrer dans quel esprit elles doivent être combinées. Le pays est-il ouvert et l’ennemi dans le voisinage , les colonnes se serrent et marchent à portée de se secourir promptement : si, au contraire , les corps ennemis sont morcelés, éloignés; si de grandes rivières coupent le pays et rassurent contre une attaque inattendue , les colonnes peuvent se séparer et même se présenter obliquement , pourvu que les corps conservent toujours des positions relatives qui leur permettent de se rassembler. Quand faudra-t-il se tenir rigoureusement à la règle; quand et jusqu'à quel degré pourra-t-on s’en écarter? C’est ce qu’il est impossible d’établir; les circonstances , qui varient à l'infini, en décident ; c’est à les bien apprécier qu’un général fait preuve de capacité. L’art militaire ne serait pas si difficile , ceux qui s'y distinguent n’acquerraient pas tant de renommée , si tout y était assujetti à des règles fixes et invariables. Il faut chez celui qui l’exerce beaucoup de tact et de discernement, pour choisir le meilleur parti dans chaque circonstance particulière ; il lui faut de la promptitude de coupd’œil, pour saisir l’à-propos et prendre, en temps opportun, les mesures convenables ; car ce qui est bon la veille , bien souvent ne l’est plus le lendemain. Les déterminations d’un chef d’armée sont comme inspirées , tant le travail d’esprit dont elles sont le résultat est rapide; et cependant tout y est

pesé, balancé; chaque circonstance y est appréciée et estimée ce qu’elle vaut; et des objets, qui échapperaient à des esprits ordinaires, y prennent quelquefois une telle importance qu’ils deviennent la raison principale du parti auquel il s’arrête. De là vient qu’un conseil délibérant est peu capable de prendre de bonnes résolutions en affaires de guerre. De Ht vient aussi que ce n’est pas seulement avec de la théorie qu’on fait de grands généraux.

Page 1