‹ Cours de thérapeutique, professé à la Faculté de MédecineChapitre 109 sur 148 · OXYDATION · texte numérisé non relu

OXYDATION

Voici par exemple certains faits qui peuvent être invoqués: Je vous ai dit que les acides minéraux pouvaient acidifier des urines normalement alcalines, mais je m’empressais d’ajouter que le phénomène était difficile à obtenir et qu’il fallait pour cela employer des doses élevées de ces acides ; ce qui prouve qu’il y en a une certaine proportion qui se combine avec les bases qu’ils rencontrent.

Le sulfure de potassium est en partie décomposé lorsqu’il est introduit dans le sang. Il y a de l’hydrogène sulfuré mis en liberté par l’acide carbonique du sang, et il se fait certaines combinaisons qui peuvent se produire dans l’intérieur de la circulation ou du moins dans la traversée de l’organisme.

Il y a des substances combustibles qui peuvent être brûlées, et retrouvées à l’état brûlé.

Je vous ai montré tout à l’heure que l’acide pyrogallique peut être recueilli dans burine, et cependant nous savons qu’il y a un certain nombre de substances qui, introduites dans la circulation, subissent l’action oxydante de l’oxygène renfermé soit dans le sang, soit dans les tissus. L’alcool, par exemple, malgré les très belles expériences de MM. Perrin et Lallemand, ne peut évidemment pas être recueilli en entier et retiré des sécrétions. Nous savons parfaitement que lorsque l’on introduit des proportions énormes d’alcool, il y en a une grande quantité qui échappe à toute action chimique. Mais nous savons aussi qu’il y a des modifications de l’alcool qui se produisent : lorsque les quantités ingérées ne sont pas normes, on voit se produire de l’aldéhyde, c’est-à-dire de l’alcool déshydrogéné; il y en a aussi une partie qui passe à l’état d’acétone, d’acide acétique, d’acide carbonique et d’eau.

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Les essences sont dans le même cas : vous introduisez de l’essence de térébenthine et vous recueillez dans l’urine une substance qui est déjà légèrement oxydée, qui donne à l’ urine l’odeur de violette, ou bien vous recueillez une substance oxydée qui est de la résine, et qui est précipitable par l’acide nitrique.

Par conséquent les essences s’oxydent partiellement à la raversée de l’organisme, mais je ne dis pas que ce soit dans le sang.

Les sels alcalins se comportent de la même façon. Vous connaissez la loi de Wœlher en vertu de laquelle toutes les fois qu’un acide organique, emprunté au règne végétal, se combine avec de la potasse ou de la soude, il se brûle dansle sang, et on recueille alors dans les urines non pas du citrate — si on a donné de l’acide citrique — de soude, mais du carbonate de soude ; si bien que vous avez là l’explication des cures de fruits, de raisins, de cerises, de groseilles, qui donnent lieu à des urines alcalines, comme les cures de Vichy ou de Vais.

Ces faits ont été revus et étudiés par Mialhe, qui a rendu ant de services à la thérapeutique et à la physiologie. Ils ont connus maintenant de tout le monde. De même, le sulfure de polassium sort en partie à l’état de sulfate de potasse, c’est-à-dire que le soufre devient de l’acide sulfurique, qui ensuite fait du sulfate de potasse qui sort de l’économie. Par conséquent, vous voyez que voilà un certain nombre de faits qui démontrent que tous les phénomènes chimiques ne sont pas empêchés dans l’économie. Je vous ai montré seulement qu’ils étaient difficiles, qu’un certain nombre ne se produisaient pas et que cette difficulté tenait à ce que les substances étaient enrobées dans les substances albuminoïdes.

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Je poursuis l’histoire des modifications chimiques qui peuvent se produire dans l’économie. Il se produit des dédoublements, des copulations. Vous êtes aussi forts que moi en chimie, je n’ai pas besoin de vous expliquer ces termes.

Des dédoublements ? Voici le tanin par exemple, l’acide tannique : il se dédouble en acide gallique et en glvcol, à la condition de prendre de l’eau pour ajouter de l’hydrogène et de l’oxygène à la quantité qu’il en renfermait.

Vous avez encore des copulations. Ainsi, il y a un certain nombre d’acides végétaux qui, introduits dans la circulation, sortent sous la forme d’acides renfermant de l’azote, alors qu’ils n’en contenaient pas. Mais ils ont rencontré au passage une substance sur laquelle M. Wurtz a appelé l’attention, les glycocolles, avec laquelle ils se combinent, ils se copulent, et donnent naissance à de^ acides nouveaux. Gela a lieu par exemple pour l’acide benzoïque, qui devient de l’acide hippurique. Cela a lieu également pour le fameux acide salicylique.

Il y a un certain nombre d’essences qui se comportent de la même façon, qui se copulent avec le glycocolle et passent à l’état d’acides azotés dans les urines. Vous voyez que voilà un grand nombre de phénomènes d’ordre chimique qui cependant se passent dans l’économie vivante et ne sont pas empêchés par la présence des matières albuminoïdes.

Il y a aussi des phénomènes de réduction qui sont très intéressants. On a peine à comprendre que des substances qui entrent à l’état combiné, à l’état d’oxydation supérieure, puissent dans l’économie animale perdre une partie de leur oxygène, car l’inverse est la règle. En général les substances introduites dans l’économie gagnent de l’oxygène, et servent

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à faire un complément de combustion, de chaleur, de force. Cependant il y a un certain nombre de substances qui perdent de l’oxygène.

Ainsi Woelher a démontré depuis longtemps que le prussiate rouge dépotasse, c’est-à-dire le cyanure rouge de potassium et de fer qu’on peut considérer comme du cyanurate de potassium et de peroxyde de fer, se réduit à l’état de cyanure jaune de potassium et de fer.

La démonstration en est facile. Vous en introduisez dans l’économie, et s’il doit passer tel quel, en traitant convenablement les urines et en ajoutant du sulfate de protoxyde de fer, vous devez avoir du bleu français. Pas du tout, on n’obtient rien, mais avec le sulfate de peroxyde de fer on obtient du bleu de Prusse. Donc le cyanure rouge a perdu son oxygène, il est devenu du cyanure jaune.

Le sulfate de peroxyde de fer se comporte de la même façon, il entre à l’état de sulfate de peroxyde, et il sort à l’état de sulfate de protoxyde de fer. C’est-à-dire que si vous en introduisez une bonne quantité chez un chien, ce sera du cyanure rouge qu’ii faudra ajouter à l’urine pour obtenir du bleu français.

M. Rabuteau a rencontré un fait analogue; il a fait voir qu’avec le s.éléniate de sodium l’acide séléniqne devient de l’acide sélénieux. C’est un fait semblable à celui de M. Limousin, qui a vu que le protoxyde d’azote pouvait perdre de l’oxygène et se transformer en azote et en oxygène, lequel, pendant un certain temps, pouvait servir à l’entretien de la respiration et par conséquent à la vie.

Maintenant il faudrait joindre à ces faits toute la série de substances suroxygénées auxquelles Fourcrov avait fait jouer un rôle considérable et dont il avait exagéré sans doute

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le nombre et l’importance. Je crois cependant qu’il était dans le vrai, quand il admettait qu’il y avait un certain nombre de substances suroxydées qui pouvaient céder des atomes d’oxygène. Ai-je besoin de vous dire que s’il avait connu les faits de Cl. Bernard, cela aurait donné un appui à sa théorie ? Mais de son temps il y avait des substances qui étaient mal connues, mal définies.

On a remarqué depuis que le chlorate de potasse à doses élevées donnait une coloration écarlate aux gencives, comme s’il se faisait une oxydation plus active. Simpson d’Edimbourg1, dont le nom se rattache à la première application du chloroforme à l’anesthésie, employait le chlorate de potasse, avec conviction, comme un moyen de fournir de l’oxygène au fœtus, quand il lui semblait, d’après certains signes, que sa circulation et sa respiration avaient besoin d’être stimulées.

De mon côté j’ai fait des observations analogues au point de vue de la décomposition du chlorate de potasse dans , l’économie. J’ai fait faire l’analyse des urines des sujets à qui je devais le donner : cette analyse démontrait une certaine proportion de chlorures. Puis j’administrais le chlorate dépotasse, et toujours la quantité de chlorures a été augmentée. Par conséquent, cela vous montre qu’une portion du chlorate dépotasse était décomposée et que par conséquent l’acide chlorique avait perdu son oxygène. Des faits analogues ont été vus relativement à d’autres substances. On administre de même le permanganate de potasse pour modifier l’hématose quand elle paraît insuffisante.

De même M. Simpson l’aministre avec succès dans le diabète, c’est-à-dire dans des affections où vous savez que les combustions sont insuffisantes.

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Ces faits sont bien établis et néanmoins ils sont encore méconnus par un certain nombre de médecins, qui n’ont pas suffisamment étudié les mutations que présentent les corps chimiques dans l’économie.

Mais tous les changements on peut dire chimiques se passent en dehors du sang ; les vaisseaux ne sont que les canaux d’irrigation, les chemins qui apporte ut aux différents organes les substances qu’ils seront appelés à employer. Dans le sang lui-même il ne se passe pas autre chose que l’échange que vous voyez se passer dans les gares où on charge les wagons. Telle est l’image à l’aide de laquelle vous pouvez vous rendre compte de ce qui se passe dans l’économie. Cependant, il y a des substances qui agissent réellement dans le sang, ce sont celles qui le font à la manière des gaz de la respiration, c’est-à-dire les substances volatiles ougazeuses, qui alors agissent directement sur les globules et par conséquent accomplissent toute leur destinée, on peut le dire, dans l’intérieur du liquide sanguin.

Ces substances, je vais vous les citer : l’hydrogène, l’hydrogène carboné, l’acide carbonique, l’oxyde de carbone; ils épuisent leur activité sur les globules.

Il en est de même du protoxyde ou du bioxyde d’azote, de l’acide azoteux et hyponitrique. Ce sont encore des substances qui agissent dans l’arbre circulatoire. 11 en est de même de l’acide prussique, du nitrite d’amyle, d’éthyle, de toutes les substances volatiles ou gazeuses qui constituent le groupe des anesthésiques, ainsi que des substances qui s’en rapprochent. Là ce sont des phénomènes qui se passent réellement dans le sang. Je n’en veux pour preuve que l’instantanéité même des effets de ces substances et que leur fugacité dans un grand nombre de cas. Voyez ce

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qui se passe quand on se fait inhaler du nitrite d’amyle.

11 pénètre par les voies respiratoires, il agit avec une instantanéité foudroyante. Cette instantanéité vous montre que c’est le sang qui est le théâtre de l’activité de ces substances.

C’est ce qui se passe également pour Faction de l’hydrogène sulfuré dans ce qu’on appelle le plomb , et c’est à cause de l’instantanéité des accidents produits par ce gaz, qu’on a appelé plomb cette manière de mourir : les sujets sont frappés comme avec le plomb meurtrier.

Il en est de même pour les anesthésiques; vous savez tous combien leur influence est rapide et surtout violente . Ils agissent d’abord sur le sang, et plus tard aussi sur les tissus. Ici Faction est double. Il en est de même pour l’acide hypoazotique et pour le bioxyde d'azote. Ce sont des gaz qui agissent directement sur le sang et d’une manière excessivement violente, seulement par malheur l’instantanéité n’est pas de leur domaine. Dans un certain nombre de circonstances, si Faction est très instantanée parce que l’oxyde de carbone ou le nitrite d’amyle pénètrent très rapidement dans les globules, en revanche, ils ne les quittent pas aussi volontiers et contractent avec l’hémoglobine des combinaisons plus ou moins stables, qui font que les accidents deviennent terribles.

Je le répète, l’instantanéité de ces faits montre que ces substances agissent sur le sang, et en effet il est démontré aujourd’hui que l’acide prussique n’agit si violemment que parce qu’il contracte une combinaison avec l’hémoglobine des globules et les empêche d’opérer l’échange incessant et nécessaire entre l’atmosphère et les organes, pour leur apporter l’oxygène et emporter l’acide carbonique.

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En réalité, à part ces substances volatiles, toutes les autres substances médicamenteuses ou toxiques agissent en dehors du sang et non dans le sang lui-même.

Dans le sang elles circulent les unes à côté des autres, elles parcourent le torrent circulatoire sans se mêler, sans agir et sans subir même des modifications notables dans leur constitution et dans leur structure. Exactement comme dans le même fil télégraphique, vous voyez un grand nombre de courants qui le parcourent et qui vont chacun tracer une dépêche à l’arrivée, sans la moindre confusion.

Et cela les substances ledoivent, je le répète, à ce qu’elles sont invisquées par l’albumine et à ce qu’elles sont, on peut le dire, encapsulées à la manière des globules du beurre dans le lait. Sans cela ces globules de beurre se mêleraient et constitueraient une vaste goutte à la surface du lait, tandis qu’ils restent émulsionnés. Nous savons aujourd’hui que c’est grâce à la présence de cette capsule que ces globules doivent de ne pas se confondre et de ne pas s’unir en une masse plus ou moins considérable : le battage a pour but de détruire cette capsule.

Les substances qui ont ainsi parcouru le cercle circulatoire ne demeurent actives et ne subissent les modifications qui sont nécessaires au point de vue de leur activité, que quand elles sont rendues à la liberté, et elles ne le sont que quand elles arrivent dans les organes sécréteurs dont les sécrétions sont exemptes d’albumine.

Alors ces substances se trouvent libres, par exemple dans s’urine, dans le liquide céphalo-rachidien, dans celui de l’oreille interne et dans l’humeur aqueuse. Aussi y a-t-il là un retour des manifestations d’activité de la part des substances qui ont produit d’abord des effets plus ou moins

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notables sur les surfaces avec lesquelles elles ont été mises en contact.

C’est pour cela, vous disais-je dans la dernière leçon, que la cantharidine circule sans manifester ses qualités nocives, et que lorsqu’elle arrive dans le rein, dans F urine non albumineuse, elle produit alors un véritable vésicatoire qui renouvelle l’effet produit à la surface de la peau.

Il y a aussi d’autres phénomènes jqui se passent lorsque les substances entraînées par le torrent circulatoire viennent à être exhalées dans ces liquides exempts d’albumine et qu’elles viennent alors à baigner des organes plus ou moins impressionnables.

C’est ce qui explique que les substances actives, telles que la quinine, peuvent produire des effets si considérables dans l’appareil acoustique ; c’est parce que là elles peuvent pro duire toutes leurs actions, et en particulier l’intoxication des extrémités périphériques des nerfs acoustiques, d’ou les phénomènes de vertiges, et cette maladie spontanée qui a été désignée sous le nom de maladie de Ménière.

Il y a quelques objections qu’on peut apporter à cette manière de voir, qui consiste à dire : que dans le sang il ne se fait rien, qu’au contraire tous les phénomènes chimiques et physiologiques que les médicaments peuvent produire se passent en dehors de la circulation. Claude Bernard a écrit que les substances ne peuvent agir sur les centres nerveux, par exemple, qu’à la condition d’avoir été introduites dans le sang, et dans ce milieu intérieur, disait-il, elles exercent leur influence à la traversée des organes.

Je crois qu’il y a là peut-être un peu de confusion. D’ailleurs tous les physiologistes ne sont pas d’accord sur et point avec l’illustre représentant de la physiologie française.

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M. Yulpian n’admet pas que les phénomènes des alcaloïdes se passent à la traversée des organes, lorsque ces substances circulent dans le sang. Il admet, comme moi-même, au contraire, qu’il faut une intussusception parenchymateuse, qu’il faut que ces substances viennent dans l’intimité même des organes, se combiner d’une manière plus ou moins durable ou passagère avec les éléments histologiques, pour déterminer les modifications qu’elles sont appelées à produire. En somme la vérité est ceci : c’est que l’atropine, la morphine, la strychnine, portées sur les centres nerveux, directement, ne peuvent pas produire les phénomènes dont elles sont susceptibles, si elles ne peuvent pas être absorbées préalablement et ensuite revenir, après coup, pour agir sur les centres nerveux.

Gela ne veut pas dire que l’action se passe dans le sang, mais tout simplement que cette action ne peut s’effectuer qu’à la condition que par cet échange entre le sang et les organes, la substance qui doit agir à titre de médicament ou de poison, soit apportée en même temps que le plasma destiné à la réparation organique.

On a dit encore ou on pourrait dire — ces objections, je les prévois et je vais au devant — qu’il y a des symptômes d’intoxication qui sont absents, jusqu’au moment où par un procédé artificiel, tel que l’administration de l’iodure de potassium, on fait rentrer les substances dans la circulation pour ensuite les éliminer.

Yoici le mercure : au bout d’un certain temps, lorsqu’il y a eu empoisonnement chronique, vous ne voyez plus les phénomènes de stomatite ni de dyscrasie sanguine qui sont la caractéristique des premiers effets de l’administration du mercure, et c’est là ce que nous recherchons

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dans les affections syphilitiques secondaires. Mais si vous faites rentrer le mercure dans la circulation, alors vous pouvez dans un certains nombre de cas voir réapparaître ces phénomènes de stomatite. Et alors on dit : Vous voyez, le mercure était dans les organes, il ne donnait naissance à aucun phénomène ; mais vous le ramenez dans la circulation, et il les produit! Oui. Il produit certains phénomènes, mais il ne produit pas ceux de tremblement et de paralysie. Il agit ainsi sur le plasma d’une façon particulière, ce qui revient à dire que dans l’intérieur de la circulation, il n’est pas interdit aux substances de produire des phénomènes divers, mais elles produisent surtout des phénomènes de sortie. Il en est de même pour les autres phénomènes qui peuvent être produits par des poisons au retour, c’est-à-dire alors que, dégagés de la gangue organique, ils rentrent dans la circulation. Ce sont toujours des phénomènes de sortie qui sont produits, ce ne sont pas des phénomènes d’intoxication vraiment constitutionnelle.

Une troisième objection : c’est que la sérosité d’un vésicatoire, lorsqu’elle est très chargée de cantharidine, peut déterminer une vésication. Ceci je ne l’ai vu que dans ces derniers temps. Cette objection ne se serait pas présentée à mon esprit , puisque je n’avais pas vu ce fait avant que j’eusse employé le collodion cantharidal de M. Lailler pour produire la vésication. Cela prouve tout simplement qu’il y a des degrés en toutes choses et que lorsque la quantité de cantharidine est énorme, en effet ces vésicatoires agissent avec une extrême énergie, on peut considérer qu’il y en a une partie de libre.

Ne savez-vous pas pu’il y a une différence immense entre les sels acides ou fortement basiques ou les sels neutres? Ne

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savez- vous pas que lorsqu’on ajoute une grande quantité d’acide à un sulfate il y a de l’acide sulfurique libre? C’est le même fait qui se produit dans le cas du vésicatoire, et quoique l’albumine ait le pouvoir d’empêcher les effets des substances, quand elles sont en quantité excessive, il y en a une partie qui est mise en liberté.

En résumé, il n’est pas douteux, aujourd’hui — ce que j’ai soutenu depuis si longtemps commence à être une vérité — que la plus grande partie des effets des substances actives que nous introduisons à titre de médicaments, ne s’effectue en dehors de la circulation et que l’albumine et la plasmine ne s’opposent dans une certaine mesure à la réalisation des modifications chimiques, des substances actives, et par conséquent des effets physiologiques qu’elles peuvent produire, puisqu’ils ne sont obtenus qu’à la faveur des changements physico-chimiques.

Il y a toujours une modification tout au moins dans la structure quand il se produit des effets physiologiques. Par exemple, c’est un acide qui se combine avec un tissu et qui lui prend de l’eau, comme l’acide sulfurique. Quand il a réalisé la cautérisation il a changé de composition, il est devenu un hydrate. Il en est de même pour l’acide chromique, pour la potasse, qui se combinent avec les tissus. I] y a des substances qui ne font que céder de la force, comme par exemple les alcaloïdes, la quinine, qu’on retrouve presque tout entière dans les urines; mais ce n’est plus de la quinine : elle a produit des effets énormes, incroyables (qu’on ne pouvait pas admettre quand pour la première fois on a parlé de son action thérapeutique contre les fièvres), mais elle a perdu de la force, elle est devenue de la quinidine, de la quinicine. Or que les substances perdent de la matière

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ou de la force, il faut toujours qu’elles subissent un changement dans leur composition ou dans leur structure pour produire des effets physiologiques.

Pour achever l’étude commencée d’une molécule (comme on a fait d’une bouchée de pain) et pour compléter la mise en lumière des destinées qu’elle peut subir dans l’économie, il faudrait que je vinsse à vous parler de l’introduction de celte molécule dans les parenchymes, de la durée de son séjour, de sa reprise par l’absorption, de son élimination par les différents émonctoires. Mais il y a ici des difficultés d’exposition qui ne peuvent être comprises, que quand on a beaucoup étudié ces questions. En raison de ces difficultés mêmes, je vous demande la permission de prendre un exemple. Quand par une étude attentive je vous aurai démontré un cas particulier, je suis convaincu que vous comprendrez mieux les généralités qui se rattachent aux différents effets physiologiques dont il s’agit.

Il existe tout naturellement devant nous une substance qui, par l’intérêt qu’elle excite en thérapeutique, par lahaute importance qu’elle a acquise dans le domaine de la médecine légale et par les recherches dont elle a été l’objet, semble se présenter pour devenir l’exemple à l’aide duquel je m’efforcerai de vous faire comprendre quelles sont les modifications que subissent les médicaments et quelles sont les distributions temporaires qu’ils affectent dans l’économie; je veux parler de l’arsenic.

C’est un sujet éminemment intéressant, et il n’est personne de vous qui n’ait présentes à l’esprit les particularités d’un fait récent qui a tant ému l’opinion. Je crois que l’histoire de l’arsenic faite avec détail vous sera utile et je tiens d’autant plus à vous la faire, qu’en y associant la

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thérapeutique et le côté médico-légal, j’aurai à vous faire toucher du doigt un certain nombre d’erreurs qui régnent aujourd’hui, et à vous apporter un certain nombre de faits nouveaux, les uns m’appartenant, les autres empruntés à différents observateurs, et qui tous donneront un intérêt particulier à la question.

Parlons donc de l’arsenic. Pour lui comme pour les autres substances minérales la forme pharmaceutique a peu d’importance. Quand il s’agit des matières organiques il est indispensable de les introduire sous certaines formes et avec toute l’intégrité structurale que nous pouvons obtenir, parce qu’elles ne diffèrent souvent que par une perte de leur dynamisation. Mais pour les substances minérales, il importe peu qu’elles soient introduites sous une forme ou sous une autre ; ce qui agit, c’est l’élément minéral.

L’arsenic, qui est un métalloïde agissant par lui-même, peut être indroduit sous n’importe quel état; nous retrouvons toujours le même fonds d’actions thérapeutiques, et il n’y aurait de différence que dans la diminution ou l’aggravation des effets thérapeutiques produits par les différentes préparations.

L’arsenic, il faut d’abord poser ce'fait général, est un poison pour les deux règnes. C’est un poison pour tous les animaux : il n’en est pas qui échappe, mais c’est un poison même pour les végétaux. Ainsi vous n’avez qu’à arroser une plante avec de l’arsenic, vous la verrez dépérir. Il y a cependant une exception étrange — il paraît que les plus grands criminels ont des amis — l’arsenic a un ami dans une plante qui ne vit que dans le sein des substances arsenicales : il se développe dans ces liqueurs une algue qui a des caractères particuliers; elle est toujours identique avec elle-même, formée

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d’articles renflés, torruleux, et qui ressemblent assez à ceux de lamucédinée du muguet. Ce sera, si vous voulez, un leplomitus ou plutôt un hygrocrocis.

A part cela, l’arsenic, je le répète, est un poison pour tous les êtres vivants, quel que soit leur règne. C’est aussi j par conséquent un antizymotique, un antiputride. Comment voulez-vous qu’il en soit autrement, puisque nous savons aujourd’hui que les ferments sont, après tout, des substances organiques, même organisées, et même tout à fait des organites inférieurs. Malheureusement il ne suffit pas pour la science de dire qu’une substance est antiputride, il faudrait savoir pourquoi elle l’est. Nous le savons pour certaines, mais pas pour l’arsenic.

Ce que nous savons, c’est que l’arsenic, qui tue les grands organismes, tue les petits et même les globules. Ceci nous donne tout de suite l’explication de ce fait étrange, qui a été noté par tous ceux qui se sont occupés de médecine légale : c’est que dans les cadavres de ceux qui ont succombé à l’action de l’arsenic, toutes les parties en contact avec le poison se conservent presque intactes pendant des semaines. On retrouve les organes digestifs dans un état d’intégrité remarquable, alors que tout le reste est putréfié; cela tient à ce que l’arsenic est un antiputride.

C’est aussi un escarrotique par le même procédé. Je vous disais tout à l’heure qu’il tuait les organismes inférieurs, mais il tue aussi les éléments histologiques. Ce n’est pas un caustique, mais c’est un moyen de produire une escarre comme avec un caustique; il ne détruit pas la substance de l’organe en la transformant en charbon, en acide xanthoprotéique, en savon : non, il la tue. Je ne dis pas qu’il ne la modifie pas un peu, mais enfin il ne la rend pas méconnaissable.

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J’ai répété en 1871, avec mon jeune ami et confrère le Dr Laborde, des expériences que j’avais déjà faites auparavant et d’où il résulte, que lorsque l’on prend une escarre produite à l’aide de l’arsenic on y retrouve les éléments ' histologiques des tissus. Ainsi, par exemple, s’agit-il d’une région musculaire, on retrouve les fibres musculaires, seulement elles ont un peu perdu de leur aspect, de leur striation quand ce sont des fibres de la vie de relation! Au contraire, quand on a mis de l’acide sulfurique, on ne retrouve plus rien, il n’y a plus qu’un magma informe ne représentant plus les éléments.

C’est donc tout simplement, de la part de l’arsenic, une action toxique produite sur l’organe; il ne peut plus vivre, ou il vit dans de mauvaises conditions quand la quantité n’est pas très considérable.

Ceci nous fait comprendre comment l’arsenic semble être un escarrotique si intelligent. Car on l’avait doué d’une certaine intelligence en remarquant qu’il allait provoquer l’escarrification dans toutes les travées des productions de nouvelle formation qui portent le nom de cancers, sous les diverses formes, et qu’il respectait les tissus sains.

Son intelligence, vous le comprenez, c’est une question de proportion de dose : s’il rencontre un tissu vasculaire dans lequel il y ait une irrigation active, alors il est entraîné partiellement, et il n’y est jamais en quantité assez considérable pour y produire la mort ; dans les tissus peu vasculaires, il s’accumule au contraire. Il épargne les tissus vivants, il tue les autres, dans lesquels il y a une grande accumulation de cellules nouvelles, comme dans l’encéphaloïde.

Maintenant parlons des effets de ce poison quand il est accidentellement mis en contact avec la périphérie

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cutanée et lorsqu’il est introduit dans les premières voies, pour de là passer dans la circulation et dans l’intimité des tissus.

Lorsque l’arsenic est mis en contact en petite quantité avec la peau, il y détermine un grand nombre de petits phénomènes qui cependant ont quelquefois une importance assez grande. 11 produit par exemple un peu de rougeur, accompagnée d’une sensation désagréable de chaleur, et à cette rougeur, quand l’intensité d’action est plus grande, il peut succéder une éruption. Ce n’est peut-être pas bien le mot, si vous voulez, je dirai des boutons , c’est une expression qui n’est plus de mise, et cependant c’est le mot juste. Il se produit une petite réaction contre l’irritation que détermine l’arsenic. Ces boutons sont la même chose que l’inflammation éliminatrice qui s’empare d’une région dans laquelle on a produit une eschare à l’aide d’un caustique. Il se produit aussi de véritables ulcérations si la quantité d’arsenic est plus considérable. Ces ulcérations peuvent occuper, ou la peau, ou les muqueuses. On les observe très bien sur les organes génitaux, où elles reproduisent assez bien la forme arrondie de l’ulcère primitif de la syphilis. On en rencontre de semblables dans le nez chez les gens qui travaillent au vert de Schweinfurt et, on y observe la perforation de la cloison comme par l’acide chromique.

Ces phénomènes ne sont pas observés en général par les thérapeutistes, puisque l’on n’applique pas d’une manière diffuse une petite quantité d’arsenic à la périphérie du corps; mais ils ont lieu assez fréquemment chez les ouvriers, chez les mineurs qui travaillent aux mines de sulfure d’arsenic, chez ceux qui travaillent au vert de Schweinfurt, chez les jeunes femmes

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qui fabriquent des fleurs artificielles colorées avec ce même vert — qu’on a proscrit — et chez les dames qui portaient autrefois de ces fleurs. J’ai vu moi-même des accidents de ce genre à une époque où on portait des feuillages qui étaient du vert le plus brillant. Gela arrive également chez les sujets qui fabriquent ou portent de la malachite artificielle. C’est aussi ce qui peut se voir dans un certain nombre de cas, quand les chambres sont tapissées avec du papier vert arsenical. Mais, il faut tout de suite faire une réserve, les papiers verts satinés n’ont jamais empoisonné personne, ce sont les papiers veloutés et colorés par le vert de Schweinfurt; sur ces papiers il y a des molécules très ténues qui constituent le velours et qui sont appliquées à leur surface, par une sorte de colle; c’est là-dedans que se trouvent enveloppées des molécules solides d’arsenic. On comprend donc que l’époussetage, les courants d’air jettent dans l’atmosphère des quantités plus ou moins notables de ces molécules qu’elles puissent être absorbées et déterminer les effets dont elles sont capables. Gela n’arrive pas, je le répète, avec les papiers satinés, pas plus qu’avec les tentures colorées par ce vert. Eh ! bien, dans un fait récent, où il y avait du vert arsenical dans les rideaux, ces rideaux étaient doublés de percaline; si l’étoffe verte avait été la cause des accidents, on aurait bien dû trouver un peu d’arsenic dans la doublure. Cette doublure traitée par l’appareil de Marsch n’en a pas donné trace.

A ce sujet se rattache un point assez intéressant traité par un observateur allemand.

Il pense que quand des tentures ou des papiers sont colorés par du vert arsenical, il peut y avoir dans l’atmosphère confinée où ils se trouvent de l’hydrogène arsénié. Je crois

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qu’il doit y avoir là une erreur, ou du moins que le fait ne peut pas être général. Pour qu’il se fasse de l'hydrogène arsénié, il faut des conditions de réduction qui ne se trouvent pashabituellement dans des chambres que nous habitons. J’ai moi-même signalé la possibilité de la production de l’hydrogène arsénié dans des eaux arsenicales ; il suffit de voir pourrir des eaux arsenicales pour voir se développer l’odeur désagréable qui rappelle l’hydrogène arsénié brûlant au contact de l’air, c’est-à-dire s’oxydant, j’ai donc signalé ce fait, et je l’expliquais par la réduction de l’acide arsënique ou arsénieux — les chimistes admettent que c’est de l’arséniate de soude — au contact des matières organiques qui se développent dans les eaux qui croupissent. Ces matières, disaisje, sont réductrices, et ce qui se passe dans une solution de sulfate de chaux pour déterminer de l’hydrogène sulfuré doit se produire également pour l’acide arsénieux qui donne de l’hydrogène arsénié. Aujourd’huije dirais peut-être bien, me souvenant des expériences dePlauchud, qui démontrent qu’une algue, la sulfurai re, est capable de décomposer le sulfate de chaux, que ce sont des algues qui amènent la formation de l’hydrogène arsénié. Mais enfin, quelles que soient les modifications apportées à la théorie, il n’en est pas moins vrai que pour faire avec de l’acide arsénieux de hydrogène arsénié, il faut des substances réductrices que je ne vois pas dans les conditions où nous vivons habituellement. Je dis donc que ce n’est pas un fait habituel de rencontrer de l’hydrogène arsénié dans les lieux où il existe des papiers verts.

J’arrive à vous parler de l’action de l’arsenic dans les voies digestives. Ici nous aurons à distinguer des actions topiques, des phénomènes réflexes et des actions diffusées, comme nous

GUBi.F.R, Thérapeutique. 23

[Vingt-deuxième

le faisons toujours quand nous nous livrons à l’étude d’un agent thérapeutique.

Parlons d’abord de l’action topique. Il y a là quelque chose de très intéressant qui peut vous rappeler un fait général de physiologie. C’est que, suivant les surfaces avec lesquelles l’arsenic est mis en contact, il produit des effets différents. C’est-à-dire que nous réagissons contre ces actions, et que, chacun de nos organes résistant à sa manière, il y a des impressions et des sensations différentes. Ainsi, par exemple, lorsque l’arsenic est introduit dans les voies nasales, il détermine cette sensation particulière qui porte à éternuer. Quand il est introduit dans la bouche, il donne lieu à des sensations gustatives : à une sensation métallique, quand la quantité est minime; quand il y en a plus, à une sensation de chaleur, d’âcreté dans l’arrière-gorge. C’est là que son influence topique est le plus considérable. Puis dans le pharynx, dans l’œsophage il y a aussi ces mêmes sensations.

Enfin la substance arrive dans l’estomac. Que va-t-elle y faire? Assurément elle ne donnera pas lieu à des phénomènes de goût. L’estomac est le siège de la sensation d’appétit, et c’est cette sensation qui se développe quand la quantité d’arsenic est peu considérable. En d’autres termes, cette excitation légère déterminée par l’arsenic se traduit par une sensation normale dans l’estomac, c’est-à-dire par l’appétit. Naturellement si la quantité est plus considérable, ce sont des phénomènes d’irritation, des sensations de chaleur, d’ardeur plus ou moins vive; puis alors succèdent d’autres phénomènes, de la dyspepsie avec douleur, de la gastralgie par conséquent. Outre cela, lorsque la dose est un peu considérable, les sujets éprouvent des nausées qui peuvent souvent être suivies de vomissements. Elles le sont presque

toujours. Ce sont les phénomènes les plus caractéristiques de Faction de l’arsenic.

Mais ici je suis obligé de vous faire remarquer que ce phénomène n’est pourtant pas constant, qu’il y a des cas dans lesquels l’arsenic a pénétré en telles proportions qu’il en est résulté la mort et où il n’y a jamais eu aucun vomissement, ni aucun des phénomènes caractéristiques de l’arsenicisme. Vous trouverez ces faits dans les auteurs classiques, et en particulier dans Taylor. Le vomissement, en effet, n’appartient pas à l’irritation vive, à l’inflammation, à l’ulcération de l’estomac; ce ne sont pas des lésions graves qui déterminent le vomissement; il est le résultat d’une impression sur les extré mités périphériques de la paire vague.

Ce vomissement produit par l’arsenic est identique à celui du tartre stibié ou de l’ipéca, c’est-à-dire que c’est une excitation particulière qui peut être suivie ou non de ses effets. Elle peut même ne pas exister, attendu qu’il y a pour les organes intérieurs comme pour les organes périphériques, pour ceux de la vie de nutrition comme pour ceux de la vie de relation, des paralysies du sentiment, de même que des paralysies du mouvement.

Il y a des cas dans lesquels l’estomac ne sent rien, et d’autres où, ayant senti, il n’y a pas la réaction nécessaire pour effectuer le vomissement. Gela est évident dans un certain nombre de cas pathologiques.

Je vous défie de faire vomir un sujet qui est dans un état typhoïde avancé, lorsque vous constatez de l’engouement pulmonaire et qu’il y aurait avantage à le faire. Je n’y ai jamais réussi. Pourquoi cela? Peut-être est-ce un défaut de sensibilité; mais c’est que pour le vomissement il faut une synergie énorme, il faut mettre en jeu toutes les puissances

[Vingt-deuxième

abdominales et thoraciques, et en plus la conctractililé de l’estomac; il faut pour cela une intégrité très#grande du système nerveux et des forces, intégrité qui peut exister au moment même de l’introduction du poison, mais qui disparaît sous l’influence même de l’état de prostration dans lequel il jette îe sujet. Aussi vous disais-je qu’il y a des cas dans lesquels il n’y a pas eu de vomissement, alors que la mort s’en était suivie.

Outre ces symptômes et ces phénomènes connexes, il y a des phénomènes d’irritation qui sont produits sur le parcours de la substance depuis l’estomac jusqu’à la fin du tube digestif. Cette irritation se présente sous des formes diverses suivant l’intensité de l’action : tantôt simple rougeur, d’autres fois rougeur extrêmement vive avec taches ecchymotiques, même inflammation avec ramollissement de la muqueuse; enfin, si on a attendu un peu plus longtemps, des ulcérations qui ont succédé à l’élimination des escai1res. Vous voyez que suivant la période et la quantité de la substance vous aurez affaire à des phénomènes différents.

Arrivent alors les phénomènes réflexes déterminés par l’action inflammatoire, phénomènes qui ne signifient pas qu’il y a eu absorption, et vous verrez qu’il est indispensable de distinguer les lésions sympathiques des phénomènes après diffusion, attendu qu’il y a là, au point de vue médico-légal, des conséquences d’une grande importance.

La modification produite par l’estomac n’a de conséquence qu’à la condition que la sensibilité de cet organe soit intacte et qu’ensuite il y ait la synergie nécessaire pour produiie le vomissement.

Or, je viens de vous le dire, il y a des cas dans ksqu. 1s

jamais vous n’aurez le vomissement, et que si, sous l’influence de l’acide arsénieux, il se produit des phénomènes de collapsus à la suite d’une absorption qui n’a pas été précédée par la réaction de l’économie, vous pourrez assister à l’évolution de tous les phénomènes de l’empoisonnement, sans qu’il y ait aucun de ses signes caractéristiques, nausées, vomissements, évacuations alvines.

Je viens de vous le dire encore, si les choses ne sont point arrivées d’emblée à ce degré extrême, il y a des phénomènes d’irritation plus ou moins marqués, et, ainsi que les autopsies le démontrent, on trouve des ramollissements plus ou moins circonscrits, multiples, et même des ulcérations, lorsque ces ramollissements, qui sont l’analogue de l’escarre périphérique, ont pu être suivis d’élimination.

En même temps que ces phénomènes se produisent, il y a répétition des efforts de vomissement, plus souvent encore des efforts pour aller à la garde-robe; et l’on voit survenir une diarrhée très abondante et très répétée avec rejet de matières qui varient suivant la période à laquelle l’affection se trouve. Ce sont d’abord des matières fécales plus ou moins molles, puis des matières séreuses et même quelquefois riziformes, et enfin vous voyez ultérieurement se produire des phénomènes qui ressemblent à ceux de la dysenterie. Ils sont en rapport avec l’ulcération et de l’estomac et de l’intestin, et alors vous voyez du sang en nature ou des matières analogues à du marc de café, comme dans l’ulcus rotundum. Voilà les phénomènes que détermine l’arsenic dans cette portion du tube digestif.

Mais il y a en même temps des phénomènes généraux qui

[Vingt-deuxième

naissent sous l’influence de ces phénomènes locaux. Ils sont donc sympathiques ou réflexes.

Il n’est pas possible que de pareils désordres se soient produits dans la muqueuse de l’estomac et de l’intestin sans qu’il en résulte ce que vous savez exister dans tous les cas analogues, dans tous les empoisonnements par les âcres : des phénomènes cholériformes. Aussi vous voyez les sujets qui présentent ces lésions offrir l’ensemble des phénomènes que je vais vous rappeler : le visage est naturellement grippé, et souvent les yeux sont excavés; un cercle noir est tracé sous les paupières; en même temps on note une teinte plus ou moins blafarde du visage. On a donné cet aspect comme absolument nécessaire, mais il n’existe que quand l’empoisonnement a déterminé les grosses lésions dont je viens de vous parler. Autrement, quand les lésions sont légères, rien de semblable n’apparaît. Donc : visage grippé, prostration, abattement des forces, en même temps tous les troubles profonds dans les grandes fonctions : la respiration devient difficile, le malade sent un poids qui l’opprime; on trouve aussi des désordres du côté de la circulation. Le pouls devient petit, filiforme, plus tard il se ralentit; en même temps la réfrigération, d’abord locale, puis générale arrive, les ongles sont cyanosés. Puis vous voyez s’arrêter aussi la sécrétion urinaire, comme dans le choléra. Mais ce sont là des phénomènes qui se retrouvent dans tous les cas et qui ne sont pas attachés à fa nature du poison. Si vous introduisez de l’acide sulfurique dans l’estomac, vous aurez aussi l’ensemble de ces phénomènes cholériformes, qui se montrent â l’occasion de toutes les lésions qui peuvent atteindre le tube digestif et toucher l’innervation du trisplanchnique.

Il y a encore des phénomènes très singuliers qui se passent à ce moment : des convulsions, des spasmes, et vous voyez même survenir le véritable tétanos. Le tétanos est un accident des plus graves, vous le savez, qui vienne compliquer les lésions des extrémités et les lésions abdominales, car les autres lésions traumatiques y exposent beaucoup moins. C’est là un fait bien curieux, et souvent les femmes qu’on opère de l’ovariotomie succombent à des accidents tétaniques. Ce fait pourrait peut-être trouver son explication dans l’existence, tant à la périphérie, du côté des extrémités, que dans le ventre lui-même, de corpuscules de Pacini plus nombreux sous le péritoine que partout ailleurs. Quoi qu’il en soit, c’est là un point anatomique qu’il me semblait intéressant de vous signaler.

J’arrive maintenant, après vous avoir parlé de l’action topique, de l’action généralisée par voie sympathique, à vous entretenir de l’action diffusée. J’étudierai cette action, naturellement, suivant que les doses sont petites, moyennes ou toxiques.

Quant aux doses petites, qui généralement ne sont pas très offensives, on peut les étudier dans deux conditions : tantôt elles sont introduites à titre hygiénique, et tantôt à titre thérapeutique. Vous connaissez tous l’histoire des toxicophages ou des arsenicophages, qui a été si bien rapportée par Tschudi, Ce sont les habitants de la Styrie, de la Carniole et de la basse Autriche qui ont imaginé d’imiter la manière de faire des marchands de chevaux, et de prendre, pour acquérir une plus belle apparence et aussi pour se donner certaines qualités qui leur manquent, de manger des doses plus ou moins considérables d’arsenic ou plutôt d’acide arsénieux.

[Vingt-deuxième

y ai mis ces faits au rang des petites doses, parce que en général ils en prennent en effet de petites quantités 1 , 2 centig. par jour. Ils augmentent du reste d’une manière progressive. Le tableau qui a été tracé par les différents observateurs qui nous ont légué l’histoire de ces hommes me paraît flatté. On nous les montre comme acquérant de la force, comme devenant d’une agilité remarquable, pouvant gravir des pentes rapides, alors qu’ils étaient essoufflés avant de prendre de l’arsenic, et on nous les monre, comme ils le disent eux-mêmes, devenant volatiles. Quant aux jeunes filles, si elles étaient pâles, elles deviennent des pommes d’api, de véritables boutons de rose; elles engraissent mêm3. Et comme il n’y a pas, dit-on, de jolie peau sur les os, leur peau devient plus claire, plus transparente. II y a pourtant une ombre à ce tableau : c’est que l’arsenic ne donne pas toujours d’aussi beaux résultats, et que quand ces hommes arrivent à prendre des doses assez considérables, il peut [en résulter des inconvénients sérieux, tellement que Tschudy qui est le panégyriste le plus ardent de cette manière de faire, avoue qu’un certain nombre de sujets se rendent malades et arrL vent au marasme. C’est, dit-il, qu’ils en ont pris mal à propos. Toujours est-il qu’il y en a un certain nombre qui dépérissent, et parmi eux il s’en trouve qui ont des paralysies arsenicales. Ce cas est évidemment rare, car en général ils ont le bon sens de ne pas atteindre des doses nocives. Mais enfin je tenais à vous dire qu’il ne serait pas indifférent de prendre tous les jours cinq ou dix centigrammes d’acide arsénieux, comme on prétend que cela peut se faire.

J’arrive aux usages thérapeutiques, et je parlerai d’abord des petites doses que nous administrons avec mesure, c’est-

leçon.] ARSENIC.

«à-dire 5 à 10 milligr., 1 à 2 centigr. tout au plus. Quand on emploie ces doses, d’abord on commence par ne pas remarquer grand’chose. On a bien une sensation d’appétit plus ouvert, et dans certains cas, de soif légère, mais nous ne parlons que des phénomènes diffusés. On ne voit donc d’abord pas grand’chose; mais à la longue, lorsque ces doses sont répétées, alors on aperçoit les effets, surtout dans les conditions morbides.

Vous savez qu’à l’état physiologique, l’économie a une telle élasticité qu’elle n’obéit pas aux modificateurs qu’on peut introduire dans son sein, mais qu’au contraire, quand il y a des phénomènes morbides plus ou moins intenses, on a une manifestation des plus évidentes des phénomènes morbides que les substances médicamenteuses peuvent déterminer. Quand vous avez affaire à des gens qui ont des maladies fébriles, comme les tuberculeux, on observe alors les phénomènes que je vais énumérer.

On a parlé d’un abaissement de température; il existe, il est notable; mais il ne se traduit pas par des chiffres bien élevés. Ce n’est pas ce que l’on voit quand on administre des substances telles que la quinioe ou la digitale. Néanmoins il y a une petite diminution de température; les grandes n’existent que dans les cas où on a introduit des doses massives, ou dans les intoxications. Un demi-degré, un degré, voilà les diminutions dont on peut être témoinavec des doses modérées.

11 y a aussi une diminution du nombre des pulsations. Ceci se voit bien chez les phtisiques; il y a aussi une sédation du cœur; non pas seulement que le nombre de ses révolutions soit diminué, mais il y a aussi une diminution dans la violence avec laquelle il se contracte; on le voit diminuer l'intensité de ses contractions, de manière à ce

ARSENIC

[Vingt-deuxième

qu’elles arrivent au titre normal, c’est-à-dire que le choc de la pointe est moins violent. Gesfaits sont indubitables aujourd’hui. Même dans les cas où il n’y a pas de fièvre, le cœur peut être ramené à un mode modéré, sous l’influence de l’arsenic. On voit aussi, lorsque les analyses sont bien faites, une diminution de l’urée coïncidant avec cet abaissement de la température et du nombre des pulsations.

On a même été jusqu’à dire qu’il y a en même temps une diminution d’acide carbonique, c’est-à-dire qu’il y aurait à la fois une diminution de l’urée, substance qui est le dernier terme de l’oxydation des matières azotées, et de l’acide carbonique, dernier terme de celle des matières ternaires. Par conséquent il y aurait diminution de combustion des matériaux combustibles, quels qu’ils soient.

En résumé, vous voyez quelle est l’importance de l’arsenic, surtout en admettant cette dernière particularité, qui est très importante. Car, si elle était démontrée, il serait évident qu’il y aurait un abaissement des combustions. Seulement, quand on ne voit diminuer que l’urée, tenez-vous en garde: à chaque instant on en conclut à la diminution des combustions, mais il se peut qu’il y ait accroissement dans la combustion des substances ternaires. Par conséquent on ne prouve pas, par cette diminution de l’urée, qu’il y ait un abaissement du chiffre total des combustions. Mais si nous avions aussi une diminution de l’acide carbonique, la preuve serait faite. Dans les conditions où la science se trouve placée aujourd’hui, nous pouvons dire qu’il y a un abaissement d’activité fonctionnelle dans tous les grands appareils et qu’il y a un ralentissement non seulement des combustions, mais aussi du mouvement de composition et de décomposition, par conséquent diminution de la fièvre. Lorsque les tuber-

leçon.)

ARSENIC

culeux sont sous l'influence d’une fièvre entretenue par des lésions localisées et qu’on leur donne de l’arsenic, il y a diminution de la fièvre, et en môme temps possibilité, pour eux, de se restaurer davantage, puisque leur dénutrition est moins active.

Pour revenir sur le chapitre des toxicophages, je vous dirai que je crois que les gens qui bénéficient de l’arsenic sont ceux qui ont une petite fièvre, comme les chlorotiques — febris alba virginum — chez qui il suffit d’arrêter la dénutrition excessive et les combustions exagérées. C’est justement ce que fait l’arsenic, quand il donne une apparence meilleure à des sujets qui sont dans les conditions que je suppose.

Cette opinion que je viens de vous exposer est celle que j’ai toujours défendue : c’est que l’arsenic est un agent qui produit une sédation dans tous les phénomènes d’hématose, dans les phénomènes de combustion respiratoire et dans tous les phénomènes d’excitation pathologique.

Ce n’est pas l’opinion qui a toujours été soutenue même dans notre école. Ainsi en 1865 l’opinion inverse a été exposée dans un article considérable sur l’asthme1, et elle était fondée alors sur un très petit nombre d’expériences faites à l’étranger, où on avait vu diminuer l’acide carbonique sous l’influence de l’acide arsénieux; cette conviction avait passé dans l’esprit d’un certain nombre de personnes. On disait que l’acide arsénieux augmente le mouvement de dénutrition et de composition ; qu’à la faveur de cette rénovation de beaucoup exagérée, le corps se refaisait; etc... Aujourd’hui personne n’admet plus cette manière de voir.

t. Germain S ée, Nouveau Dictionnaire demédecine et de chirurgie pratiques .

tons, 1865, article Asthme, t III, p. 583.

Vingt-deuxicme

Maintenant, arrivons à des doses moyennes de 1, 2, 3 centigrammes. Ce sont des doses que l’on donne volontiers dans la fièvre intermittente. Ainsi, Boudin1 et toute l’école qui a fait un usage plus ou moins large de l’arsenic, allait souvent, dans la fièvre intermittente, jusqu’à 5 centigrammes. Pour tout dire, je crois que c’était le seul procédé pour arriver à combattre la fièvre, la fièvre intermittente, bien entendu; car les autres fièvres, celle des tuberculeux par exemple, on peut les modérer avec des doses moindres. Mais quand il s’agit de ces grands accès de fièvre qu’engendre le miasme palustre, comme ceux qui étaient combattus par Boudin en Algérie, on n’arrive pas avec des doses faibles, mais avec des doses un peu toxiques, avec ce collapsus dont je vous ai parlé, et par conséquent avec des accidents plus ou moins voisins des accidents cholériformes. En effet, j’ai remarqué que moi, qui ne suis point de ceux qui donnent de fortes doses d’arsenic, je n’ai jamais eu qu’un seul succès : c’est dans un cas où on avait donné au malade une dose un peu trop forte, et le sujet élait tombé dans un état d’abattement que je n’avais pas cherché, mais dont il profita.

Tenons-nous à des doses de 1,2,3 centigrammes. A part quelques symptômes d’intolérance qui se manifestent chez des sujets très délicats, très susceplibles, on observe encore les mêmes phénomènes quej’ai décrits tout à l’heure du côté du système circulatoire. En général ce sont des phénomènes d’apaisement, qui sont insuffisants quand il s’agit d’accès de fièvre proprement dits ; seulement il se joint habituellement dans ces cas-là un certain nombre de phénomènes qui n’apparaissent pas avec les doses petites. Ce sont des phénomènes d’élimination.

Ainsi pas beaucoup plus de symptômes du côté du tube

leçon.]

ARSENIC

digestif, si ce n’est celte intolérance légère, pas de phénomènes généraux; mais lorsque les doses sont continuées, alors vous voyez apparaître des phénomènes du côté des émonctoires. Ces phénomènes existent, je me hâte de le dire, même avec des faibles doses, mais j’en parle ici, parce qu’ils sont alors plus accentués.

Ainsi, une quantité un peu considérable d’arsenic élève très souvent la diurèse aqueuse; il en résulte une véritable hydrodiurèse comme avec l’acétate de potasse. Dans un certain nombre de cas c’est l’inverse, c’est-à-dire que la quantité des urines est amoindrie; c’est, de l’oligurie. Et ces caslà, vous les prévoyez. Je vous en ai donné la formule :

Toutes les fois que le rein est en bon état, toutes les fois qu’il n’est pas congestionné et que vous injectez dans la circulation une substance qui est capable de l’exciter, il traduit celte excitation par un accroissement d’urines.

Lorsqu’il est préalablement congestionné, quand il y a une tension passive déjà considérable, si vous introduisez cette même substance qui tout à l’heure produisait la diurèse aqueuse, vous accroissez l’intensité de son hypérémie, qui n’était pour ainsi dire encore que sur la limite de la phlogose, et vous produisez une phlogose véritable; alors vous avez de l’oligurie et même de l’anurie dans un certain nombre de cas.

Retenez bien cela.

Du côté du foie il se passe quelque chose d’analogue; dans certains cas on a vu survenir après des sensations de malaise et de plénitude de la diarrhée bilieuse. C’est l’arsenic qui passe par le foie et qui va l’irriter.

Des phénomènes analogues existent aussi du côté des téguments : du côté de la peau vous voyez survenir des

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[Vingt-deuxième

éruptions plus ou moins marquées qui ont des physionomies très diverses : tantôt ce sont simplement des démangeaisons; d’autres fois de petits boutons, des vésicules. Puis, quand il s’agit d;une affection cutanée ancienne qu’on veut modifier par l’arsenic, on voit quelquefois survenir une coloration grisâtre sur laquelle a insisté M. Hardy, coloration qui semble être une pigmentation exagérée, et qui n’est que le résultat d’un dépôt de substance métallique, comme dans les empoisonnements par l’argent et le plomb. On voit même se produire quelquefois un ecthyma véritable.

Ce même phénomène qui se traduit à la peau par les lésions que je viens de dire se manifeste par quelque chose d’analogue du côté des paupières : de la rougeur, une sécrétion exagérée des glandes de Meïbomius. Il se fait même quelquefois de la rougeur dans l’œil. Comme toutes les fois qu’il y a un travail notable dans cette région il y a toujours une exhalation séreuse dans les mailles du tissu cellulaire, vous avez de l’œdème palpébral, qui est le compagnon de toutes les inflammations de la paupière et de l’œil. L ’œdema arsenicalis n’est par conséquent qu’un cas particulier de cette règle générale.

Vous avez des phénomènes analogues du côté de la cavité buccale. On ne voit pas là des éruptions comme à la peau; elle se modifient du côté des muqueuses, en raison des modifications anatomiques que présentent ces parties. Vous avez des poussées subinflammatoires, des sécrétions exagérées, et sur un certain nombre de sujets vous voyez survenir de la salivation. Dans des cas où les doses étaient toxiques, on a vu une salivation tellement abondante, accompagnée d’un certain degré de gingivite, que ceux qui en ont été témoins ont cru avoir devant eux une stomatite mercurielle, d’autant plus

leçon.]

ARSENIC

qu’elle était horriblement fétide. C’est là un fait que je signale à votre attention : nous sommes habitués à voir la stomatite mercurielle accompagnée d’une odeur tellement repoussante qu’on est obligé de se sauver pour ainsi dire d’auprès des sujets; mais on devrait se demander comment il se fait que cette odeur se produit. Elle ne tient ni à la propreté de la bouche, ni aux substances animales soumises à l’influence de la salive. Il faut qu’il y ait là quelque chose de particulier, probablement un composé dans lequel le métal prend sa part et qui est constitué par l’un des nombreux radicaux que nous rencontrons si souvent dans les combinaisons des substances organiques. Ce même phénomène se produit avec l’arsenic et aussi^avec le plomb.

J’arrive aux effets des doses massives, toxiques. Eh bien, quand les doses sont massives, quand elles dépassent cinq centigrammes et y atteignent, je vous ai dit que dans le traitement de la fièvre intermittente on avait des accidents. Quand cette dose est dépassée, il peut apparaître des accidents graves. D’abord l’exagération de tous les phénomènes que vous connaissez maintenant comme appartenant à l’arsenic; puis vous voyez de plus survenir dans les membres des douleurs plus ou moins vives, des tremblements, des convulsions, des secousses convulsives et même quelquefois des raideurs tétaniformes. Du côté des centres nerveux, des phénomènes d’excitation, du délire. Un délire très intense qui dure non pas des heures, mais des jours, quasi des semaines, et qui compromet l’existence, en ce sens qu’il est en rapport avec l’altération profonde des centres nerveux les plus élevés, et qu’à la rigueur la mort peut s’ensuivre, comme elle suit une inflammation des enveloppes du cerveau. Il y a aussi des phénomènes inverses, phénomènes d’engourdissement muscu-

ARSENIC

[Vingt- deuxième

laire, d’insensibilité, de parésie, de véritable paralysie même. Et puis, à la place du délire de tout à l’heure, le coma. Quelquefois coma et délire alternatifs, et c’est au milieu de cet appareil symptomatique que la mort arrive. Je ne reviens pas sur les phénomènes réflexes, parce qu’ils existaient déjà avec les doses moyennes : outre ceux-là il y a ceux que je -viens d’indiquer et qui appartiennent aux hautes doses en particulier.

Un mot sur les paralysies arsenicales. Là encore il y a quelque chose de très intéressant à vous dire. Et on peut affirmer aujourd’hui que l’histoire de l’arsenic présente un grand nombre de nouveautés, qui, si elles étaient bien connues, rendraient plus réservé dans l’interprétation des phénomènes soumis aux médecins légistes. Je dis donc qu’il y a des paralysies arsenicales; je vous en signalais le développement à Uoccasion même de l’emploi hygiénique del’arsenic.

Ces faits sont relativement encore'assez communs, cependant on ne les publie guère. Néanmoins, M. Hipp. Barella1, médecin aux environs de Namur, a pu en réunir jusqu’à 29 cas, et ces faits ne sont connus que depuis le milieu du xvme siècle. Cependant un certain nombre d’auteurs, et entre autres mon cher collègue M. Jaccoud, semblent mettre en doute l’existence de la paralysie arsenicale.

Eh bien, elle existe si bien, que je l’ai vue dans un cas d’empoisonnement arsenical volontaire. Une femme ayant des chagrins s’empoisonna avec la valeur d’une cuillerée à café bien pleine d’acide arsénieux, c’est-à-dire avec quelque chose comme 7 à 8 grammes. Elle eut les accidents les plus formidables, avec délire, et faillit à plusieurs reprises suc-

1. Barella, de l'Emploi thérapeutique de l'arsenic , nouvelle édition. Bruxelles,

leçon.]

APxSENIC.

comber. Je l’ai tirée elle s’est tirée d’affaire; je l’ai aidée

et elle a fini par recouvrer une santé presque tolérable. Eh bien, elle a eu une paralysie des quatre membres, tout à fait semblable à une paralysie saturnine. Seulement, ultérieurement, à la place de cette espèce de flaccidité que présente la paralysie saturnine, il y a eu de la rétraction dans les fléchisseurs, qui, eux, n’étaient point paralysés; les extenseurs l’étaient exactement dans le même ordre que par le plomb. L’identité était telle, qu’un jour Duchenne (de Boulogne) étant venu visiter mon service, je lui signalai la malade, comme présentant un cas de paralysie saturnine très intéressant. Il se mit à l’examiner avec soin par l’électricité et revint à moi en me disant : « Oui, c’est un beau cas de paralysie saturnine! » Quand je lui dis que ce n’en était point, il fut fort surpris. Ghristison avait dit que la paralysie arsenicale était iOrt analogue à la paralysie saturnine; moi, j’ajoute que même, parfois, elle peut être identique avec elle.

Vous voyez que c’est là un phénomène intéressant en ce qu’il vous montre qu’il y a beaucoup de faits généraux dans la pathologie comme dans la thérapeutique, et que si certains muscles, certaines régions de muscles sont frappées par le plomb, ce n’est pas parce que c’est du plomb qui agit, mais parce qu’il y a une prédisposition dans ces muscles à être modifiés par tous les éléments étrangers qui viennent se fixer dans le système nerveux. 11 y a des muscles prédestinés à ces paralysies. Et chose remarquable, sur laquelle j’ai appelé l’attention il y a vingt-cinq ans, ce sont toujours les muscles extenseurs qui sont frappés soit de convulsions, soit de paralysie; ils sont plus faciles à influencer, Les fléchisseurs, au contraire, résistent davantage; non seulement ils ne se paralysent pas facilement, mais ils ne se

GiJBLER. Thcrapf'utiquc. 24

ARSENIC

[Vingt-deuxième

convulsent pas très facilement non plus. Voyez ce qui se passe dans le tétanos, ce sont toujours les muscles extenseurs qui se contractent; et réfléchissez à ceci, c’est que l’anatomie et la physiologie vous apprennent que les extenseurs sont les plus faibles. Réfléchissez à ce qui se passe pendant l’évolution du nouvel être : son corps est ramassé et fléchi sur lui-même. Tous les muscles qui sont enjeu pendant la vie intra-utérine sont les plus forts, et n’obéissent pas de même aux agents toxiques; ils ne sont ni aussi facilement convulsivés, ni aussi facilement paralysés que les autres.

[In point très important de l’histoire des différents médicaments, qui touche à la thérapeutique et surtout à la médecine légale, c’est de savoir s’il y a accumulation d’arsenic dans l’organisme. Les uns disent oui; les autres disent non. Moi, je dis oui et non. C’est-à-dire que, suivant les conditions dans lesquelles se trouvera le sujet, il y aura accumulation de doses ou d’action, et que s’il est dans des conditions inverses, l’accumulation n’existera pas.

Quelles sont ces conditions? Quand le sujet est en bon état, qu’il a été surpris par l’intoxication dans de bonnes conditions de santé, que les reins sont sains, il n’y a pas d’accumulation. Et cela se comprend : la soupape est ouverte, le rein est apte à l’issue des matières étrangères, le filtre laisse passer à peu près toutes les substances qui lui sont livrées ; si donc on n’introduit pas des doses massives capables de tuer tout d’un coup, il se peut qu’il n’y ait pas la moindre accumulation, et que, autant il entre de substance, autant il en sorte par les différents émonctoires.

Supposez le cas inverse: des reins qui ne fonctionnent pas bien; supposez un sujet qui a une néphrite interstitielle ou parenchymateuse, ou bien l’affection constituée par la

leçon.]

ARSENIC

présence de matières amyloïdes; ce sujet va être livré au poison dont il ne pourra pas se débarrasser; il urine très peu et par conséquent il n’aura pas la faculté d’éliminer le poison. Voilà donc deux conditions inverses et dans lesquelles les phénomènes se passeront aussi d’une manière inverse.

Maintenant: accumulation? que signifie ce mot? On a distingué l’accumulation d’action et l’accumulation de closes. Je crois que c’est tout un. L'accumulation des doses, c’est celle de la matière dans les premières voies. Citons par exemple des pilules de strychnine qui ne se dissolvent pas, et qui un beau jour, se mettant à se dissoudre toutes à la fois, produisent des accidents plus ou moins graves. Accumulation d’action, voilà ce que ce’la signifie : le médicament passe dans les parenchymes et s’v accumule, la quantité reprise par le travail d’absorption et d’élimination n’est pas en rapport avec la quantité de substance importée; il y a accumulation dans les éléments histologiques. Vous voyez que c’est toujours une accumulation de doses.

Quelle est la durée de l’élimination de l’arsenic? c’est là aussi un point des plus importants. Il est clair que cette durée peut être indéfinie, si l’administration est continue. Mais, bien entendu, nous supposons qu’il s’agit de la durée de l’élimination, après qu’on a cessé l’administration des doses, ou bien lorsqu’il n’y a eu que l’administration d’une seule dose massive. Il y a de très grandes divergences entre les différents observateurs; les uns croient à une rapidité trop grande de l’élimination et pensent que tout l’arsenic est éliminé au bout de 15 ou 18 jours. Il y en a d’autres qui pensent qu’il ne faut pas moins d’un mois : Chatin, L. Orfila. Moi je vais au delà : et dans le cas dont je vous parle, où la malade avait probablement pris 8 grammes d’acide arsénieux,

ARSENIC

l’empoisonnement eut lieu le 25 septembre 1864, la femme est entrée dans mon service le 23 octobre suivant, le 27 je fis faire une analyse qui dénotait une grande quantité d’arsenic dans les urines; par conséquent, vous voyez, il y avait 32 jours depuis l’empoisonnement. Une autre analyse a été faite 13 jours après, on en trouva encore. Par conséquent je puis dire que pendant quarante-cinq jours il y eut élimination d’arsenic par les urines. Cependant le 10 novembre une nouvelle analyse est faite qui ne révèle pas trace d’arsenic. Je donne alors de l’iodure de potassium, me souvenant des expériences de Natalis Guillot et de M. Melsens, le 15oul6 novembre. Le 19 je fais une analyse, et une quantité considérable d’arsenic se trouve dans l’urine. 11 avait suffi pour cela de doses très modérées d’iodure de potassium.

Mais cette femme avait eu des accidents du côté des centres nerveux encéphaliques, un délire qui alternait avec de l’abattement, et j’avais dû lui appliquer des compresses froides après l’avoir fait raser. Ses cheveux ont repoussé, et j’ai pensé, au bout d’un certain nombre de mois, qu’il serait curieux que ses cheveux renfermassent de l’arsenic. L’analyse de cheveux, 8 mois après l’empoisonnement, a donné une quantité d’arsenic encore considérable. Et ceci a une importance majeure en médecine légale, parce que les cheveux ne se détruisant pas. Vous n’avez qu’à voir la chevelure des momies et vous verrez combien elle se conserve, de sorte qu’au bout d’un siècle on retrouverait encore l’arsenic dans les cheveux de quelqu’un qui aurait été empoisonné par des doses un peu considérables.

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