‹ Cours de thérapeutique, professé à la Faculté de MédecineChapitre 110 sur 148 · VINGT-TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME LEÇON

Arsenic (suite).

Son trajet dans l’organisme, rôle du foie, plasma, éléments histologiques, topographie de l’arsenic dans les empoisonnements, de la mort par l’arsenic.

Messieurs,

Maintenant que nous avons vu entrer l’arsenic par les différentes voies, que nous l’avons vu sortir plus ou moins modifié, il reste à savoir quelles sont les étapes qu’il a parcourues, quel est l’itinéraire qu’il a suivi, lorsqu’il a pénétré dans l’intérieur de l’organisme. Essayons donc de suivre pas à pas la marche de l’arsenic introduit par les voies digestives, puisque c’est là le cas le plus ordinaire.

Eh bien, l’arsenic est d’abord pris par tous les vaisseaux, de toutes sortes, qui appartiennent au tube digestif. Il est pris par les lymphatiques, par le système veineux portai et il se trouve naturellement dans l’appareil vasculaire antéhépatique ou cishépatique par rapport au système digestif : et en particulier il est entraîné par les divisions de la veine porte. Il rencontre sur son passage le foie, énorme ganglion qui joue, à mon avis, relativement aux poisons introduits dans le tube digestif, un rôle comparable à celui des ganglions lymphatiques placés sur le trajet des poisons introduits par une autre voie. Vous savez ce que Ricord a appris relativement aux bubons successifs qui se produisent dans le voisinage de l’accident primitif. Ces bubons arrêtent le pus virulent au passage, et il arrive même que si on vient à les ouvrir, à les cautériser, il se peut qu’il n’y ail pas d’intoxication ultérieure; le poison viru-

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lent a été arrêté dans ces premiers appareils lymphatiques. Vous avez peut-être présents à la mémoire les travaux récents de M. Colin (d’Alfort), qui a fait voir que les ganglionsplacés sur le trajet de l’accident primitif du charbon arrêtent le virus charbonneux une, deux, trois fois, et sont chaque fois un obstacle nouveau opposé à son introduction dans l’économie tout entière. Eh bien, à mon avis, le foie joue un rôle comparable aces ganglions, vis-à-vis des substances toxiques confiées au tube digestif, ou qui y sont introduites accidentellement et d’une manière criminelle.

Nous verrons tout à l’heure comment le foie peut effectuer cet arrêt, dans quelle partie de la glande se trouve arrêté l’arsenic, comme d’autres poisons. Mais pour le moment je ne fais que vous indiquer ce rôle du foie et cette étape particulière placée sur le passage du poison.

L’arsenic circule ensuite dans le système vasculaire, dans la grande circulation. Là, comment se comporte-t-il? Nous rencontrons ici ce grand fait général sur lequel j’insiste toujours, c’est que l’arsenic, comme les autres substances étrangères à l’économie, est d’abord incarcéré dans le plasma, dans l’albumine et qu’il ne joue qu’un rôle excessivement minime en circulation dans le sang. Cependant je vous ai fait quelques réserves et je vous ai montré quer lorsque la quantité de principe nocif était très considérable et qu’elle dépassait la proportion neutralisable par le plasma, il était en partie libre, exactement comme les acides en excès dans un sel jouent le rôle d’acides libres. Quelque chose d’analogue se passe relativement à ces combinaisons plus ou moins instables de principes nocifs avec l’albumine. Je vous ai montré que la cantharidine entrée dans la sérosité d’un vésicatoire pouvait agir à titre de

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vésicant sur une portion de la peau du même sujet et même sur la peau d’un autre; mais c’est à la condition que la quantité de cette cantharidine soit énorme. Eh* bien, pareil phénomène se passe dans la circulation quand la quantité de principe actif est très considérable. Il peut produire des effets nocifs dans l’intérieur même du système circulatoire. Et pour ce qui est de l’arsenic, on admet que dans la circulation il peut contracter avec l’hémoglobine une combinaison analogue à celles d’autres principes nocifs, et que cette action sur les globules peut se traduire par des phénomènes de sédation, de diminution de l’hématose. Il en résulte donc des phénomènes d’amoindrissement dans le travail que les globules sont chargés d’exécuter. Et quant à la manière de comprendre l’action de l’arsenic, on peut dire qu’elle est comparable à celle qu’il exerce sur les organites jouant le rôle de ferment. Les. globules sont tout à fait comparables à ces protococcus et ils subissent des influences analogues de la part des substances toxiques; aussi l’arsenic agit-il des manière à les empêcher de fonctionner.

Mais il y a une troisième étape; l’arsenic sort des vaisseaux avec le plasma et va ensuite pénétrer dans les éléments histologiques pour y jouer un rôle nouveau. Quel est ce rôle? Autrefois on se contentait, en parlant au nom de l’analyse chimique (et cela date surtout des belles expériences d’Orfila), de dire que l’arsenic s’emmagasinait dans un certain nombre d’organes et en particulier dans le foie. Il faut même dire que c’est le foie seul qui pendant un certain nombre d’années a attiré l’attention. On appelait cela un emmagasinement, une condensation.

La question est de savoir comment l’arsenic s’emmagasine

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dans le foie, comment il se fait que cette glande en renferme en général une proportion considérable, alors qu’il y en a * peu ailleurs.

On ne s’est pas demandé s’il y avait des cavités dans lesquelles venait ainsi se condenser la substance nocive; on ne s’est pas demandé si c’était dans le système vasculaire, dans les lymphatiques ou dans les cellules parenchymateuses. 11 est très probable que l’arsenic, comme les autres poisons, s’emmagasine dans les plexus lymphatiques du foie et aussi dans les éléments cellulaires, qui constituent les cellules sécrétantes, celles qui prennent au sang certains matériaux pour les restituer, mais dans lesquelles ces matériaux demeurent accumulés pendant un certain temps. C’est-à-dire que ce n’est pas tout simplement un appareil dans lequel passe le sang, qui ensuite déverse une sérosité plus ou moins chargée des principes qui doivent être éliminés; non: ce sont des appareils cellulaires composés de cellules volumineuses et dans l’intérieur desquelles viennent se rendre et demeurer, un temps plus ou moins long, les principes qui doivent ultérieurement constituer la bile.

Lorsque vous examinez des cellules hépatiques dans un foie normal, et à plus forte raison quand il y a eu quelque obstacle à la circulation, vous voyez ces cellules plus ou moins gonflées par des matériaux biliaires, c’est-à-dire par le pigment biliaire. Eh bien, c’est par une déhiscence, irrégulière à la vérité, que ces produits, qui ont été accumulés dans l’intérieur des cellules parenchymateuses pendant un temps plus ou moins long, sont versés dans les canalicules biliaires pour être transmis aux canaux plus volumineux et de là dans la vésicule et dans l’intestin lui-même.

Je vous dis tout cela pour vous faire comprendre comment

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il se fait que les poisons qui arrivent dans le foie y séjournent plus longtemps que lorsqu’ils arrivent dans d’autres appareils sécréteurs et en particulier dans le rein. Dans le rein ils ne font que passer; dans le foie ils séjournent en vertu de ce principe qui veut que ce soit par une sorte de déhiscence qu’ils soient déversés dans les canaux excréteurs.

Eh bien, maintenant, vous comprenez comment il se fait que la quantité de principe nocif soit si considérable dans la glande hépatique.

Comment cela se fait-il? On peut supposer qu’il pénètre tout simplement dans la substance intercellulaire à peu près à la manière de l’iode dans l’amidon. Car vous savez que l’iodure d’amidon n’est pas une combinaison : l’iode s’infiltre dans les interstices, et lorsqu’il est réduit en couches minces, il paraît bleu. Est-ce cela, ou est-ce une véritable combinaison avec la substance des éléments histologiques? Il n’est pasdouteuxquece ne soit une véritable combinaison, attendu que dans les cheveux, où je vous ai montré l’arsenic, il n’y a point d’interstices, mais simplement des cônes emboîtés les uns dans les autres; par conséquent il faut bien que l’arsenic ait pris place dans les éléments mêmes de ce tissu. Mais, en 1 865 1 , j’ai montré que l’arsenic prenant place dans les tissus probablement se substitue au phosphore, et je disais que là où le phosphore prédomine, l’arsenic doit prédominer lorsqu’il a été introduit par une cause quelconque. J’appliquais à l’introduction de l’arsenic dans les éléments histologiques la grande loi qui a été promulguée par M. Dumas, celle de la substitution ; c’est-à-dire cette loi en vertu de laquelle on voit un corps

1. Gubler, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, article albuminurie. Paris, 1865.

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simple, appartenant à une famille naturelle, prendre la place de son homologue dans cette même famille, de même qu’on voit un métal prendre la place de l’hydrogène dans les composés organiques. Je disais donc : l’arsenic se substitue, et s’il se substitue il doit se rencontrer en plus grande abondance dans les tissus qui renferment naturellement du phosphore. Eh bien, cette vue, que j’avais fondée tout simplement sur la considération de faits d’ordre chimique, s’est vérifiée. Dans ces derniers temps, des expériences très bien faites dans cette Faculté ont démontré qu’en effet l’arsenic prend place surtout dans le système nerveux. Or le système nerveux se distingue de tous les autres par la présence d’une quantité considérable de phosphore. Vous savez que tous les chimistes en ont montré dans tout le système, à part les parois des cellules.

Ce que Liehreich a appelé du protagon est encore une substance phosphorée qui lui paraissait le principe immédiat le plus essentiel des centres nerveux. Il a été devancé par Gohley et par d’autres analystes, qui ont trouvé la lécithine, car le protagon n’est pas autre chose que cela. Toutes ces substances sont phosphorées. Par conséquent vous voyez que j’avais raison, et que l’expérience a démontré que mon induction était légitime. Alors vous comprenez comment il se fait que l’arsenic doive être cherché aujourd’hui dans le système nerveux, aussi bien que dans le foie, puisque c’est là qu’il se rencontre en plus grande quantité, quand l’empoisonnement a été chronique, ou s’est fait par des doses massives qui ont traversé l’économie pendant un certain temps.

Mais, il y a un autre fait plus général. L’arsenic ne reste pas seulement en circulation dans le sang et dans le sys-

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tème lymphatique; il ne prend pas seulement place dans les éléments sécréteurs, et ne va pas uniquement dans les tissus prendre la place du phosphore, partout où il y a des phosphates. Et ceci, c’est encore une manière de voir qui repose sur une base expérimentale. Partout où il y a des phosphates, il peut y avoir des arséniates. Or les phosphates se trouvent à peu près partout, il y en a dans toutes les humeurs de l’économie, il n’est pas de sérosité dans laquelle vous ne rencontriez du phosphate de soude, de magnésie, de chaux, comme dans le sérum. 11 y a, disent quelques expérimentateurs, de l’acide phosphoglycérique en circulation combiné avec la chaux dans les organismes vivants.

Ainsi le phosphore est partout, il est immobilisé dans les tissus et il est en circulation dans le sanglui-même, mais il y a un appareil dans lequel le phosphore est encore plus abondant : c’est le système osseux. Yous savez qu’il est constitué par du phosphate tribasique de chaux, ainsi que par d’autres phosphates en plus petite proportion. L’arsenic, va prendre la place du phosphore dans ces combinaisons, et en voici la preuve : Un jour que je causais de cette loi des substitutions appliquée à l’organisme avec mon savantami M.PaulThénard, il me dit : « Je vous ai devancé; il y a plusieurs années j’ai fait les expériences que voici : j’ai ajouté à la nourriture de jeunes animaux qui n’étaient plus allaités, mais qui étaient en train de se développer, une proportion considérable d’arséniate tribasique de chaux, afin de voir ce que deviendrait leur système osseux. Je les ai soumis à cette alimentation quelque peu falsifiée, puis je les ai sacrifiés. » Or, M. Thénard a trouvé que dans les couches osseuses nouvelles le phosphate tribasique de chaux était remplacé par l’arséniate tribasique. Peut-

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on trouver une plus éclatante confirmation de cette loi des substitutions appliquée aux organismes vivants? Et alors vous comprenez comment l’arsenic peut rester si longtemps dans l’organisme, puisqu’il va constituer des corpuscules osseux et puisqu’il peut faire partie delà trame organique pendant un temps très long. Or la destruction des éléments est plus ou moins lente assurément , plus ou moins rapide, mais elle se fait attendre assez, du moins pour certains organes; les cheveux par exemple, chez les femmes surtout. Par conséquent vous voyez comment à ces différents titres, l’arsenic peut rester pendant un très longtemps dans l’intérieur de l’économie.

Quels sont maintenant, de même que je vous parlais des effets de l’arsenic sur le foie, sur les globules, ses effets lorsqu’il a pénétré dans les éléments histologiques?

Il faut distinguer deux cas : lorsque l’arsenic pénètre lentement, en petites proportions, il détermine tout simplement des phénomènes de modification dans le jeu des organes, un ralentissement dans la nutrition, quelque chose de comparable à ce que vous voyez dans le système sanguin lui-même, où nous voyons que les éléments histologiques fonctionnent d’une manière moins énergique. 11 semble, quand on considère ce qui se passe chez les sujets intoxiqués, qu’ils s’agisse tout simplement d’un ralentissement fonctionnel qui est en rapport avec celui du tourbillon nutritif. C’est par là qu’on explique ce qui se passe chez les gens qui mangent de l’arsenic, et comment se fait d’une part la diminution du mouvement fébrile, d’autre part la restauration des tissus.

Mais quand l’envahissèment des tissus se fait d’une manière plus rapide, instantanée, par des doses massives, le phénomène change d’aspect : ce n’est plus simplement une modification et dans la fonction des organes, et dans leur nutrition; ce

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sont alors des phénomènes véritablement toxiques relativement aux éléments histologiques; c’est-à-dire que non seulement il y a une modification dans la rapidité ou la lenteur de leur évolution, mais qu’il y a des désordres complets, et les éléments histologiques subissent dans leur nutrition un véritable arrêt, ou au moins une diminution telle, qu’il en résulte une entrave considérable apportée à toutes les grandes Tondions. Et lorsque la quantité d’arsenic est très considérable, les éléments histologiques sont réduits à l’impuissance; ils arrivent même à ne plus se nourrir, et il en résulte des phénomènes comparables à ceux que vous voyez lorsque vous déterminez une escarre à la peau.

Or, lorsque vous les aurez fait périr, qu’arrivera-t-il? il arrivera des phénomènes d’altération consécutive, de nécrobiose, exactement comme s’ilsavaientpéri de mort spontanée (exemple une tumeur qui se sphacèle); et alors que va-t-il se produire aux dépens de la matière albuminoïde de ces tissus qui ont été frappés de mort? Il se produira une matière grasse, qui est la fin de tous les éléments histologiques, et qui se produit aussi dans les cadavres; c’est le gras du cadavre.

. se produit donc dans les organes dé la stéatose, c’est-à-dire une transformation graisseuse qu’il ne faut pas confondre %vec la formation du tissu adipeux. C’est une transformation graisseuse des parois cellulaires et des éléments histologiques en général. Cette stéatose se produit donc, d’après ce que je viens de vous dire, dans un certain nombre de cas d’empoisonnement; seulement je vous ai fait voir que lorsque la quantité de poison est peu considérable les phénomènes généraux n’ont pas la gravité que nous leur attribuons ici.

C’est donc un phénomène aléatoire; il peut exister ou il peut

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manquer, alors même que l’intoxication a été poussée jusqu’à la mort; et il y a des cas dans lesquels après l’empoisonnement suivi de mort, on n’a pas trouvé de stéatose viscérale.

Remarquez que dans certains cas où l’on a signalé un certain degré de stéatose dans le foie — car c’est là qu’on la recherche la plupart du temps, c’est là qu’elle est le plus marquée — il faut mettre un grand point d’interrogation sur la signification de ces faits. Tous les auteurs se sont-ils mis à l’abri de cette cause d’erreur qui trompe tant de personnes : la connaissance de l’état normal? Eh bien non! La plupart de ceux qui examinent ainsi des organes postmortem*! ne manquent jamais de mettre sur le compte du poison les particularités quelconques qu’ils viennent de rencontrer.

C’est ce qui est arrivé pour la maladie d’Addison. Addison même s’est dit : Il y a une affection générale caractérisée par des troubles digestifs, de la faiblesse, de la cachexie et une coloration que j’appelle peau bronzée; je trouve les capsules surrénales malades correspondant à ce syndrome. Yoici les effets, voilà la cause! On a été plus loin et on a dit qu’il ne pouvait pas y avoir de peau bronzée sans lésions des capsules; et alors il est arrivé une énorme quantité de cas confirmatifs. Eh bien, dans un de ces cas j’ai dit : « Mais ces capsules que vous montrez sont saines, on les trouve ainsi chez tous les sujets qui ont dépassé l’âge de vingt ans, et par conséquent cela né signifie rien. » Or, l’homme très distingué qui avait recueilli cette observation n’avait jamais eu l’idée de regarder une capsule saine. Il existe une observation publiée dans laquelle on dit : « La capsule n’était pas bien malade, mais au microscope nous y avons trouvé une énorme proportion de graisse. » Mais c’est toujours comme cela! tellement qu’avec ces capsules on peut tou-

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jours faire une sorte d’émulsion comparable à du lait.

Eh bien, les cas dans lesquels on a cru trouver une lésion pathologique dû foie, alors qu’on rencontrait les cellules parenchymateuses renfermant une proportion assez considérable de matière grasse, étaient très souvent des cas absolument normaux.

Il y a eu un travail fait sur la stéatose du foie chez les femmes grosses ou chez les femmes en couches ; on a été obligé de reconnaître plus tard que c’était l’état normal : et si vous voulez sacrifier des animaux en pleine digestion, vous leur trouverez toujours un foie gras. Par conséquent, si vous les avez empoisonnés par n’importe quoi, il se peut qu’en les sacrifiant vous trouviez dans leur foie des cellules hépatiques chargées de graisse.

Donc, quand le foie seul est gras, il ne faut pas y attacher d’importance. Non seulement la stéatose est aléatoire dans l’empoisonnement arsenical, mais c’est un phénomène banal dans les empoisonnements; non seulement elle ne se trouve pas toujours dans les empoisonnements mortels causés par l’arsenic, mais on la rencontre dans ceux causés par d’autres poisons. Il y a longtemps que l’on connaît la stéatose phosporée; c’est par là que son histoire a commencé; puis on est venu ensuite à démontrer la stéatose arsenicale, mercurielle, etc. Tous ces faits sont vrais, mais avec la réserve que je fais. Il y a quelque chose de mieux, c’est que la stéatose viscérale peut se rencontrer à un haut degré avec des poisons bien différents de ceux-ci : dans des empoisonnements par l’acide sulfurique ou par l’ammoniaque. Corps fortement électro-négatifs, corps électro-positifs, tout cela donne lieu à la stéatose. Et notez que ces faits ne sont plus isolés : j’en ai vu deux. J’ai vu un cas d’empoisonnement

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par l’acide sulfurique et un cas par l’ammoniaque, tous deux suivis de mort et dans lesquels il y avait une stéatose viscérale comme dans un empoisonnement phosphoré. Ainsi vous voyez qu’il faut changer un peu l’interprétation de ce phénomène:

stéatose.

J’avais pensé que la stéatose phosphorée pouvait résulter de ce que, sous l’influence d’une dénutrition, d’une transformation régressive, il y avait insuffisance de combustion et que la graisse restait en proportion exagérée dans les tissus. Il n’est point besoin d’invoquer quelque chose de si spécial, et il faut dire que la stéatose est le résultat de la mort déterminée dans les éléments histologiques par un poison, quel qu’il soit: quand une quantité énorme de substance nocive, capable d’entraver la fonction ou de la supprimer, est arrivée dans les parenchymes, il y a des cellules qui sont tuées, et ces cellules subissent la transformation régressive, et par conséquent aussi la dégénérescence graisseuse. Voilà comment il faut comprendre ce phénomène.

Maintenant, cherchons quelle est la topographie de l’arsenic chez les sujets qui ont été empoisonnés. Il faut distinguer plusieurs cas :

Si le poison a été administré récemment, naturellement il faut le chercher dans les organes digestifs, et là vous le trouverez à plusieurs états. Comme l’acide arsénieux qui est le plus souvent employé est peu soluble, il y en a dans les liquides de l’intestin. Il y en a une autre portion qui adhère à la surface des villosités, des plis de l’intestin, ou bien qui est plus ou moins incrustée dans la membrane muqueuse. Puis il y en a une certaine proportion, surtout après quelque temps, qui est imbibée dans les tissus de l’intestin et dans les organes voisins. C’est une imbibitionpure-

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ment physique. Lorsqu’il y a eu administration du poison quelque temps avant la mort, ce poison a circulé d’abord dans la portion antéhépatique du système vasculaire, puis il arrive dans le foie, où il s’accumule pour deux raisons : la première, c’est qu’il y est porté directement ; la seconde, c’est qu’après s’être diffusé, il y revient, puisque le foie est un organe d’élimination pour l’arsenic et pour les métaux.

M. Laborde, a publié des notes intéressantes sur l’empoisonnement par l’arsenic; il a vu que, sous son influence, la sécrétion biliaire était exagérée au moment où l’arsenic vient d’entrer dans le foie. Mais quand il s’est diffusé, quand il a pris place dans les tissus, c’est encore par le foie qu’il s’élimine en partie. C’est donc là que vous aurez chance de le trouver en plus grande quantité.

Mais lorsque les accidents se sont prolongés, que la quantité d’arsenic a été considérable, je. vous disais qu’il faut aussi le chercher dans les tissas, et non seulement dans ceux qui sont baignés par le sang, non seulement dans le système nerveux, mais encore, et surtout quand la date de l’empoisonnement est éloignée, dans les organes cad ucs, dans les cheveux. Je ne doute pas qu’il ne dût se trouver dans les ongles, qui sont une voie d’élimination pour les métaux.

Ainsi, j’ai signalé une coloration brune des ongles chez les sujets bien portants qui prennent des bains sulfureux. Cela veut dire que dans les ongles il y a une certaine proportion de fer dans l’état normal. C’est pour la même raison, même quand vous avez fait prendre un grand nombre de bains sulfureux à des saturnins, quevous voyez encore un dernier bain colorer la lunule de l’ongle, parce qu’elle est imprégnée de plomb.

Je disais que c’est dans la trame organique qu’il faut

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chercher l’arsenic, surtout dans les éléments du système nerveux ; mais il faudrait aussi le chercher dans le système osseux, puisque là aussi il y a tout un appareil dans lequel l’arséniate de chaux peut prendre la place du phosphate de chaux. C’est donc dans les cheveux et dans les os que, sur un cadavre mort depuis longtemps, vous aurez à chercher l’arsenic, à la condition toutefois que l’intoxication ait eu lieu par des doses massives. Des doses moyennes, qui ne sont administrées que pendant un court espace de temps, peuvent produire les plus graves désordres fonctionnels, peuvent déterminer la mort sans laisser de traces persistantes, parce que jamais, à un moment donné, il n’y aura un excès suffisant d’arsenic, pour qu’il vienne ainsi se constituer à l’état de partie intégrante des éléments histologiques. Le foie elles autres émonctoires auront toujours eu le temps d’éliminer le poison, si bien que vous ne pourrez plus le retrouver.

Ceci nous permet maintenant d’arriver à comprendre comment se produit la mort sous l’influence de l’arsenic. Il faut bien distinguer, et si vous ne distinguez pas vous ne comprendrez rien aux faits qui s’offriront à vous : vous pourrez non seulement vous tromper, mais tromper aussi les pouvoirs publics qui auront recours à vous. Il faut distinguer trois cas principaux :

Tantôt il a été introduit une quantité énorme d’arsenic à la fois ; c’est l’empoisonnement par des mains maladroites, inexpérimentées, qui entrent seulement dans la carrière, et donnent à ceux dont ils veulent se débarrasser, des doses effroyables. Il arrive deux choses :

Ou bien, malgré tout, le sujet s’en tire, comme la femme dont je vous ai parlé; ou bien il succombe.

S’il succombe, il peut se faire que ce soit avec des acci-

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dents cholériformes purement et simplement, exactement comme si on avait introduit dans le tube digestif un caustique quelconque, c’est-à-dire qu’il y ait non seulement lesphénomènes d’irritation locale, mais ce syndrome de phénomènes réflexes et sympathiques qui caractérise l’état cholériforme; l’individu peut être foudroyé; mais il peut aussi mourir par ces phénomènes locaux et les phénomènes réflexes auxquels ils donnent lieu.

Également aussi il peut mourir par toute cette série de phénomènes diffusés, dont je vous ai montré l’exagération sous l’influence des doses massives.

Voilà pour le premier cas : doses massives. Quant aux deux autres modes, je vous en parlerai dans la prochaine leçon.

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