VINGT- CINQUIÈME LEÇON
Arsenic (suite).
Diagnostic de l’empoisonnement, ses difficultés, pas de symptômes pathognomoniques, question de médecine légale.
Imbibition par certaines substances, gisements histologiques.
Messieurs,
J’arrivais, dans la dernière leçon, à vous montrer, par l’exemple de l’arsenic, combien il fallait peu compter sur un ou deux phénomènes, alors même qu’ils étaient réputés caractéristiques, et je vous disais, en terminant, que cette fameuse ardeur de gorge sur laquelle un des légistes a tant insisté, peut manquer, et qu’elle manque toutes les fois que la substance a été introduite directement dans l’estomac sans que la gorge en ait été touchée.
Il en est de même des éruptions cutanées : on voulait en trouver, comme si elles ne manquaient pas dans la presque totalité des cas, la plupart étant en rapport avec l’action topique, c’est-à-dire avec l’action des poussières arsenicales qui imprègnent la peau. Au contraire, les lésions arsenicales proprement dites, dépendant du passage de l’arsenic dans les émonctoires cutanés, sont tout fait contingentes et manquent dans un très grand nombre de cas. Vous voyez quel fonds on peut faire sur ce symptôme.
Prenez les troubles nerveux : il n’est presque pas d’empoisonnement arsenical dans lequel on ne rencontre ce genre d’accidents, et la paralysie est un fait tellement exceptionnel, qu’il y a un certain nombre d’auteurs qui nient son existence. Elle existe, cela n’est pas douteux; mais enfin elle n’est point commune; par conséquent vous n’avez pas le
ARSENIC
droit de l’exiger, pour reconnaître le syndrome d’un empoisonnement par l’arsenic.
Je vous en dirai autant de la stéatose : c’est le caractère des empoisonnements par des doses massives, et elle peut ne pas se produire avec elles puisque, dans le cas dont je vous ai parlé tant de fois, la recouvrance a eu lieu, et certes la vie n’aurait pas été compatible avec une dégénérescence graisseuse des organes.
Par conséquent, vous le voyez, voilà un grand nombre de symptômes qui sont réputés caractéristiques et qui non seulement peuvent manquer, mais qui, pour un certain nombre, doivent manquer dans beaucoup de cas.
Au contraire, ces mêmes symptômes peuvent se rencontrer dans d’autres affections : cette [ardeur de gorge, tous les empoisonnements par les âcres la déterminent : l’empoisonnement par l’ammoniaque est accompagné d’une sensation horrible de chaleur cuisante, de brûlure véritable dans la gorge, et il excite une soif inextinguible, plus forte que si le sujet avait été empoisonné par l’arsenic.
Le vomissement et les accidents gastro-intestinaux capables de prendre l’aspect cholériforme se produisent tout aussi bien avec des poisons métalliques, tels que le sulfate de cuivre ou de zinc, qu’avec l’arsenic.
On retrouve ce syndrome d’accidents si graves, qui sont en rapport avec les troubles du grand sympathique abdominal, à la suite de toutes les intoxications, même par des doses modérées, ou en temps de diarrhée cholériforme; on le retrouve sous l’influence de 5 centigrammes de tartre stibié.
Les phénomènes de paralysie, quand ils existent, ont sûrement un type très particulier, et cependant en conclurezvous que vous avez affaire à un empoisonnement arsenical
ARSENIC
[Vingt-cinquième
puisque vous avez aussi des paralysies identiques à la suite des empoisonnements par le mercure ou par le plomb. Je vous ai montré un exemple où l’autorité de Duehenne est venue corroborer ce que je vous ai dit: phénomène banal qui se rencontre surtout à la suite de l’empoisonnement par le plomb et aussi par l’ammoniaque et l’acide sulfurique. Par conséquent vous voyez que c’est là un symptôme qui ne peut avoir qu’une valeur très restreinte.
En conclurez-vous que le diagnostic est impossible? que puisque certains phénomènes significatifs peuvent manquer, que certains caractères peuvent se montrer à la suite de tout autre empoisonnement, il n’y a pas moyen de faire le diagnostic? Si, seulement il faut avoir un certain ensemble de symptômes et les voir évoluer dans un certain ordre, et considérer les conditions au milieu desquelles ils ont évolué.
Ce qui subsiste dans l’immense majorité des cas, ce sont précisément des symptômes gastro-intestinaux, eux qui peuvent constituer le syndrome le plus banal, mais qui empruntent une grande valeur aux circonstances au milieu desquelles ils se produisent : ce sont les vomissements, les nausées tout au moins, la dyspepsie atonique avec catarrhe, la diarrhée proprement dite, l’abattement des forces, et puis certains phénomènes connexes, c’est-à-dire un peu de réfrigération, une diminution plus ou moins notable dans la force des pulsations cardiaques, enfin tous ces phénomènes d’adynamie qui accompagnent les affections des voies digestives. Je le répète, ce syndrome est banal, il semble s’appliquer à tout; mais s’il se produit d’une manière persistante ou par des coups, dans des conditions toujours les mêmes, et s’il y a un intervalle d’accalmie complète, alors, en l’absence
leçon.]
ARSENIC
des causes ordinaires qui donnent naissance à ces phénomènes, vous serez bien obligés de vous demander si par hasard il n’y aurait pas là quelque chose d’artificiel, intervenant pour produire les accidents. Quand vous voyez ces symptômes se produire, vous êtes bien obligés de vous en référer à l’hypothèse très grave d’un empoisonnement. C’est ce qui est arrivé dans un certain nombre de cas, et encore dans l’affaire récente, occasion de cette digression.
Cela est encore plus indiqué si, la mort survenant et les médecins s’étant torturé l’esprit pour trouver la cause de ces accidents, on ne trouve aucune des raisons qui habituellement déterminent des troubles gastro-intestinaux.
On avait pu songer à un ulcus rotundum , à une inflammation proprement dite, à la tuberculose, à des phénomènes plus ou moins graves constitués par des lésions anatomiques avancées. Mais pas du tout! l’autopsie vous démontre qu’il n’y a absolument rien. Quand on a vu cela, ce qui était une présomption devient alors une probabilité.
Si vous ajoutez que les organes qui ont dû être en contact avec l’arsenic et qui ont dû subir son influence antizymotique sont parfaitement conservés, comme si la mort venait d’avoir lieu, l’estomac gardant sa teinte d’un gris rosé, l’intestin offrant sa coloration normale; si cela existe encore, alors, cela prend un caractère de très haute probabilité.
Mais ce que le médecin observe serait insuffisant. Intervient le chimiste, qui dit : Eh bien oui, dans ces organes restés presque indemnes de la putréfaction, malgré le longtemps écoulé depuis la mort, dans ces organes je retrouve de l’arsenic en quantité très notable et je montre des capsules couvertes de taches. Est-ce que vous ne trouvez pas que cela s’élève à la hauteur d’une vraisemblance?
406 ARSENIC. [Vingt-cinquième
Et si on ajoute encore à cela qu’aucun des grands accidents qui peuvent se produire du côté des organes qu’on observe, ne pouvait être intervenu pour déterminer les accidents pendant la vie, si on tient compte de la distribution topographique de l’arsenic, qui se trouve dans l’intestin et un peu dans le foie, mais pas dans d’autres organes, alors encore une fois, c’est presque de la certitude !
Mais quand une vie d’homme est en cause il ne faut pas une presque certitude, il faut la certitude absolue. Et en cela le devoir de l’expert est bien différent de celui du juré. — Le juré a le droit d’avoir une appréciation intime, une intuition ; il se laisse guider par les faits d’ordre moral et physique. L’expert n’a pas le droit d’avoir de ces intuitions et il ne doit se diriger que d’après des faits dont il tire les conséquences. Jamais une appréciation en lui ne doit prendre la place d’une conviction scientifique. C’est pour cela que j’ai dit : l’empoisonnement est vraisemblable. Mais si j’avais été juré j’aurais voté : oui.
Maintenant, passons en revue les différentes objections qui ont pu être faites à cette manière d’interpréter les faits qui s’étaient produits. Les deux experts, très honorables, très convaincus, se sont accordés pour dire : L’arsenic? il y en a (cela était difficile à nier, on montrait les taches); mais il n’y en a pas assez. Comment? il n’y en a pas assez ! Mais il y en a toujours trop ! Est-ce que l’on a le droit d’en avoir? Je sais bien que Raspail, qui dans un procès avait cherché un moyen de terrifier les juges, avait dit : « Mais, Monsieur le président, je me fais fort de trouver de l’arsenic jusque dans votre fauteuil. C’est une mauvaise plaisanterie. Sans doute il ya de l’arsenic dans beaucoup de choses : dans les bonbons, dans des fleurs artificielles, dont on porte beaucoup moins
leçon.]
RSENIC.
aujourd’hui ; mais il ne se répand pas aussi bien qu’on voudrait le dire. On a cité l’histoire de ces fameux rideaux qui renfermaient de Parsème, mais la doublure n’en renfermait pas. Par conséquent, vous comprenez qu’ils ne pouvaient pas avoir été une source d’arsenic pour la malade. Mais il y avait de l’arsenic : c’était trop, il ne devait pas y en avoir. Tout à l’heure je quittais M. Thénard, qui avait suivi cette affaire en chimiste et qui me disait : « Je vous loue beaucoup de votre réserve, mais pour moi la culpabilité était évidente; alors même qu’il n’y aurait eu que les faits qui ont été dénoncés par les experts et non conteslés, si ce n’est dans leur interprétation, cela suffisait; il n’y a pas d’arsenic normal dans le corps, il y en avait beaucoup relativement dans le tube digestif; par conséquent, c’était assez. » Eh bien, oui ; c’était assez ; attendu que si nous nous portons aux faits historiques dans lesquels l’empoisonnement était certain et dans lesquels on a recherché la proportion d’arsenic, nous voyons que, dans un certain nombre de cas, il n’y en avait pas plus et quelquefois moins que ce qui a été montré dans la dernière circonstance.
C’est ainsi que dans l’affaire Lafarge on a évalué ce qu’on avait pu extraire à un milligramme, à un demi-milligramme. Ici, M. Lhôte se fait fort d’en retrouver dans la totalité du tube digestif 4 milligrammes. Vous voyez que, même au point de vue historique, la dose retrouvée était suffisante pour qu’on pût démontrer la réalité de l’empoisonnement.
On a fait aussi un argument de ce que l’arsenic n’a pas été cherché dans le cerveau. Je vous ai mis d’avance en garde contre ce qu’il y a d’exagéré dans la valeur de cet argument. Je vous ai fait voir que, dans l’empoisonnement par des doses minimes ou petites, mais qui sont interrompues pen-
ARSEX1C..
[Vingt-cinquième
dant un certain temps, le poison n’entre que dans une certaine partie de l’organisme; il arrive au foie, dans ce gros ganglion qui arrête les substances minérales, et s’il en passe dans la circulation, la proportion est minime et l’élimination s’en empare, en sorte qu’il n’y en a, à l’état permanent, qu’une quantité infinitésimale dans la substance même des organes et dans le tissu nerveux en particulier. Par conséquent, il n’y avait pas de raison dans ce cas, pour qu’on fût obligé de démontrer la présence de l’arsenic dans le cerveau.
D’autres objections ont été présentées, et je tiens à les passer en revue, parce que dans le moment où elles ont été posées j’ai senti comme une démangeaison à laquelle j’ai résisté, et je crois avoir fait là une bonne action, de reprendre tous ces arguments et de les pulvériser, j’ose le dire.
Je ne l’ai pas fait, et voici pourquoi : je m’étais imposé d’avance la réserve, dans laquelle je me suis maintenu, de dire : que c’était vraisemblable. Et dans la discussion il aurait pu se faire que je laissasse entrevoir le fond de ma pensée : que c’était certain. Je n’ai pa: voulu, parce que j’étais expert, et non avocat.
Voici la série des arguments invoqués. On a dit d’abord — c’est l’argument le moins fort : On nous parle d’empoisonnement arsenical? Vraiment, je m’étonne. Je connais deux sortes d’empoisonnement arsenical qui ont été très bien décrites, et j’ai beau faire, je ne parviens pas à superposer l’image que l’on nous donne sur une de celles que je connais.
C’est comme si on venait vous dire : Fièvre typhoïde? Mais il n’y en a que deux formes : ataxique ou adynamique.
Vous, vous diriez : Da»s une maladie de cet ordre il y a autant de formes que de sujets : c’est à l’aide d’un effort fait par notre esprit que nous sommes arrivés à dégager ces deux
leçon.]
ARSENIC
formes; mais à côté est-ce que nous n’en trouvons pas d’autres? Est-ce que ces deux formes renferment la lente nerveuse, etc.? C’est dans le même ordre d’arguments qu’on a placé l’absence de ce visage particulier, grippé, ces yeux excavés. Cela ne se montre que dans de certaines formes, tout aussi bien dans l’empoisonnement par le tartre : ibié qi’avec l’arsenic; quand la dose est forte, que les accidents sont très intenses : autrement cela n’existe pas. Je insiste pas.
Mais voici une série d’arguments qui ont paru faire une certaine impression, je ne dis pas sur les jurés — qui n’avaient pas l’air d’en comprendre la valeur — mais sur un certain public. On parle d’abord de certaines omissions : ainsi l’arsenic n’a pas été recherché dans le cerveau. Je viens de vous dire ce qu’il fallait en penser.
On n’a pas recherché non plus si dans les méninges il n’y aurait pas de granulations, parce que, s’il y avait eu des granulations, cela expliquait tout. Or, je vous le demande, est-il permis de croire qu’un homme soit assez novice en pathologie, pour croire à la possibilité de confondre les accidents de la méningite tuberculeuse avec les accidents gastro-intestinaux caractérisés par les vomissements et la diarrhée, avec l’intégrité absolue des fonctions intellectuelles, l’absence de toute espèce de symptôme d’une lésion des centres nerveux? Peut-on admettre qu’une pareille lésion eût tout expliqué!
On a dit aussi que si on avait constaté la stéatose du côté des reins, cela eût tout expliqué, et qu’on aurait peut-être vu qu’avec une lésion rénale il y avait aussi de l’urémie qui aurait rendu compte de tous les symptômes. Je ne connais pas d’urémie — et j’ai bien étudié l’albuminurie — qui
ARSENIC
[Vingt-cinquième
présente cette intermittence absolue. Je n’en connais pas qui ait un caractère gastro-intestinal, sans jamais avoir un caractère encéphalopathique. Je ne connais pas d’urémie qui existerait indépendamment des autres phénomènes classiques de ralbuminurie, c’est-à-dire de l’enflure, etc. Par conséquent, je ne crois pas que l’urémie, en aucun cas, ait pu rendre compte des phénomènes qui s’étaient produits dans cet empoisonnement.
On a bien regretté aussi que le gros intestin n’eût pas été examiné, parce que, disait l’auteur de cette remarque, la dame avait eu la fièvre typhoïde ; or, nous savons que la fièvre typhoïde porte ses lésions sur le gros intestin. Si un externe disait cela au concours il mériterait d’être refusé, attendu que dans la fièvre typhoïde ce n’est pas le gros intestin qui est intéressé, mais l’intestin grêle. Mais, on pouvait faire intervenir le gros intestin, puisque l’autre avait été ouvert! Il ne faut pas attacher d’importance à cet argument.
Vient ensuite l’anémie pernicieuse. Ah ! l’anémie pernicieuse ! la plupart d’entre vous savent ce que c’est, quoique la chose soit de création récente. C’est cette anémie profonde, progressive, qui souvent, en effet, se termine par la mort, et à laquelle le médecin ne comprend rien. Elle pourrait s’appeler plutôt perfide que pernicieuse. Elle met le médecin dans une vilaine situation. Des médecins mieux avisés voient en général la cause, ou du moins la soupçonnent, et le nombre des cas dans lesquels la cause a pu être devinée et constatée est assez considérable pour qu’on puisse dire qu’il reste extrêmement peu d’anémies pernicieuses; mais qu’elles sont l’expression phénoménale, la manifestation apparente d’une disposition générale qui rentre dans l’une des grandes diathèses que vous tous connaissez : tantôt des carcinomateux,
leçon. ]
ARSENIC
tantôt des tuberculeux ; le plus souvent ce sont ces derniers. Voilà les deux grandes diathèses auxquelles se rattache l’anémie pernicieuse. Et cela est si vrai, que j’ai pu diagnostiquer, sans avoir aucun signe local bien marqué, une affection tuberculeuse d’après cette progression, cette fatalité dans la marche d’une anémie. J’ai dit : C’est une anémie en rapport avec la tuberculose. Depuis, s’inspirant de cette manière de comprendre le phénomène, on a dans un certain nombre de cas fait le diagnostic. Et mon jeune ami Lépine (de Lyon) a rencontré desfaits qui déposaient en faveur de cette manière devoir. Par conséquent, s’il en est ainsi, la plupart des anémies pernicieuses laissent des traces. On peut n’en pas savoir la cause du vivant du sujet, mais s’il est permis de faire l’autopsie on rencontre des tumeurs. Or, il n’y avait rien, ni dans l’intestin, ni ailleurs.
On s’est rejeté alors sur ces faits dans lesquels la mort a lieu avec les symptômes d’anémie, sans qu’on ait absolument rien découvert, et alors on a cité un cas célèbre relatif à un personnage illustre. Ne parlons pas delà réalité: parlons simplement de ce que vous pouvez lire dans le roman d’Alphonse Daudet. Vous retrouvez là le récit, aussi fidèle qu’il a pu le faire, des accidents qui se sont produits dans cette circonstance. Nous qui sommes les contemporains de ces faits, nous savons que si on n’a rien trouvé comme grosses lésions, peut-être faut-il chercher la cause de la mort dans l’excès des préparations mercurielles*? €e!a répond bien à ce qui était dans l’air, et nous avons de bonnes raisons pour soupçonner bien des choses! Voilà le fait! Or, quand il y en a d’aussi douteux que celui-ci, doit-on les citer comme des faits scientifiques*? En somme, vous voyez que ces objections n’ont pas une grande portée, une grande puissance,
412 ARSENIC. [Vingt-cinquième
qu’elles ne résistent pas à un examen un tant soit peu sévère et scientifique.
En somme, voici comment je résumerai l’affaire qui a été notre point de départ : Il est impossible d’établir d’une manière rigoureuse absolument la démonstration de l’empoisonnement. Mais si nous réunissons cet ensemble de faits, d’une part tous les accidents qui accompagnent l’introduction de doses un peu considérables — disons par exemple 5 centigr. — d’acide arsénieux par jour, accidents que nous connaissons bien pour les avoir observés dans le traitement des fièvres intermittentes; si nous considérons la présence de ce syndrome, sa répétition constante dans les mêmes circonstances; si nous ajoutons à cela qu’aucune des causes organiques capables d’amener la mort n’a été trouvée; si de plus nous notons qu’on a constaté l’absence de putréfaction dans les organes digestifs; si enfin on nous dit qu’il a été trouvé une quantité assez considérable d’arsenic pour qu’un expert très habile l’ait évaluée à 4 milligrammes : vraiment il y en a assez pour qu’une quasi-conviction soit établie. Je dis quasi-conviction , parce que, quand il s’agit de choses aussi graves que celle-là, il faut qu’il n’v ait pas la moindre prise au doute, et il faut qu’on ait passé en revue toutes les hypothèses imaginables avant de déclarer qu’il n’y en a qu’une qui soit la bonne... c’est-à-dire la mauvaise.
En somme, je crois que le jugement a été bien et dûment rendu, et c’est là une conviction à laquelle arrivent toutes les personnes qui ne se sont pas laissé illusionner.
Maintenant que je vous ai parlé longuement de l’arsenic, je reviets à la question générale qui a été pour ainsi dire scindée par cette histoire. Je voulais vous montrer comment l’arsenic pénètre, comment il se distribue, comment il
leçon.]
ARSENIC
arrive dans l’intimité même des tissus. Eh bien, après vous avoir montré, par cet exemple, les particularités relatives à cette grande et difficile question du rôle et surtout de la destinée des substances introduites à titre médicamenteux et toxique, je vais revenir à la question générale en faisant l’application des faits que vous venez d’entendre.
Arrivons donc à dire quelle est la destinée des substances introduites dans l’économie. Je vous les ai montrées absorbées et circulant dans les vaisseaux antéhépatiques, s’arrêtant dans le foie, puis débordant et alors circulant dans le système vasculaire général, dissimulées ou non par le plasma, suivant la quantité introduite, la force du phénomène toxique du côté des globules et de l’hématose, et enfin passant à travers des parois vasculaires à l’état de liberté ou incorporées dans le plasma, et finissant par s’incorporer dans l’intimité même des tissus.
Eh bien, maintenant, lorsque ces substances pénètrent dans les tissus elles peuvent présenter plusieurs états : tantôt elles se sont simplement introduites à la manière de l’eau d’interposition; tantôt, au contraire, elles ont été mêlées au plasma, et alors elles vont prendre place dans les tissus ou bien dans les substances qu’on appelle des principes immédiats, telles que celles que je vous ai signalées. Voilà comment les choses se passent pour l’arsenic, elles ne se passent pas autrement pour les autres substances, particulièrement pour les substances minérales.
Mais alors, quel est le mode de distribution? Pourquoi telle substance va-t-elle à cet endroit? telle autre à cet autre? En vertu, comme je vous l’ai dit, de l’affinité chimique, elles se substituent les unes aux autres.
Au phosphore peut se substituer l’arsenic, ainsi que l’an-
414 ARSENIC. [Vingt-cinquième
timoine, qui est très analogue à l’arsenic, comme vous le savez, quoiqu’il soit un métal.
Le chlore est normal, et le brome, l’iode, peuvent prendre en partie sa place; substitution encore dans les différents composés et dans les différents tissus dans lesquels rentrent ces mêmes composés.
Le sélénium peut se substituer au soufre, et enfin l’oxygène et le soufre peuvent se substituer l’un à l’autre.
Le calcium, qui est encore une substance normale très répandue, comme vous savez, peut être remplacé par le strontium, par le baryum et même par le plomb. De même que j’avais prévu que l’arsenic se rencontrerait dans le système nerveux, de même je suis convaincu que le baryum et le plomb seraient retrouvés là où se trouve le calcium .
Le fer est normal, le manganèse peut dans une certaine mesure s’y substituer, tellement que quand des chlorotiques n’obéissent pas aux préparations martiales vous pouvez les remonter en introduisant dans leur économie des proportions considérables de manganèse.
Par conséquent, vous voyez, voilà encore une preuve des substitutions chimiques et physiologiques.
Le zinc lui-même pourrait être considéré comme prenant la place de ces deux métaux.
Voilà ce qui se passe pour les métaux: je suis convaincu que quelque chose d’analogue se passe pour les composés organiques, pour ces sortes de radicaux qui peuvent se substituer les uns aux autres dans la chimie vivante.
J’arrive maintenant à vous parler de certains faits dont on ne retrouve pas les représentants dans l’histoire de l’arsenic. Vous avez vu l’arsenic prenant place dans les tissus, mais vous ne l’avez pas vu se comporter à la manière de
ieçon.]
ARSENIC
certaines substances, qui agissent simplement comme des corps qui peuvent imbiber les éléments histologiques, ou d’une substance qui peut simplement se dissoudre dans certaines autres substances normales.
Ainsi par exemple l’alcool, l’éther, le chloroforme, sont, vous le savez, des dissolvants des corps gras. Eh bien, quand il y a empoisonnement par ces substances, on les retrouve en grande quantité dans le cerveau, exactement comme si elles avaient rencontré une substance avec laquelle elles peuvent contracter une sorte d’affinité.
Le fait se reproduit à l’occasion des alcaloïdes. On a démontré cette singulière analogie qui existe entre les alcaloïdes, les substances protéiques et les substances grasses. Il semble qu’ils soient intermédiaires entre les substances grasses et les substances protéiques. Ils vont aussi prendre place dans les éléments histologiques du système nerveux, et c’est pour cela même qu’ils produisent des effets si considérables pendant le temps de leur présence.
Ces trois modes : imbibition, sorte d’amalgame, pénétration des molécules analogues, qui jouent le rôle de dissolvants les unes par rapport aux autres, et enfin intégration chimique dans les substances organiques : voilà quelles sont les différentes manières dont les substances actives peuvent pénétrer dans l’économie.
Mais il y a un autre mode, qui est très intéressant, dont la notion est acquise depuis longtemps, mais dont l’interprétation *est très difficile.
Je vous ai montré là des substances qui pendant un certain temps sont simplement à l’état de principes étrangers, ou bien qui en font partie intégrante, mais en tout cas mobiles, et après un temps plus ou moins long finissant par
416 ARSENIC. I Vingt-cinquième
être évacuées. Mais il y a d’autres cas, lorsque l’on a par
exemple affaire à des substances minérales, ou une portion de la substance introduite se trouve désormais immo-
bilisée. Elle reste là, voyant tout changer autour d’elle, sans qu’elle change elle-même. Exemple : On administre l’argent, le nitrate d’argent, à des paralytiques ou à des ataxiques, à des sujets atteints de tabès; et quand il est administré pendant un temps suffisamment long, on voit apparaître d’abord une coloration simplement grisâtre, puis plus foncée, et souvent olivâtre. Il est difficile de savoir pourquoi, quand cette coloration s’ést produite, il arrive un ton violacé qui est indélébile.
Comme je l’ai déjà dit et comme je le répète, il n’y a qu’un phénomène qui soit certain quand on administre l’argent dans ces conditions, c’est cette coloration fort pénible. Quand on vient à examiner la constitution de cette matière colorante, on voit qu’elle est formée par de l’argent sous une forme qu’il n’est, pas facile de déterminer : pour les uns, c’est un albuminate ; pour les autres, un chlorure; d’autres enfin pensent que c’est de l’argent réduit à l’état d’oxyde. Mais le fait est que cette substance métallique, une fois qu’elle est enfermée,mêlée ainsi aux éléments profonds de la couche superficielle du derme, ne s’en va plus. Ce qui existe pour l’argent à la périphérie se montre pour le même métal à l’intérieur : ainsi il donne lieu à un liséré gingival, de même que le plomb.
Pour le plomb, vous avez des colorations différentes du côté des muqueuses des organes digestifs; ces dépôts sont extrêmement étranges, car comment se fait-il que, puisque les cellules pigmentaires elles-mêmes disparaissent, ces macules de substances minérales ne disparaissent pas? Il est difficile de dire pourquoi, mais cela est.
leçon.]
ARSENIC
Vous voyez qu'il y a des espèces de gisements métalliques qui se produisent à la suite de l’administration à l’intérieur de substances qui sont capables de constituer des composés ou des substances insolubles.
Maintenant j’ai à vous parler de la manière dont s’éliminent les différentes substances qui se sont introduites ainsi dans les organes. Il y a des substances, vous disais-je, à peu près libres, simplement à l’état de dissolution dans le plasma, et d’autres qui font partie des organes. Celles qui sont libres sont reprises très facilement par la circulation et apparaissent très vite dans les émonctoires; celles au contraire qui sont attachées aux organes, ne peuvent rentrer que tardivement dans la circulation. Il en est ainsi lorsque vous avez affaire à des substances qui peuvent se substituer à des substances normales. Vous les voyez arrêtées très longtemps.
Je vous ai donné les limites pour l’arsenic. Vous verrez qu’elles sont plus longues pour d’autres substances. L’élimination de ces substances se fait par deux procédés :
Tantôt elles sont introduites dans des organes qui sont caducs, comme je les appelle : les ongles, les poils, les cheveux, les épithéliums, et elles tombent avec eux. C’est le même phénomène que vous voyez dans les plantes; les feuilles sont pour elles un moyen d’élimination des substances minérales. Ainsi les substances minérales qui entrent dans un arbre sont très nombreuses, et cependant elles ne se retrouvent pas dans le bois, parce qu’elles vont dans les feuilles, qui, comme les cheveux, sont caduques.
Lorsque les substances sont au contraire dans l’intérieur d’éléments qui appartiennent à des organes permanents, alors elles y restent aussi longtemps que durent eux-mêmesles éléments histologiques dont elles font partie.
gubler. Thérapeutique. 27
ARSENIC
[Vingt-cinquième
Malheureusement, nous ne savons pas combien de temps durent les éléments histologiques. Nous savons que les globules du sang ne durent que quelques jours; mais il est probable que d’autres éléments histologiques durent plus longtemps, par conséquent nous ne pouvons pas prévoir le temps pendant lequel séjourneront les substances minérales qui en feront partie d’une manière accidentelle.
Je vous disais qu’il y a des substances qui séjournent plus longtemps que l’arsenic. Il faut dire que d’une manière générale ce sont les substances minérales, précisément parce qu’elles vont prendre place dans les tissus, et surtout celles qui agissent à titre d’altérants, celles que j’appelle des méta trophiques.
Prenons, comme exemple de substances qui s’éliminent rapidement, les alcaloïdes. Voilà des matières organiques qui ne prennent pas part à la formation des tissus, elles s’éliminent avec une grande rapidité. C’est une affaire de quelques heures ou de quelques jours tout au plus.
Les sels : bromures, iodures, ou bien les sels neutres, s’éliminent aussi avec une grande rapidité.
Mais ce qui reste longtemps, ce sont, je le répète, les substances métalliques.
Ainsi le fer, qui prend place dans les globules, le manganèse, le mercure, l’antimoine, l’arsenic, le cuivre. Je vous disais que l’arsenic pouvait mettre 30, 35, 45 jours à disparaître; Orfda disait 15 jours, mais je vous ai montré qu’au bout de 45 il y en avait encore. L’antimoine demeure trois mois; le cuivre, le mercure, 6, 7, 8 mois. Pendant le temps de leur séjour ces substances produisent leurs effets altérants. Par conséquent, ce sont là ce qu’on peut appeler des médicaments à longue portée.
leçon.]
Il est difficile de vous démontrer ce que deviennent le soufre, le phosphore, quand on les emploie à doses excessives; mais il est probable qu’ils peuvent entrer aussi à titre de parties intégrantes, se comporter comme les métaux eux-mêmes et séjourner très longtemps. Aussi il y a une remarque faite depuis très longtemps par les médecins d’eaux minérales : c’est que les effets de ces eaux se prolongent pendant un certain nombre de mois, et que ce n’est qu’au bout de ce temps qu’il faut recommencer le traitement, soit par les sulfureux, soit par le phosphore, quand il s’agit d’un traitement purement médicamenteux.