MORPHINE ET ATROPINE
Mais comme j’essayais la duboisine à ce moment, c’est-à-dire cet alcaloïde si voisin de l’atropine et qui présente une immense activité d’action, j’en introduisis un milligramme sous la peau. Eh bien, dans l’espace de dix minutes le calme fut obtenu, la malade cessa de s’agiter et de vociférer, et lorsque nous revînmes près d’elle ses prunelles étaient agrandies, ses yeux moins injectés, et quand on est venu pour la conduire à Sainte-Anne, on a eu toutes les peines du monde à la réveiller. Vous voyez que voilà un véritable triomphe.
On se dirige donc d’après les conditions anatomiques dans lesquelles se trouve l’appareil nerveux central. Je le répète, cet antagonisme nous sert; il nous montre les conditions dans lesquelles certains moyens doivent être employés, et même il nous apprend que dans ces conditions déterminées nous pouvons opposer dans une certaine mesure la morphine à l’atropine.
Mais il ne faut pas se faire d’illusions : cet antagonisme est très partiel. Mon regretté ami Béhier, qui prenait les choses avec passion, avait été frappé de l’antagonisme partiel, et il a été jusqu’à penser, avec beaucoup d’autres d’ailleurs, que l’opposition était absolue, qu’elle se soutenait dans tous les cas, et que par conséquent c’étaient là de véritables contrepoisons, et qu’à partir du moment où cette notion était introduite dans la science il n’y avait plus à se préoccuper de l’empoisonnement par l’atropine ou par la morphine, et qu’ayant un moyen d’introduire ces substances dans le tissu cellulaire on avait aussi celui d’assurer leurs effets. C’est là une erreur, et il y a eu quelques notes discordantes au milieu de ce concert d’éloges donné à l’idée de l’antagonisme absolu de l’atropine et de la morphine. Déjà on avait vu que cet antagonisme ne se soutenait pas avec
ANTAGONISME
[Trente-troisième
des doses un peu élevées; un certain nombre de phénomènes paraissaient alors qu’on les donnait simultanément, et ces phénomènes de stupeur — car tous les deux sont des stupéfiants — avec des doses plus ou moins élevées, arrivaient tout simplement à être plus généraux, mais ils n’étaient pas le moins du monde combattus par les effets particuliers de chacune des substances. Vous trouverez dans un excellent travail, dans un livre que je ne saurais trop vous recommander, celui de John Harley, d’excellents renseignements sur l’opium et la belladone. Il démontre par une série d’expériences très variées, très bien faites, que non seulement l’antagonisme n’existe pas avec les doses élevées, mais que les effets s’ajoutent, et que quand on emploie les doses considérables d’atropine pour combattre le morphinisme toxique, on obtient au contraire des effets plus rapides et une mort plus certaine. Vous me direz : Comment se faitil que l’illusion ait persisté pendant des années, et comment se fait-il qu’à chaque instant, même encore récemment, les journaux enregistrent des faits dans lesquels nous voyons qu’un empoisonnement par le laudanum a été combattu avec efficacité par l’atropine ou par une préparation de belladone? Mais c’est toujours la même histoire ! L’illusion vient de ce qu’on ne connaît pas la marche naturelle des maladies. Il n’est aucun observateur qui ne se soit imaginé que des doses fabuleuses de laudanum, excessives d’atropine étaient nécessairement et fatalement mortelles. Il l’ont si bien cru qu’ils ont admis l’antagonisme parfait par cela seul que les malades en revenaient. Car voici les faits : un homme est dans le coma, on lui fait des injections d’atropine, il échappe : succès de l’atropine ! Pas du tout.
Un jour un pharmacien du voisinage de l’hôpital Saint-An-
leçon.]