‹ Cours de thérapeutique, professé à la Faculté de MédecineChapitre 25 sur 148 · BOUCHE · texte numérisé non relu

BOUCHE

Puis il y a les différentes conditions qui peuvent modifier les substances médicamenteuses, qui peuvent en diminuer l’activité ou même les détruire. Vous verrez tout à l’heure l’application de ces considérations.

Je commence par la bouche. C’est une portion du tube digestif qui au premier abord vous semble bien peu utile pour l’absorption médicamenteuse; c’est une portion où l’épithélium est très solide, déplus c’est un lieu de passage. Cependant la bouche est une porte d’entrée qu’il ne faut pas négliger. On peut arriver à faire absorber par là des substances médicamenteuses qui seraient difficilement absorbées par d’autres procédés et d’autres voies. Par exemple, on peut dans la bouche faire absorber des substances solides et liquides qui seraient difficilement dégluties. On confie les substances solides à la bouche à l’aide de frictions, on les étale sur la surface plus ou moins étendue de la face interne des joues, au-dessous de la langue. La quantité de substance ainsi déposée, en raison de sa nature, est suffisante pour agir, et dans un certain nombre de cas on obtient d’excellents résultats.

Ainsi, lorsque l’on a affaire à la syphilis chez les nouveaunés, il est très difficile de leur faire absorber des médicaments. On pourrait à la rigueur mettre dans le lait de la liqueur de Yan Swieten, mais souvent les enfants refusent toute autre chose que le sein. Dans ce cas c’est une habitude établie de faire des frictions dans l’intérieur des joues avec du protoiodure hydrargyrique, et cette minime quantité de médicament suffit à guérir la syphilis.

Autrefois on pouvait administrer à la nourrice la médication qui devait guérir l’enfant, mais cela ne peut se faire aujourd’hui, avec les modifications qu’a subies notre morale,

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qu’à la condition que la nourrice soit la mère. On n’a pas le droit de traiter une nourrice mercenaire pour une maladie qu’elle n’a pas.

Il y a aussi des circonstances dans lesquelles on n’a pas besoin d’effets généralisés, mais où on en veut de régionaux; par exemple dans les névralgies de la cinquième paire, très souvent, on met entre l’arcade dentaire et la joue une boulette d’oüate imbibée d’éther ou de chloroforme. Trousseau même, dans des conditions analogues, y mettait de l’extrait de belladone.

Vous voyez qu’il y a bien des circonstances dans lesquelles la bouche devient une voie d’absorption.

Quant à l’œsophage, c’est un simple conduit dans lequel les aliments, pas plus que les remèdes, ne séjournent; par conséquent il ne peut nous offrir aucun secours pour l’absorption.

Mais l’estomac, quelle est sa valeur comme moyen d’absorption? Je n’hésite pas à le dire, il règne sur la nature de l’introduction stomacale des illusions qui ont été complètement détruites par des expériences exécutées en bonne forme.

En effet, ce n’est pas un organe d’absorption, elle ne s’y effectue que d’une manière très lente et très difficile. Vous n’aurez qu’à réfléchir aux conditions dans lesquelles il se trouve, soit lorsqu’il est à l’état de vacuité, soit lorsqu’il est rempli.

A l’état de vacuité, l’estomac est dans un état constant de desquamation, qui forme à sa face interne une couche gélatiniforme qui va s’épaississant dans l’intervalle des repas; s’il y a un état saburral, on trouve une masse énorme de cette matière qui couvre l’estomac, qui le remplit on peut dire.

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Si bien que la substance médicamenteuse qui vient à tomber dans cet estomac n’y trouve que très difficilement le moyen de se mettre en contact avec la surface absorbable.

On y trouve souvent aussi des résidus alimentaires; même chez les gens bien portants il n’est pas rare que quatre, six heures après un repas, il y en ait encore.

Puis on y trouve des ferments de toutes sortes, des acides qui dans certains cas sont nuisibles pour les médicaments.

Enfin, dans l’estomac le séjour des matières est forcément prolongé, et ce séjour, qui paraît favorable à l’absorption, devient défavorable quand il y a des ferments de toute sorte, ferments normaux, ferments accidentels, corpuscules divers faisant fonction de ferment.

Eh bien, dans ces conditions, les matières médicamenteuses qui ont pénétré dans l’estomac et qui y séjournent s’y détériorent, perdent toute efficacité.

Par conséquent vous voyez qu’étant mieux connues les conditions physiologiques de l’estomac, on comprend que ce soit une mauvaise voie d’absorption.

Je disais que des expériences démonstratives sont venues mettre en évidence cette infériorité de l’estomac.

Une d’elles, due à Claude Bernard, consiste à introduire dans l’estomac, après ligature du pylore, une solution plus ou moins considérable de strychnine. Tant que l’orifice pylorique reste fermé on peut attendre et il n’y a pas de tétanos, ni de convulsions produites par cet alcaloïde. Mais si l’on vient à lâcher la ligature, en quelques minutes les phénomènes de tétanos se produisent.

La substance n’avait donc pas été détruite par l’estomac, ce que du reste on pouvait prouver encore d’une autre façon. Il suffisait de reprendre du liquide dans cet estomac,

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de le donner à un autre animal, et celui-ci éprouvait toutes les influences des alcaloïdes convulsivants.

Par conséquent voilà une expérience démonstrative et qui prouve que l'estomac absorbe très difficilement.

Il est clair que le degré de résistance à l’absorption variera suivant la nature de la substance présentée. Ainsi il y a des observations déjà assez anciennes qui démontrent que l’eau est facilement absorbée, et il y en a d’autres qui prouvent que des substances qui sont extrêmement dyalisables, telles que le prussiate jaune de potassium et de fer, sont des substances qui s’absorbent encore assez bien par l’estomac.

Mais il y en a d’autres, parmi lesquelles le curare, qui s’absorbent avec une grande difficulté et qui par conséquent ne doivent pas lui être confiées.

Je pourrais encore vous rappeler ici une expérience de Cl. Bernard. 11 a fait voir que le curare, lorsque la muqueuse de l’estomac était intacte, pouvait y être introduit sans qu’il déterminât aucun des accidents auxquels il donne lieu quand il est jeté dans le système vasculaire. Lorsqu’il est introduit dans l’estomac rempli par des aliments, au premier abord il semblerait qu’il dut se mêler à la pâte chymeuse et alors se trouver en contact avec la muqueuse stomacale; mais dans l’estomac les choses ne se passent pas tout à fait comme on se l’imaginait il y a un certain nombre d’années. 11 ne faut pas croire qu’il y ait là une cavité unique et dans laquelle se fasse un mélange de matières. Cl. Bernard, en nourrissant des lapins pendant trois jours avec de l’herbe, puis pendant un jour avec des carottes, a démontré que ces dernières, récemment introduites, formaient une sorte de cylindre qui occupait la partie centrale de la pâte chymeuse.

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Dans de pareilles conditions il est difficile que la substance vienne à atteindre la muqueuse pour être absorbée : elle reste englobée dans la pâte alimentaire et elle ne peut être absorbée que quand ces matières se dissocient dans l’intestin grêle.

Ainsi, vous le voyez, il y a de grandes difficultés à l’absorption stomacale, soit quand l'estomac est vide, soit quand il est rempli par des aliments. Et lorsque les conditions que je viens de vous montrer existent, on comprend comment les substances médicamenteuses confiées au tube digestif subissent des actions telles, que leurs effets sont énormément amoindris et quelquefois à peu près nuis.

En effet, songez à ce qui doit se passer dans le cas dont je viens de vous parler, pour une substance telle que la digitaline, qui va subir des actions chimiques de toutes sortes, rencontrer des acides, rencontrer de l’oxygène, car on déglutit de l’air. Est-ce que les substances comme la digitaline, qui sont éminemment actives lorsqu’elles sont à l’état libre et ne sont pas engagées dans des combinaisons, ne perdent pas toute leur activité quand elles sont brûlées?

Voyez ce qui se passe pour le phosphore, substance toxique par excellence à l’état de liberté. Eh bien! ce même phosphore, lorsqu’il rencontre dans l’estomac une quantité considérable d’air, peut se transformer en acides phosphoreux et phosphorique de manière à faire une sorte de limonade intellectuelle, comme disent les Allemands, et cela ne donne lieu à aucun des accidents produits par le métalloïde pur.

11 se produit aussi dans l’estomac des dédoublements qui font que des substances très actives ne font plus à peu près rien du tout. Car il est clair que si vous prenez des glyco-

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sides, de la digitaline par exemple, si vous l’introduisez dans un estomac renfermant des ferments capables de transformer ces substances en sucre d’un côté, et en autre chose, d’un autre, vous n’aurez plus de digitaline. C’est ce qui fait que dans un certain nombre de cas on n’obtient aucun résultat dans un estomac qui renferme des débris alimentaires.

Ce que j’ai dit des glycosides, je le dirai également des alcaloïdes intermédiaires entre les glycosides et les alcaloïdes types. Il y a par exemple un certain nombre d’alcaloïdes azotés qui cependant, lorsqu’ils sont introduits dans l’économie, se comporten t comme les glycosides, c’est-à-dire qu’ils s’altèrent, qu’ils se dédoublent, de telle façon que dans les sécrétions, dans l’urine en particulier, on ne les retrouve plus.

Par exemple il y a dans le buis un alcaloïde, la buxine, qui a toutes les qualités dont je parlais tout à l’heure, si bien que lorsqu’on vient à examiner les urines, même quand on a poussé la dose jusqu’à 2 grammes, on ne retrouve rien.

11 y en a d’autres, comme Tesculine, que l’on retire de l’écorce de marronniers d’Inde et même certains alcaloïdes, tels que l’aconitine, qui sont d’une instabilité si grande que lorsqu’ils rencontrent dans l’estomac des substances un peu actives, ils s’altèrent.

C’est ce qui fait que l’aconitine, qui peut être le plus violent des poisons, peut aussi se montrer à peu près inerte, suivant les conditions dans lesquelles se fcflrave l’estomac.

Vous voyez que tous ces phénomènes ont une importance considérable.

Eh bien, les conséquences pratiques à déduire de ce que je viens de dire sont les suivantes : il faut administrer à

Leçon. ]

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jeun les substances organiques surtout quand elles sont facilement altérables. La recommandation est absolue quand il s’agit de l’atropine, de l’aconitine, encore à peu près pour les alcaloïdes du pavot, quoiqu’ils soient déjà beaucoup plus stables. Mais enfin, même dans ces conditions-là, si les substances actives rencontrent un estomac chargé d’aliments, elles seront en grande partie altérées. 11 faut même éviter de flairer les plats qui vous plaisent, de recevoir l’odeur des cuisines, de prendre un bouillon, toutes ces choses sont détestables parce qu’elles suffisent à appeler une sécrétion très active du suc gastrique, <-

Nous savons qu’il suffit d’approcher du museau d’un chien un morceau de viande qui l’excite pour qu’on voie sourdre le suc gastrique, et si en même temps on lui donne de l’eau de Vichy, c’est une véritable rosée, une pluie.

Par conséquent, administrez ces substances le plus loin possible des repas et en dehors de la présence des aliments. Au contraire on peut donner soit aux repas, soit au moment de manger, des substances qui résistent davantage, telles que les alcaloïdes du quinquina. Trousseau avait remarqué que certains estomacs devenaient rebelles à la quinine ; il eut alors l’idée de la donner au moment des repas. Il n’est encore pas douteux qu’ainsi elle était mieux tolérée, mais il est moins douteux qu’elle produisait des effets moins notables et qu’il fallait des quantités considérables de sels de quinine pour avoir des résultats, pour obtenir les effets de 25 ou 30 centigr., il n’en fallait pas moins de 50. C’est surtout quand il s’agit des minéraux que l’on doit administrer les remèdes en même temps que les aliments.

gubler, Thérapeutique.

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