CROISEMENTS
organisés vivants et qui se comporte comme un ensemble d’organismes proprement dits. — Lorsque nous introduisons le virus vaccin, c’est un remède préventif contre une maladie qui peut être 'grave, puisque parfois elle décime la population juvénile. C’est là un remède, mais non un médicament.
Il y a tout un chapitre intéressant de la thérapeutique préventive et curative, c’est celui qui vise non les individus, mais les lignées. Il contient les modifications que nous produisons dans les organismes à la faveur des croisements établis entre gens de la même espèce et doués de qualités diathésîques, de tempéraments opposés; ou bien même entre des espèces différentes (je prends espèce dans le sens de species , sifoç. J’admets un genre humain unique, mais des espèces différentes formées par des modifications plus ou moins profondes, acquises à la longue par des sujets qui ont vécu dans des conditions spéciales.) Eh bien, je dis que par des croisements on arrive à modifier avantageusement les dispositions morbides. Par exemple, s’il était vrai que la race nègre fût exempte de carcinome, est-ce que vous ne croyez pas qu’il y aurait avantage (je ne dis pas pour des blancs, car il est toujours désagréable de se teinter), mais pour des Hindous, à se croiser avec ces races superbes que l’on rencontre dans certains points de l’Afrique et qui les mettraient à l’abri du cancer. En somme, quelle que soit la valeur de cette idée, je vous déclare qu’il y a dans le croisement des sujets lymphatiques avec les bilieux, des conditions excellentes pour la disparition d’un certain nombre de maladies diathésiques, qui sont la plaie de quelques populations. Je pense que si, par exemple, les Russes, qui sont tellement sujets à la scrofule qu’ils vous disent volontiers
THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALE
[ Première
« Docteur, dans ma famille nous sommes tous scrofuleux », se croisaient avec des Espagnols, il en résulterait un arrêt de la scrofule.
Voilà donc un grand nombre de remèdes qui ne sont pas des médicaments.
Les médicaments, pour n’être qu'une fraction des remèdes, n’en sont pas moins la partie la plus importante de notre arsenal thérapeutique. Ils sont innombrables, et par là difficiles à classer.
On a essayé bien des classifications appuyées sur des bases diverses : tantôt on s’est préoccupé des propriétés organoleptiques, mais il est clair que c’était là une classification primitive; tantôt on a essayé de classer d’après les ordres naturels. Les naturalistes, les botanistes ont caressé cette idée qui peut être utile, puisque Linné nous a appris une grande vérité en nous faisant savoir que les substances qui se rapprochent par leurs caractères naturels sont en général fort analogues, pour ne pas dire semblables, quant à leurs propriétés. Mais les exceptions sont tellement nombreuses que sa classification n’a pas pu y résister.
On a aussi classé d’après la composition chimique; mauvaise classification, attendu qu’il y a des disparates énormes entre des substances qui se ressemblent au point de vue de leur action physiologique.
On a fait enfin des classifications fondées sur les actions thérapeutiques.
Il n’est personne qui n’ait eu la tentation de faire la sienne. Pour ma part je n’ai jamais eu la prétention de faire une classification thérapeutique, mais j’en ai tenté une fondée sur les effets physiologiques.
Je m’empresse de reconnaître qu’elle ne vaut pas mieux
Leçon.] ACTION MÉCANIQUE DES MÉDICAMENTS.
que les autres, et j’ajoute qu’une classification naturelle, irréprochable, c’est-à-dire échappant au système, est absolument impossible. Sans entrer dans beaucoup de détails, je vais vous faire comprendre pourquoi.
Une même substance, suivant la constitution du sujet, suivant des conditions qui lui appartiennent à elle-même, pourra produire les effets les plus différents, et non seulement différents, mais inverses. Vous comprenez alors combien il est difficile de se fonder sur les propriétés d’une substance pour la classer dans telle portion du cadre que l’on voudra établir, puisque à d’autres titres elle pourra mériter d’être placée à l’autre extrémité du casier.
J’arrive maintenant à une question très importante et qui doit être vidée au début de toute exposition de la thérapeutique envisagée d’une manière générale. C’est la question du mode d’action des différentes substances employées comme médicaments et des différents effets que les substances médicamenteuses sont appelées à produire.
On a déjà, dans un certain nombre de travaux, essayé de comprendre ce mécanisme intime; mais jamais d’une manière abstraite on n’a cherché quels effets donnaient les médicaments sur les êtres vivants. Nous avons à envisager trois espèces d’actions : actions mécaniques, actions chimiques et actions se rattachant à la physique moléculaire, et queje vous demande la permission d’appeler dynamiques .
Actions mécaniques ? Il semble d’abord étrange que l’on attribue de telles actions à des médicaments. Vous allez voir cependant qu’on en trouve un certain nombre d’exemples.
Voici, par exemple, du mercure coulant qui a été jeté dans l’intestin pour dénouer un volvulus: il agit par son poids, en déployant l’intestin.
THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALE
Première
Voici l’huile d’amandes douces donnée à titre de laxatif; c’est tout simplement un moyen de faciliter le cheminement des matières dans l’intestin; elle n’agit pas comme substance capable de provoquer une sécrétion.
Il en est de même encore pour certaines matières mucilagineuses introduites au même titre par la bouche. Ainsi, vous rencontrez, surtout dans la médecine populaire, beaucoup de gens qui s’abreuvent d’une solution plus ou moins visqueuse obtenue à l’aide de l’ébullition de la graine de lin. C’est un moyen qui est bon pour faciliter l’exonération de l’intestin.
Voici d’autres faits : vous pouvez obtenir une excitation périphérique à l’aide de moyens purement mécaniques (je ne parlerai pas de ceux qui ne sont que des remèdes).
Tantôt il s’agit de substances pourvues de poils très aigus et très raides, pénétrant au travers de l’épiderme jusqu’au derme et provoquant la démangeaison par excitation mécanique, et par conséquent tous les phénomènes de l’irritation cutanée, ou réveil de la sensibilité, et aussi de la révulsion, telle qu’on l’obtient avec des moyens énergiques.
Je ne vous parlerai pas des orties, que nous avons employées si souvent avec mon maître Trousseau, car ies poils des orties reposent sur une glande renfermant des substances chimiques qui ne rentrent pas dans l’élude des actions mécaniques.
La poussière de charbon , administrée contre un certain nombre d’états dyspeptiques, surtout pour absorber les gaz, n’agit aussi qu’à titre d’agent mécanique, et cependant il est d’observation que ces poussières de charbon produisent des effets d’exonération très remarquables.
D’autres substances facilitent ou empêchent le cours des liquides dans les tubes capillaires :
Leçon.] ACTION CHIMIQUE DES MÉDICAMENTS. Il
Ainsi, le tanin diminue la facilité avec laquelle le sang circule clans les capillaires.
Il y a d’autres substances qui agissent en sens inverse.
L’ammoniaque, qui, lorsqu’elle est en solution dans l’eau, facilite son introduction dans les tubes capillaires, agit de même dans les vaisseaux capillaires des individus vivants .
Mêmes effets avec le bromure et l’iodure de potassium, qui, sous ce rapport sont des congénères absolus.
Voilà donc un certain nombre de cas dans lesquels les médicaments produisent des effets véritablement physiques. Mais le cas le plus ordinaire est celui dans lequel le médicament agit par des propriétés chimiques.
Autrefois on aurait admis des actions de présence; mais aujourd’hui, surtout après ce que nous savons des lois de corrélation des forces, de telles explications ne peuvent plus être admises. En effet, il ne suffit pas qu’un corps soit présent pour qu’il agisse; il faut aussi qu’il cède toujours, ou de la force, ou de la matière. J’ai moi-même admis, dans l’édition de 1846 de l’ouvrage de Trousseau, l’opinion que l’acide cyanhydrique devait agir dans le sang, vis-à-vis les globules, par pure action de présence ; aujourd’hui nous savons qu’il agit par une véritable combinaison avec l’hémoglobine, dont il empêche les fonctions. Je le répète, il n’y a plus d’actions de présence ; les médicaments agissent en formant des combinaisons ; combinaisons très variées, soit avec les substances minérales ou organiques, soit même avec la plasmine ou les principes albuminoïdes du sang, soit enfin, mais plus tard, avec les éléments histologiques eux-mêmes.
Il y a donc dans cette manière toute chimique d’agir des substances, des catégories très diverses à établir.
12 THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALE [Première
Vous introduisez du carbonate de soude ou de l’eau de Yichy dans l’estomac pour saturer les acides qui s’y sont formés aux dépens des matières alimentaires. Voilà le phénomène simple au point de vue de l’action du médicament envisagé comme corps chimique; mais vous obtenez aussi, par l’introduction de substances alcalines, une augmentation de l’alcalinité d’un certain nombre de liquides de l’économie, à commencer par le sang.
Inversement, lorsque vous voulez obtenir l’accroissement des qualités acides de certains liquides, tels par exemple que la sueur, tels que burine, vous introduisez des acides. Et quoiqu’ici le succès soit plus difficile à obtenir, vous réussissez dans un certain nombre de cas.
Dans d’autres cas auxquels je faisais allusion tout à l’heure, les substances introduites dans la circulation doivent se combiner avec la plasmine du sang et alors prendre part à la formation des éléments histologiques.
Et ici même deux cas se présentent :
Tantôt ce sont des substances normales dans l’organisme qui en deviennent alors de véritables éléments : par exemple, les phosphates et les carbonates terreux, le fer, l’huile de foie de morue. D’autres substances se comportent à peu près de la même façon, en ce sens qu’après être entrées elles se combinent avec la plasmine et prennent part à la formation des tissus ; mais ces substances exagèrent alors la proportion des substances normales, ou bien, si elles ne sont que les similaires des substances, elles se substituent à elles. Voici quelques exemples.
Vous introduisez une grande quantité de soufre dans l’économie : il appartient à la même famille naturelle que l’oxygène, et comme tel se substituera à l’oxygène dans la
Leçon.]