RAPIDITÉ D’ACTION
J’arrive maintenant à vous parler des effets diffusés ou généralisés. Ces effets, naturellement, sont les mêmes que ceux que vous observez à la suite de l’introduction des mêmes médicaments par d’autres voies ; ils ne s’en distinguent que parla rapidité de leur apparition, par leur constance et par la grande intensité qu’ils présentent. Je vais passer en revue ces différentes particularités qu’il est important de bien fixer dans votre esprit, car c’est là ce qui fait en grande partie la supériorité de la méthode hypodermique.
La rapidité est extraordinaire en certains cas. Il y a longtemps que les expériences d’Eulenburg l’ont démontré. Elle n’est inférieure qu’à celle des médicaments introduits directement dans le système veineux.
Voici une de ces expériences ; elle a été faite sur un lapin à qui on a ouvert la jugulaire pour pouvoir recueillir facilement une certaine quantité de sang. On lui injecte de l’amygdaline sous la peau de la cuisse, et au bout de trois minutes on recueille des gouttes de sang : on y ajoute de l’émulsine et on sent une petite odeur d’amandes amères. Au bout de cinq minutes cette odeur est devenue très forte. Par conséquent, vous voyez que là il ne faut que de trois à cinq minutes pour qu’il y ait une proportion considérable de principe actif dans le sang.
L’expérience a été faite également avec le prussiate jaune de potasse et on a noté que tandis qu’il faut 14 minutes pour qu’introduite dans l’estomac cette substance fasse sa première apparition dans l’urine, il n’en faut que cinq ou six quand elle a été introduite sous la peau.
Voilà des observations qui démontrent que dans un délai de trois, quatre, cinq minutes il y a eu absorption, circula-
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tion, élimination, puisque les urines présentent alors une quantité notable du principe actif.
Eh bien, il y a quelque chose qui marche encore plus vite que ces substances, c’est la pilocarpine, principe actif retiré du Pilocarpus pennatifolius (rutacées) oujaborandi du Dr Coutinho. J’emploie très souvent cet alcaloïde à la dose de deux centigrammes pour déterminer la salivation, la sudation, au début d’une grippe ou dans le cours des affections cardiaques. Cette pilocarpine détermine ses effets dans un délai quelquefois incroyablement court. Il m’est arrivé une ou deux fois qu’une minute et demie après l’injection on voyait déjà le visage rougir, comme si on avait coupé les deux nerfs sympathiques. Une demi-minute après, tous les phénomènes, rougeur, chaleur, sueur sont en plein développement. C’est-à-dire qu’en somme, deux minutes après l’injection, la sueur ruisselle et la salivation est abondante. Je ne dis pas qu’il en soit toujours ainsi, car il faut ordinairement cinq minutes ; mais j’ai vu les faits que je viens de citer. Vous voyez que ce médicament agit avecune rapidité presque incroyable et qui ne le cède, pour ainsi dire, pas à celle des substances médicamenteuses introduites dans les voies respiratoires.
Vous serez encore bien plus étonnés de cette rapidité si vous réfléchissez au temps nécessaire pour une circulation véritable, c’est-à-dire pour qu’un globule parcoure tout le cercle circulatoire. Au premier abord, vous pourriez croire que, puisqu'il y a environ soixante propulsions cardiaques à la minute, l’ondée arrive dans une fraction de minute du cœur à la radiale. Mais réfléchissez que ce ne sont pas les globules de sang qui étaient dans le cœur au moment de la systole, que vous sentez à la radiale. La pulsation du cœur
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met en mouvement la colonne sanguine qui est au-devant d’elle; c’est une propagation de proche en proche et non pas une translation du sang, du cœur jusqu’à la périphérie. Les expériences de Hering ont démontré qu’il ne fallait pas moins d’une minute pour qu’un globule sanguin fit le tour de la circulation. Par conséquent vous voyez que, pour que la pilocarpine agisse en deux minutes, il faut que l’absorption s’effectue avec la plus grande rapidité, puisque ce temps lui suffit à circuler et à être éliminée par les glandes salivaires et sudorales.
Telle est, dans un grand nombre de cas, la supériorité énorme de la méthode hypodermique ; car souvent il n’est pas seulement nécessaire d’agir vite, mais il faut encore introduire dans la circulation une quantité considérable de substance active’; or, cette rapidité d’introduction vous permet d’agir vite et d’introduire une grande quantité de principe actif.
Une autre particularité tout à fait digne d’intérêt est la constance des effets. Cette constance des effets est telle que Cl. Bernard1, introduisant 3 millig. de curare tous les jours chez le même lapin, et répétant celte expérience pendant des semants, a vu constamment se reproduire [les mêmes phénomènes, dans le même délai et avec la même intensité. Il obtenait au bout de 20 minutes un commencement de curarisme modéré, qui durait invariablement 45 minutes ou peu s’en fallait. Eh bien, il est d’observation que quand vous introduisez, par toute autre voie, une substance active pourtant toujours la même, vous n’obtenez jamais cette constance de résultats. Et pourquoi? Par des raisons que vous devinez
1. Cl. Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses. Paris', 1857.
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tous : c’est que, par l’estomac, il se fait des destructions, qu’il y a une absorption tantôt lente, tantôt rapide, et qu’elle s’exerce tantôt sur la totalité, tantôt sur une fraction de la substance active.
Maintenant, il y a aussi une question de puissance et d’intensité d’action qu’on a remarquée dès le début de la méthode. Par exemple ceux qui ont étudié l’action de la quinine ont vu que la quinine introduite sous la peau, quand, par hasard, elle ne déterminait pas de travail inflammatoire s’opposant à l’absorption, en quantité quatre ou cinq fois moindre, déterminait les mêmes effets physiologiques et thérapeutiques que des quantités quadruples ou quintuples données par l’estomac.
Quand il s’agit de l’atropine, la distance est plus considérable encore. J’ai vu un sujet à qui j’en avais donné 4, 6, 10 milligr. dans les 24 heures, ce qui est énorme, puisqu’un centigr. est une dose toxique, sans rien obtenir. Je me demandais si décidément il ressemblait aux herbivores ; mais l’injection d’un milligr. sous la peau a déterminé chez lui tous les phénomènes de l’atropisme.
Ce que je dis de l’atropine je puis le répéter de tous les médicaments qui ont été donnés comparativement, par les voies stomacale et hypodermique. L’avantage est toujours en faveur de cette dernière.