SANG DÉFI15R1NÉ
Au premier abord, cette méthode paraît vraiment peu rationnelle, car enfin le sang est un tout et les globules ne peuvent pas être isolés de la fibrine et de la plasmine sans grave dommage pour eux et par conséquent sans compromettre l’opération qu’il s’agit de pratiquer. Aussi cette manière de faire a-t-elle été réprouvée dès les premiers temps par des hommes considérables. Magendie s’est prononcé contre elle en disant que le sang en nature et conservant tous ses principes était seul capable d’entretenir la vie. Poiseuille a dit aussi que le sang sans fibrine était incapable de rendre des services. Desgranges et Devay disaient que des globules battus sont des globules tués ; Giraud -Teulon dit aussi qu’il préfère le sang intact. Roussel, de Genève, qui a fait aussi une véritable tournée scientifique dans ces dernières années pour établir l’importance et l’efficacité très grandes de la méthode de l’infusion du sang dans les veines, a aussi déclaré que, si un certain nombre de ces opérations avaient échoué dans des circonstances favorables, c’est parce qu’on avait fait usage de sang défibriné, c’est-à-dire de mauvaise qualité : enfin, mon regretté collègue Béhier, dans son langage pittoresque, disait que le sang battu à mort était un sang auquel il fallait désormais renoncer. Eh bien, chose curieuse, l’opinion inverse a prévalu pendant longtemps et prévaut encore aux yeux d’un certain nombre de praticiens, et, il faut bien le dire, là aussi nous trouvons des noms considérables.
C’est à MM. Prévost et Dumas qu’il faut faire remonter l’usage du sang défibriné. Ils avaient remarqué que ce sang présentait des globules en apparence intacts, qu’ils avaient conservé non seulement leur forme, mais aussi leurs principales propriétés. Ces observations ont été confirmées récem-
TRANSFUSION DU SANG
[Dix-neuvième
ment par mon ami M . Brown-Séquard, qui a fait à cet égard des expériences en apparence concluantes. Il a vu que les globules du sang défibriné avaient perdu leur aspect, leur conformation, leur dimension; mais qu’ils devenaient rutilants lorsqu’on les mettait en contact avec de l’oxygène et qu’ils noircissaient au contact de l’acide carbonique. Il a constaté que lorsqu’ils étaient introduits dans les veines chez des sujets exsangues, sur le point de périr, ils produisaient les effets physiologiques qu’il avait démontrés appartenir au sang artériel, c’est-à-dire une excitation très évidente non-seulement des centres nerveux, mais aussi des fibres contractiles soit de la vie de relation, soit de la vie organique. Ils excitent, par exemple, le mouvement de l’intestin, le réveil des fonctions respiratoires, circonstance qui rend très manifeste l’action physiologique de la substance employée. 11 semblait donc que ces expériences vinssent donner raison à l’idée de défibriner le sang. J’ajouterai qu’on a pu invoquer une longue série de cas dans lesquels l’injection du sang défibriné semblait donner de bons résultats.
Si l’on met d’un côté les expériences physiologiques et de l’autre les résultats thérapeutiques, il semble bien difficile de ne pas admettre que ce procédé soit bon en soi et qu’il suffise probablement à la pratique.
Eh bien, il n’en est rien! il faut mettre de côté dans les expériences et les observations toutes les coïncidences. Il y a beaucoup de cas dans lesquels un animal même exsangue et qui paraît moribond revient tout seul à la vie. D’après M. Vulpian cette circonstance rend les conclusions très difficiles, en ce sens que lorsqu’on a retiré à un animal les trois quarts de son sang, il n’est pas dit qu’il n’en reviendra pas.
leçon.] DANGERS DE LA TRANSFUSION. 277
Mais on peut citer ici un grand nombre de faits positifs qui forment une série lamentable d’insuccès. C’est-à-dire dans lesquels, au milieu de conditions pour ainsi dire favorables et où l’injection dans les veines aurait dû ramener la vie, on l’a vu s’éteindre d’une manière définitive. Ces cas peu favorables sont plus nombreux que quand on emploie du sang en nature.
Mais il y a autre chose à noter, ce n’est pas seulement l’inutilité du moyen, c’est même son action nuisible. Et on a remarqué que dans un certain nombre de cas, chez les animaux et chez les hommes, l’introduction de ce sang défibriné avait donné lieu à des phénomènes sérieux, graves, vraiment toxiques, consistant en des mouvements nerveux, des convulsions et finalement la mort. Il est évident que ces phénomènes étaient en proportion de la quantité de sang introduite, ils ne se sont montrés que d’une manière atténuée chez les hommes, mais ils se sont bien vus chez les animaux où on ne marchandait pas le sang.
Mais il y a mieux, on aurait pu croire qu’en défibrinant le .sang, en ne laissant que le sérum et les globules, on se mettait du moins à l’abri des accidents d’embolie; en bien, on n’a même pas eu ce bénéfice, et M. Vulpian me disait que dans un certain nombre d’expériences faites par lui, il avait vu, au contraire, des infarctus mettre très fréquemment fin à l’existence des animaux chez lesquels ces injections avaient été pratiquées. Pourquoi? Parce que, alors même qu’on a pris le soin de passer à travers un tamis le sang défibriné, de manière à retenir les caillots un peu notables, cependant il en passe encore qui sont invisibles à l’œil nu et qui n’en sont pas moins assez considérables, quand on envisage le calibre des capillaires du
TRANSFUSION DU SANG
[Dix-neuvième
dernier ordre. Or, ces petits grumeaux suffisent à produire des embolies capillaires et par conséquent des accidents plus ou moins graves, si ces infarctus sont nombreux. J’ajoute que même dans les cas où les résultats furent favorables, ils ont été très fugaces. Le relèvement de l’organisme dans lequel l’injection avait été pratiquée a été plus court qu’avec le sang en nature. Ces résultats pouvaient être prévus, ils l’avaient été par les physiologistes.
Pour moi, en particulier, j’aurais pu parier qu’il dut en être ainsi, parce que les globules ne sont pas seulement en suspension dans le sérum, mais qu’autour de chacun d’eux il y a pour ainsi dire une atmosphère de plasmine, qu’il suffit de diminuer le nombre des globules dans le sang, pour que la proportion de plasmine soit excessive et qu’elle soit pour ainsi dire libre et capable d’être éliminée par les émonctoires, qui servent de passage aux matières protéiques. C’est ce qui fait que quand les globules diminuent chez un malade, vous voyez apparaître l’albumine dans les urines. Les globules, en un mot, semblent être un centre d’attraction autour duquel sont attachées, pour ainsi dire, des proportions plus ou moins considérables d’albumine. Enlever cette plasmine, c’est nuire à la nutrition et à la vie des globules sanguins ; tout concourt aujourd’hui à démontrer que c’est là un point de vue juste.
Si on emploie du sang en nature, ici viennent se représenter toutes les objections que nous avons vues surgir à propos delà coagulation. Mais aujourd’hui, par un dispositif instrumental particulier, on arrive à injecter d’une manière tellement rapide le sang extrait de la veine, qu’il n’a pas le temps de se coaguler, et qu’il ne se mêle pas à l’air. On introduit ainsi uniquement du sang veineux, mais nous verrons tout
leçon.] APPAREIL INSTRUMENTAL. 279
à l’heure que ce n’est pas une condition défavorable et qu’on peut même dire qu’il est tout à fait indifférent d’employer soit du sang veineux, soit du sang artériel.
L’instrument imaginé par M. Colin se compose d’une cupule dans laquelle le sang est reçu. On a commencé par la chauffer dans de l’eau chaude de façon à ce qu’il atteigne une température d’environ 38° (le sang est à -f- 37°, 5); elle se maintient à une température à peu près constante pendant toute la durée de l’opération ; à cette cupule on adapte un corps de pompe qui doit y prendre le sang destiné à l’injection. Mais le perfectionnement de l’instrument consiste en ceci : dans le tube de communication qui va de la cupule au corps de pompe se trouve une petite boule d’aluminium, dont le poids spécifique est inférieur à celui de l’eau, et à plus forte raison à celui du sang. Le sang est versé dans la cupule, la boule d’aluminium monte et la communication se trouve établie entre la pompe et la cupule; on soutire du sang, la boule descend et vientempêcher l’air de pénétrer avec le sang dans le corps de pompe.
Vous voyez que cet appareil est d’une simplicité fort intéressante. C’est avec son aide qu’on arrive à injecter rapidement la quantité de sang nécessaire, et nous verrons qu’elle n’a pas besoin d’être considérable pour réveiller la vie chez' les gens qui sont sur le point de périr. Je dis donc qu’à l’aide d’un appareil aussi simple que celui de M. Colin, aussi facile à manier, on arrive non seulement à recevoir facilement le sang extrait de la veine du bailleur de sang , mais aussi à l’injecter, sans introduire avec lui des gaz qui par leur présence pourraient en favoriser la coagulation. De plus, vous savez qu’il est d’une très grande importance d’empêcher l’introduction de l’air dans les veines; c’est à
TRANSFUSION DU SANC
[Dix-neuvième
quoi l’on arrive par le mécanisme très simple que je viens de vous montrer.
Maintenant que vous êtes rassurés sur le mécanisme à l’aide duquel l’inlroduction du sang peut se faire, je vais développer devant vous ce qui est relatif à cette question au point de vue scientifique et pratique ; je vais vous faire comprendre quel est le rôle du sang complet dans l’économie à laquelle on l’injecte.
Les uns ont dit que c’était un stimulant ; à ce compte on aurait pu employer toute autre chose ; aussi cette vue nous paraît-elle trop étroite. Les autres, que c’était un véritable régénérateur de la vie. Ici c’est une prétention ambitieuse, et la vérité est entre ces deux extrêmes, comme presque toujours.
Mais je vous ferai remarquer d’abord que le sang intact, complet, tel que nous l’introduisons maintenant, a un triple rôle à remplir.
D’abord, il apporte en somme des aliments. Voilà un individu exsangue qui a perdu non seulement des globules, mais aussi toutes les matières protéiques destinées à maintenir l’intégrité nutritive de tous les organes; le sang injecté lui apporte de la plasmine et les éléments du chyle.
En second lieu, le sang apporte aussi le gaz comburant, de l’oxygène, mais pas toujours, car que dans la plupart des cas c’est du sang veineux qu’on introduit.
En troisième lieu, il apporte surtout des hématies, qui sont les principaux agents de l’hématose et des phénomènes nutritifs. En effets les globules sanguins sont les véhicules des gaz, ils apportent dans les organes de l’oxygène et recueillent de l’acide carbonique. De cet échange résulte alors l’entretien de la calorification et par conséquent aussi de la nutrition.
leçon.]