CLXXVIII
La vie d'Horace racontée par lui-même.
Quand le soleil moins ardent rassemblera autour de toi un plus grand nombre d'auditeurs, dis-leur que, né d'un père affranchi et qui n'avait qu'un petit bien, j'ai déployé des ailes plus larges que mon humble nid : ainsi, ce que tu m'ôteras au point de vue de la naissance, tu me le rendras en mérites. Dis encore que, dans la guerre et dans la paix, j'ai su plaire aux premiers de l'Etat, que je suis petit de taille, blanc avant l'âge, aimant le soleil, prompt à me mettre en colère, me laissant toutefois facilement apaiser. Si, par hasard, quelqu'un te demande mon âge, réponds-lui que je comptais quatre fois onze décembres l'année où Lollius obtint à grand'peine Lépide pour collègue....
Maintenance reviens à moi, qui suis fils d'affranchi et que tous déchirent en cette qualité de fils d'affranchi; aujourd'hui, parce que je suis, ô Mécène, ton commensal; autrefois, parce que j'étais tribun et qu'une légion romaine m'obéissait. Ces deux choses ne se ressemblent pas : l'on pouvait peut-être avec raison m'envier cet honneur militaire ; mais ton amitié, on n'en a pas le droit, alors surtout que tu prends tes précautions pour choisir des amis dignes de toi et étrangers à toute odieuse intrigue. Je ne puis pas dire que c'est une heureuse rencontre qui m'a valu ton amitié; car ce n'est point le hasard qui me mit en ta présence : l'excellent Virgile et après lui Varias te dirent qui j'étais. Quand je parus
devant toi, je t'adressai quelques mots d'une voix entrecoupée : le respect qui ôte la parole m'empêchait d'en dire davantage. Je ne me vantai pas d'être né d'un père illustre, ni de faire le tour de mes terres sur un cheval de Saturium; je te dis ce que j'étais. Tu me réponds, comme c'est ta coutume, en peu de mots. Je m'en vais, et, au bout de neuf mois, tu me rappelles, tu veux que je sois au nombre de tes amis. J'estime que c'est un grand honneur d'avoir su te plaire, à toi qui discernes l'honnête homme du vil coquin et qui l'estimes, non d'après l'illustration de son père, mais d'après la pureté de sa vie et de ses sentiments.
(Horace, Satires.)
La vie d'Horace racontée par lui-même (suite).
Si des défauts légers et en petit nombre altèrent mon naturel, droit d'ailleurs, — comme feraient des taches que tu regretterais de voir répandues sur un beau corps; — si l'on ne peut me reprocher à juste titre ni avarice, ni cupidité sordide, ni dérèglements honteux; si, pour faire mon éloge, ma vie est pure, innocente, chère à mes amis, c'est mon père qui en est la cause. Pauvre propriétaire d'un maigre petit domaine, il ne voulut pas m'envoyer à l'école de Flavius, où les nobles enfants de nos nobles centurions se rendaient, bourse à jetons et tablettes suspendues au bras gauche, et portant chaque mois, au retour des ides, le salaire du maître. 11 osa me transporter à Rome, encore enfant, pour que j'y apprisse les sciences que tout chevalier, tout sénateur ferait apprendre à ses fils. A voir mes habits et les esclaves qui me suivaient au milieu de la foule, on aurait cru qu'un riche patrimoine fournissait à tant de dépenses. Mon père lui-même était pour moi le plus incorruptible des gardiens : il m'accompagnait chez tous mes maîtres. En un mot, il préserva en moi la pudeur, qui est la première fleur de la vertu, non seulement de toute action honteuse, mais même de tout soupçon injurieux. Il ne craignit pas qu'on lui fit. un jour le reproche de n'avoir fait de moi qu'un pauvre crieur public, ou, ce qu'il avait été lui-même, un collecteur d'impôts aux humbles appointements. Moi-même, je ne m'en serais pas plaint. 11
n'en mérite que plus de louanges et je lui en dois plus de reconnaissance. Non, tant que je jouirai de mon bon sens, je ne rougirai jamais d'un tel père; je ne ferai pas comme la plupart des gens qui disent que ce n'est pas leur faute s'ils n'ont pas eu des parents nobles et illustres : je ne veux pas d'une telle excuse.
(Horace, Satires.)
GLXXX .
La vie d'Horace racontée par lui-même (suite).
Certes, je ne poursuis pas Livius de ma haine ; je ne crois pas qu'il faille anéantir ses vers, que me dictait dans mon enfance, il m'en souvient, le brutal Orbilius. Mais qu'ils paraissent corrects, beaux et presque parfaits, voilà ce qui m'étonne.
J'ai eu le bonheur d'être élevé à Rome et d'y apprendre combien nuisit aux Grecs la colère d'Achille. L'excellente Athènes ajouta quelque peu à mon instruction, m'inspira du moins le désir de distinguer le bien du mal et de chercher la vérité dans les bosquets d'Académus. Mais le malheur des temps m'éloigna de cet aimable séjour, et les orages de la guerre civile me jetèrent, tout ignorant de l'art militaire, dans une armée qui ne devait pas résister au bras puissant de César Auguste. Puis, quand Philippes m'eut donné mon congé, humilié comme un oiseau auquel on a coupé les ailes, dépouillé de mes pénates, de mon patrimoine, la pauvreté m'inspira l'audace de composer des vers. Mais aujourd'hui que j'ai ce qui ne peut me manquer, pourrait-il y avoir assez de ciguë pour me purger de ma folie, si je n'aimais pas mieux dormir que faire des vers?....
Pour moi, semblable à l'abeille du Matinus, qui recueille à force de travail les sucs parfumés du thym, j'erre le long des bois et des ruisseaux de Tibur, et je forge, humble poète, des vers laborieux.
(Horace, Epilres, Odes.)
La vie d'Horace racontée par lui-même (suite).
Maintenant je puis aller jusqu'à Tarente, si cela me plait, sur un mulet de vil prix, dont les reins sont écorchés par ma
valise et les épaules par son cavalier. Personne ne me reprochera les crasses dont on t'accuse, Tillius, quand, sur le chemin de Tibur, tu te fais suivre, toi préteur, de cinq esclaves, portant ta chaise percée et un baril de vin. En cela et en mille autres choses, ma vie est plus agréable que la tienne, illustre sénateur. En quelque lieu qu'il me plaise d'aller, j'y vais seul : je m'informe du prix des légumes, du froment. J'erre dans le Cirque, rendez-vous des fripons, et je me promène souvent le soir sur le Forum : je m'arrête auprès des devins. Puis, je rentre à la maison, où je trouve un plat de poireaux, des pois chiches et de petits gâteaux. Trois esclaves me servent à souper : un buffet de marbre blanc porte deux coupes avec un cyathus ; tout près est un hérisson de peu de valeur, un vase à libations avec sa patère : tout cela est de la vaisselle de Campanie. Ensuite, je vais dormir, sans le souci de penser qu'il me faudra le lendemain me lever de bonne heure, me rendre auprès de ce Marsyas, dont le geste témoigne qu'il ne peut souffrir la figure du plus jeune des Novius. Je reste au lit jusqu'à la quatrième heure ; après quoi, je me promène, ou bien quand j'ai lu ou écrit quelque chose qui charme mon silencieux loisir, je me fais frotter d'huile, mais non, comme le sale Natta, d'huile dérobée à ma lampe. Lorsque la fatigue et l'ardeur du soleil m'avertissent qu'il est temps d'aller au bain, je quitte le Champ de Mars et le jeu de la balle. Je mange sans avidité, autant qu'il faut pour que la journée ne paraisse *pas trop longue à mon estomac vide, et je jouis à la maison de mon loisir. Voilà la vie des hommes affranchis des misères et des lourdes chaînes de l'ambition. Voilà ce qui me console de ma médiocrité, qui m'assure une vie plus heureuse que si mon aïeul, mon père et mon oncle eussent été questeurs.
(Horace, Satires.)
La vie d'Horace racontée par lui-même (suite).
Sorti de la grande Rome, je reçus à Aricie une modeste hospitalité. J'avais pour compagnon le rhéteur Héliodore, de beaucoup le plus savant de tous les Grecs. D'Aricie, nous gagnâmes le bourg d'Appius, rempli de bateliers, de cabare-
tiers fripons. Dans notre paresse, nous partageâmes en deux jours ce trajet qui n'en demande qu'un pour des voyageurs qui retroussent plus haut que nous Jeurs tuniques ; mais la voie Appienne est moins fatigante quand on va lentement.... Nous nous lavons le visage et les mains dans tes eaux, ô Féronia. Ensuite, après avoir diné, nous nous traînons, trois milles durant, et nous entrons à Anxur, assis sur de blancs rochers qu'on voit de loin. C'est là que devaient venir Mécène et l'excellent Coccéius, envoyés tous deux pour de graves intérêts et habitués à réconcilier leurs amis divisés. J'y soigne mes yeux malades, que je frotte d'un noir collyre. En attendant, arrivent Mécène et Coccéius, en même temps que Fontéius Capiton, un homme parfait, ami d'Antoine plus que personne. Nous quittons de grand cœur Fundi, dont Aufidius Luscus est préteur, et nous rions des honneurs insensés que se fait rendre l'ancien greffier, de sa prétexte, de son laticlave, de sa cassolette. Ensuite, fatigués, nous nous reposons dans la ville des Mamurras, où. Muréna nous donne sa maison et Capiton sa cuisine. Le jour suivant se lève bien plus délicieux pour nous; car à Sinuesse, nous rencontrons Plotius, Varius, Virgile, les âmes les plus candides qu'ait portées la terre et auxquelles personne n'est plus étroitement attaché que moi. Oh ! quels embrassements et quels transports de joie ! Non, tant que j'aurai mon bon sens, rien ne me paraîtra comparable à un aimable ami.
(Horace, Satires.)