RENCONTRE DES TROYENS ET DE PALLAS
Le hasard voulut que ce jour-là le prince arcadien (1) offrît aux portes de la ville, dans un bois sacré, un sacrifice solennel à l'illustre fils d'Amphitryon et aux autres dieux. Avec lui, Pallas, son fils, l'élite entière de la jeunesse et le modeste sénat de la nation brûlaient de l'encens, et le sang, tiède encore, des victimes, fumait sur les autels. Dès qu'ils voient les grands navires glisser à travers la sombre forêt et les rameurs se courber en silence sur leurs avirons, un effroi soudain les saisit à ce spectacle : tous à la fois se lèvent et veulent abandonner les tables sacrées. Mais l'intrépide Pallas leur défend d'interrompre le sacrifice, et, saisissant un javelot, il vole lui-même au-devant des Troyens, et de loin, du haut du tertre : « Jeunes gens, s'écrie-t-il, quel motif vous a forcés de tenter ces roules inconnues ? Où allezvous? Quelle est votre race ? Quelle est votre patrie? Est-ce la paix ou la guerre que vous apportez en ces lieux? » Alors le pieux Enée, lui présentant un olivier, symbole de la paix, lui répond en ces termes du haut de sa poupe : « Vous voyez des enfants de Troie, des armes qui n'en veulent qu'aux Latins, des exilés que les armes superbes de ces ennemis ont chassés de l'Hespérie. C'est Evandre que nous demandons. Portez-lui ce message et dites-lui que les principaux chefs de la nation de Dardanus viennent solliciter l'alliance de ses armes. » Au nom si grand de Troie, Pallas est frappé d'étonnement : « Ah ! qui que vous soyez, répond-il, descendez; venez parler en face à mon père et entrez en hôte dans nos Pénates. » A ces mots, il lui tend la main et colle ses lèvres sur celle du héros (2).
[L'Enéide, liv. VIII, v. 102-124.)
(1) Il s'agit d'Evandre.
(2) Ou serre avec effusion celle du héros.
L' « Enéide. »
Tandis que les Latins se livraient à ces débats sur l'état critique de leurs affaires, Enée levait son camp et mettait son armée en mouvement. Voici qu'un messager se précipite à grand bruit dans le palais des rois et remplit la ville d'une profonde terreur ; il annonce que les Troyens rangés en bataille et les phalanges tyrrhéniennes descendent des rives du Tibre et couvrent toute la plaine. Aussitôt les esprits se troublent, les cœurs de la foule sont ébranlés et de puissants aiguillons réveillent sa colère. On demande des armes avec fureur : « Aux armes ! » crie la jeunesse frémissante. Les vieillards affligés pleurent et murmurent ; de tous côtés s'élèvent dans les airs d'immenses et discordantes clameurs. Telles des légions d'oiseaux font retentir le bois profond où ils se sont abattus ; tels, sur les bords de TEridan poissonneux, les cygnes font entendre leurs chants rauques à travers les bruyants marais. « Eh bien, dit Turnus, saisissant l'occasion, rassemblez le conseil, citoyens, et vantez-nous la paix du haut de vos sièges, tandis que l'ennemi se jette sur l'empire les armes à la main. » Sans en dire davantage, il s'échappe de la salle et s'élance hors du palais. « Toi, Volusus, dit-il, ordonne aux bataillons des Volsques de prendre les armes ; amène aussi les Rulules. Vous, Messape, vous, Coras, et votre frère, déployez votre cavalerie dans la plaine ; qu'une partie des nôtres défende les abords de la ville et occupe les tours ;Je reste de l'armée se portera, sous mes ordres, où je l'ordonnerai. »
(L'Enéide, liv. XI, v. 445-467.)
GLXXV.
L' « Enéide. »
Cependant, la sentinelle de Diane, Opis, depuis longtemps assise au sommet des montagnes, contemple sans effroi les combats qui se livrent. Dès qu'elle voit de loin, au milieu des clameurs des guerriers en furie, Camille, victime d'une mort funeste, elle gémit et, du fond de son cœur, laisse échapper ces
paroles : « Hélas! ô vierge, lu es trop, oui, trop cruellement punie d'avoir voulu provoquer les Troyens au combat. Il ne t'a servi de rien d'avoir honoré Diane dans les halliers solitaires ou d'avoir porté notre carquois sur tes épaules. Cependant (1), ta reine ne t'a pas abandonnée sans honneur à ton heure dernière ! Ton trépas ne restera pas sans gloire parmi les nations et tu n'auras pas à souffrir qu'on dise que ta mort n'a pas été vengée. Celui qui a profané ton corps par une blessure paiera, quel qu'il soit, ce crime de son sang. » Au pied d'une haute montagne s'élevait le tombeau de Dercennus, ancien roi de Laurenle : c'était un grand tertre que des yeuses couvraient d'une ombre épaisse. C'est là que la belle nymphe s'élance d'un vol rapide, et du haut de cette éminence, son œil cherche Aruns. Dès qu'elle le voit le cœur triomphant et gonflé d'un vain orgueil : a Pourquoi te détourner? s'éerie-l-elle; dirige tes pas de ce côté; viens ici chercher la mort, digne prix du meurtre de Camille. Ne fautil pas que tu meures aussi sous les flèches de Diane? m
{L'Enéide, liv. XI, v. 836-857.)
GLXXVI.
Le « Moretum. »
Près de la chaumière était un jardin, qu'entouraient comme d'un rempart quelques plants d'osier et les tiges du léger roseau sans cesse renaissantes sous le tranchant du fer. Ce jardin occupait un petit espace; mais il était fertile en herbes de toute espèce, rien n'y manquait de ce qu'exigent les besoins du pauvre, et souvent le riche vint demander au pauvre Simulus bien des fruits de son enclos. Il le cultivait à peu de frais, se réglant sur ses autres travaux. Quand la pluie ou les jours de fête le retenaient libre dans sa chaumière, quand cessait pour lui le travail du labour, il s'occupait de son jardin. Il savait planter mille herbes diverses, confier leurs semences au sein de la terre el leur distribuer avec soin et avec art l'eau des ruisseaux voisins. Là croissaient mille légumes, la bette aux longs bras épandus, la féconde oseille, les mauves et l'aunée, le siser, le poireau, qui doit son nom
(l) Lire dans le texte : Non tamen indecorem.
à sa tête, le froid pavot aux vapeurs funestes à la raison, la laitue agréable aux convives qu'elle délasse des mels recherchés, et le lourd concombre, couché sur son large venlre. Ces produits n'étaient pas pour le maître du jardin (quel homme vécut plus à l'étroit?), mais pour le peuple; tous les neuf jours, il portait à la ville, pour les vendre, des faisceaux de légumes ; puis il revenait au logis le dos léger, la bourse pesante, et rarement il rapportait du marché de la ville de
quoi rehausser ses repas.
(Morelum, v. 61-82.)
GLXXYII.
Jugements sur Virgile.
Tandis que le boursouflé Alpinus massacre Memnon et barbouille la tête limoneuse du Rhin, je m'amuse à ces vers qui ne doivent ni retentir dans le temple des Muses, ni disputer les prix que décerne Tarpa, ni paraître au théâtre pour y être demandés et redemandés. Seul parmi les vivants, tu peux, Fundanius, faire babiller dans tes élégantes comédies une courtisane rusée et un Dave, qui se jouent du vieux Chrêmes (1). Pollion chante les hauts faits des rois en vers tri mètres. L'impétueux Varius conduit mieux que personne le fil de la grande épopée, les Muses, qui aiment la campagne, ont accordé à Virgile l'élégance et la grâce.
(Horace, Satires, X.)
Cédez, écrivains de Rome ; écrivains de la Grèce, cédez ! 11 naît je ne sais quoi de plus grand que Ylliade.
(Properce, Elégies, III, 24.)
Vis, je t'en conjure, et n'essaie point d'atteindre la divine Enéide; mais suis-la de loin et adore toujours ses traces.
(Stace, Thébaïde, XII, 816.)
Comme Homère chez les Grecs, Virgile, chez nous, est le nom le plus heureux par lequel nous puissions commencer ; de tous les poètes du genre épique, grecs ou romains, c'est, sans contredit, celui qui approche le plus d'Homère. J'emploie ici les termes mêmes que, dans ma jeunesse, j'ai recueillis de la bouche de Domitius Afer. Je lui demandais quel poète, à son avis, approchait le plus d'Homère : « Le
(1) Lire dans le texte Chremeta sans accent.
second, dit-il, c'est Virgile ; mais il est plus près du premier rang que du troisième. » Et certes, si nous sommes obligés de céder la palme au divin et immortel génie d'Homère, on trouve dans Virgile d'autant plus de soin et de travail qu'il avait plus à faire. Toute notre infériorité au point de vue des qualités sublimes, nous la compensons peut-être par une perfection soutenue.
Quintilien-, liv. X, ch. Ier.)