CLXXXIII
La vie d'Horace racontée par lui-même (suite).
C'étaient là tous mes vœux : une propriété qui ne fût pas bien grande et où il y eût un jardin, une source d'eau vive près de la maison et en outre un peu de bois. Les dieux m'ont donné plus et mieux. C'est bien. Je ne te demande plus rien, fils de Maia, que de m'assurer la propriété de ces dons....
Sept ans et bientôt huit se sont écoulés depuis que Mécène commença à me mettre au nombre de ses amis, uniquement pour me prendre dans sa voiture, quand il allait en voyage, et pour me confier des bagatelles de ce genre : « Quelle heure est-il? Le gladiateur Thrace Gallina vaut-il bien Syrus? La
fraîcheur du matin pince ceux qui n'ont pas pris assez de précautions,.... » et d'autres secrets que l'on confie sans danger à l'oreille percée d'un indiscret....
0 chère campagne, quand te reverrai-je? Quand pourrai-je, tantôt lisant les livres des anciens, tantôt abandonnant au sommeil mes heures de paresseux, goûter l'heureux oubli d'une vie inquiète? Quand reparaîtront sur ma table la fève, parente de Pythagore, et en même temps mes légumes assaisonnés d'un succulent morceau de lard ? 0 soirées, ô soupers dignes des dieux, où mes amis et moi nous mangeons en présence de mes dieux Lares et où je régale des mets auxquels j'ai goûté les fils pétulants de mes esclaves! Chaque convive, selon son bon plaisir, vide une coupe à sa mesure, sans être soumis à de folles lois ; l'un, intrépide buveur, prend des coupes capiteuses; l'autre trouve plus de plaisir à s'abreuver à petits coups. Alors la conversation s'engage et roule, non sur les villas et les maisons d'autrui, ni sur les défauts ou la grâce de la danse de Lépos, mais sur ce qui nous importe le plus et qu'il est mal d'ignorer : est-ce la richesse, est-ce la vertu qui fait le bonheur des hommes? Est-ce l'intérêt ou l'honnêteté qui nous engage à l'amitié ? Quelle est la nature du bien et quel est le souverain bien?
(Horace, Satires.)
GLXXXIV.
Le Rat de ville et le Rat des champs.
Au milieu de nos entreliens, Cervius, mon voisin, nous conte avec à-propos de vieilles histoires. Si quelqu'un , ignorant les soucis que cause la richesse, vante la fortune d'Arellius, il commence ainsi : « Un jour, le rat des champs reçut, dit-on, dans son pauvre trou le rat de ville, un vieil ami, un vieil hôte. Laborieux et ménager de ce qu'il avait amassé, il savait néanmoins se relâcher de sa parcimonie, quand il donnait l'hospitalité. Bref, il ne ménagea ni sa provision de pois chiches ni ses longs grains d'avoine; il apporta même entre ses dents quelques raisins secs et donna à son ami un morceau de lard à demi rongé : il voulait par cette variété de mets vaincre les dégoûts d'un convive qui effleurait à peine chaque morceau d'une dent
dédaigneuse, tandis que le maître du logis, couché sur de la paille fraîche, mangeait de l'orge et de l'ivraie, laissant à son hôte le meilleur du repas. Le citadin loi dit enfin : « Quel plaisir trouves-tu, mon ami, à vivre de privations sur le derrière de ce bois escarpé? Veux-tu préférer les hommes et la ville à tes forêts sauvages? Crois-moi; metsloi en route avec moi; tout ce qui vit sur la terre n'a reçu en partage qu'une âme périssable; nul ne peut, ni grand, ni petit, se dérober à la mort. C'est pourquoi, mon cher, tandis que tu le peux, vis heureux au sein des plaisirs. Jouis de ta vie, en te souvenant combien elle est courte. »
(Horace, Satires.)
Le Rat de ville et le Rat des champs (suite).
Ces paroles ébranlent le campagnard ; il s'élance lestement de sa demeure et aussitôt nos deux amis font le voyage projeté, désirant se glisser de nuit sous les murailles de la ville. Déjà la nuit avait parcouru dans le ciel la moitié de sa carrière, quand ils portent leurs pas, l'un et l'autre, dans une riche maison, où, sur des lits d'ivoire, brillaient des tapis de couleur écarlate et où s'étalaient, à quelque distance, les abondants reliefs d'un grand souper, placés la veille au soir dans des corbeilles entassées les unes sur les autres. Une fois qu'il a placé notre campagnard sur un tapis de pourpre, où il s'étend, son hôte, comme un valet diligent, trotte sans cesse et lui sert mets sur mets. II ne néglige pas le devoir d'un serviteur de bonne maison : il goûte, le premier, à tout ce qu'il apporte. L'autre, mollement couché, se réjouit de son changement de fortune et dans son bonheur se comporte en joyeux convive, quand, tout à coup, un grand bruit de portes les fait sauter l'un et l'autre à bas de leurs lits. Les voilà qui courent en tremblant par toute la chambre : ils sont à demi morts de frayeur ; en même temps la vaste maison retentit des aboiements de molosses. Le campagnard alors de dire : « Ce n'est pas cette vie-là qu'il me faut : adieu ! dans ma forêt et. mon trou, à l'abri des embûches, je me consolerai avec mes humbles légumes. »
(Horace, Satires.)