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CLXXXVII

Tibulle fait l'éloge du temps passé.

Quel est celui qui le premier forgea ces horribles épées' Qu'il était barbare et vraiment de fer! Alors commen-

cèrent pour le genre humain et les meurtres et les batailles; alors s'ouvrit pour la cruelle mort un chemin plus court. Mais cet infortuné n'est pas coupable. C'est nous qui faisons servir à notre malheur les armes qir'il nous a données contre les bêtes féroces. La faute en est à l'or, à la richesse; il n'y avait pas de guerre lorsque, dans les repas, on se servait d'une coupe de hêtre. Point de forteresses, point de retranchements, et le berger goûtait avec sécurité les douceurs du sommeil au milieu de ses brebis rassasiées. Que n'ai-je vécu alors! Je n'aurais ni connu les funestes armes du soldat, ni entendu le son de la trompette qui fait tressaillir mon cœur. Maintenant on m'entraîne aux combats, et déjà peut-être un ennemi porte le trait qui doit venir se fixer dans mon flanc. Sauvez-moi, Lares de mes pères, vous qui m'avez nourri, alors que, tendre enfant, je courais à vos pieds. N'ayez pas honte d'être faits d'un vieux bois : tels jadis vous avez habité la demeure de mon aïeul. On gardait mieux sa parole alors que dans un étroit sanctuaire s'élevait un dieu de bois pauvrement honoré. On l'apaisait, soit en lui offrant une grappe de raisin , soit en ornant sa tête sacrée d'une couronne d'épis.

(Elégies, liv. Ier, x.)

GLXXXYIII.

Tibulle à Messala.

Vous traverserez sans moi, Messala, les flots de la mer Egée : oh ! puissiez-vous, vous et votre suite, garder mon souvenir, tandis que la maladie me retient sur les rivages inconnus de l'île de Phéacie. Mort cruelle, éloigne, je t'en supplie, tes mains avides. Je t'en supplie, mort cruelle, épargne-moi. Ici, je n'ai pas une mère pour recueillir mes ossements brûlés sur sa poitrine gémissante ; je n'ai pas une sœur pour verser sur ma cendre des parfums d'Assyrie et pleurer sur ma tombe, les cheveux épars....

Que l'on vivait heureux sous le règne de Saturne, avant que la terre fût sillonnée de routes immenses ! Le pin n'avait pas encore affronté les flots azurés, ni livré la voile au souffle des vents. L'inconstant nautonier, poursuivant la fortune sur des terres inconnues, n'avait pas chargé son vais-

seau de marchandises étrangères. Alors le taureau vigoureux ne subissait jamais le joug ; le coursier ne mordait pas le frein de sa bouche asservie. Pas de portes aux maisons ; pas de pierres fixées dans les champs pour y marquer des limites certaines. Les chênes eux-mêmes donnaient du miel et les brebis venaient offrir aux tranquilles humains le lait de leurs mamelles. Point d'armées, point de haine, point de guerres : le forgeron cruel (*) n'avait pas trouvé l'art funeste de fourbir l'épée. Aujourd'hui, sous la domination de Jupiter, toujours des meurtres, des blessures, les dangers de la mer, mille voies rapides ouvertes à la mort. Epargne-moi, père des dieux ! Je n'éprouve pas les terreurs qui suivent le parjure et des paroles impies contre la sainteté des dieux. Que si déjà je louche au terme fatal de mes années, fais graver ces mots sur la pierre qui couvrira mes restes : « Ici repose Tibulle, enlevé par une mort cruelle, tandis qu'il suivait Messala sur terre et sur mer. »

(Elégies, liv. I,r, m.)

PROPERGE

Songe de Properce.

ïl me semblait (2) que j'étais mollement couché sous les ombrages de l'Hélicon, près de la source qui jaillit sous le sabot du cheval de Bellérophon, et que je pouvais chanter sur ma lyre les rois et les exploits de tes rois , œuvre immense, ô Albe ! J'approchais modestement mes lèvres de cette source si puissante, où le père de la poésie latine, Ennius, vint étancher sa soif, avant de chanter les frères Curius, les javelots des Horaces et le vaisseau d'Emile chargé de trophées royaux; les victorieuses lenteurs de Fabius, la funeste bataille de Cannes, et les dieux touchés de nos pieuses prières; les Lares chassant Annibal du sol romain,

(1) Lire dans le texte saevus, au lieu de sœvas.

[2) Lire dans le teste Visus eram, au lieu de Nisus.

et Jupiter sauvé par les cris des oies du Capitole. Phébus, qui m'observait à travers les branches de l'arbre de Castalie, me parla ainsi, appuyé, près de l'antre, sur sa lyre d'or : a Insensé, qu'y a-t-il de commun entre ce tlenve et toi? qui t'a dit d'aborder le vers héroïque? Ce n'est pas de lui que tu peux espérer quelque gloire, Properce ; les roues légères de ton char ne doivent fouler que l'herbe tendre des prairies.... Pourquoi ta plume sort-elle du cercle prescrit? Il ne faut pas surcharger la nacelle de ton génie. D'une rame effleure les ondes, de l'autre, le sable de la plage, et tu seras en sûreté : c'est en pleine mer que sévit le plus la tempête. »

(Elégies, liv. III, ch. m.)

GXC.

Properce à Auguste.

11 est temps de faire retentir l'Hélicon de chants nouveaux et de donner libre carrière au coursier de l'Hémonie. Je veux chanter la valeur de nos phalanges dans les combats et la gloire de mon chef, qui commande les camps des Romains. Que si les forces me manquent, j'aurai du moins le mérite d'avoir osé. Dans les grandes entreprises, c'est assez d'avoir voulu. C'est à la jeunesse de chanter les amours, à Yîige mûr de dépeindre le tumulte des combats. Je célébrerai les batailles après avoir célébré ma Cynthie. Je veux maintenant marcher d'un pas grave et le front sévère. Ma muse m'apprend à jouer d'une autre lyre. Allons, mon âme, élève-toi de terre ; allons, mes vers, prenez des forces. 0 filles de Piérus, j'ai besoin aujourd'hui d'une puissante voix.

Déjà l'Euphrate refuse de protéger la cavalerie des Parthes et se repent d'avoir arrêté Crassus. L'Inde elle-même, Auguste, présente la tête à tes fers ; les demeures de l'Arabie, libre jusqu'ici, tremblent au bruit de ton nom, et s'il est aux extrémités de la terre quelque contrée qui se soustrait à ta puissance, que, conquise bientôt, elle sente la force de ton bras. C'est ton armée que je suivrai et c'est en chantant ton armée que je deviendrai grand poète : puissent les destins me réserver ce beau jour ! Lorsque nous ne pouvons atteindre à la tête de la statue colossale d'un dieu, nous déposons notre

couronne à ses pieds : de même aujourd'hui, dans l'impuissance où je me vois de m'élever à des hymnes de gloire, je dépose sur un pauvre autel un encens de vil prix.

(Elégies, liv. II, x.)

GXGI.

Rome antique.

Tout ce que lu vois, ô étranger, là où s'étend l'immense ville de Rome, n'était avant le Phrygien Enée qu'une colline et de l'herbe, et dans le lieu où s'élève le temple sacré de Phébus, protecteur de nos Hottes, se couchèrent jadis les génisses futigives d'Evandre. C'est à des dieux d'argile qu'ont été élevés ces temples d'or : ces dieux ne rougissaient point d'avoir pour sanctuaire une cabane construite sans art. Alors le père des dieux, Jupiter Tarpéien, lançait son tonnerre du haut d'une roche nue et le Tibre n'était pas connu de nos génisses. A l'endroit qu'on appelle les Degrés et où s'est élevé le palais de Rémus, un seul et unique foyer était jadis tout le vaste empire de deux frères. La Curie, aujourd'hui majestueuse et resplendissante de la pourpre sénatoriale, avait pour sénateurs des patriciens aux vêtements de peaux, aux âmes rustiques. Une trompe de bouvier appelait aux délibérations les anciens Quirites : souvent cent d'entre eux réunis dans un pré formaient tout le sénat. Alors des voiles ondoyants n'étaient pas suspendus sur les profondeurs du théâtre, et l'avant-scène n'exhalai! pas l'odeur du safran, comme dans nos solennités. Nul n'avait souci d'aller chercher des divinités étrangères ; le peuple tremblait prosterné aux pieds des dieux de la patrie.... Vesta, pauvre encore, se contentait d'ânons couronnés de fleurs : de maigres génisses traînaient l'attirail grossier du sacrifice. Le sang des porcs engraissés purifiait d'étroits carrefours. Et le pâtre, au son du chalumeau, offrait aux dieux les entrailles d'une brebis. Le soldat, peu instruit, n'éblouissait pas les yeux sous ses armes de combat; il se jetait dans la mêlée, nu et avec un bâton durci au feu. Lucmon fut le premier qui prit un casque et qui traça un camp prétorien; la plus grande partie des richesses deTatius consistait en brebis.

(Poèmes, liv. II, i.)

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