‹ Cours de versions latinesChapitre 11 sur 214 · XL VIII · texte numérisé non relu

XL VIII

Les premiers orateurs d'Athènes : Pisistrate, Solon, Thémistocle, Cimon, Périclès.

Telle était, à ce qu'on rapporte, la force de l'éloquence de Pisistrate, que les Athéniens, séduits par ses discours, lui laissèrent prendre la puissance royale, malgré l'opposition et les efforts de Selon, citoyen tout dévoué à sa patrie. Mais les harangues de l'un étaient plus sages, celles de l'autre étaient plus éloquentes ; il en résulta que ce peuple, d'ailleurs très éclairé, préféra la servitude à la liberté.

11 me fait peine de parler de la jeunesse de Thémistocle, quand je vois, d'un côté, son père lui infligeant la honte de le déshériter, et de l'autre, sa mère forcée par l'opprobre de la conduite de son fils à mettre fin à ses jours en se pendant. Il devint pourtant dans la suite le plus illustre de tous les hommes de la Grèce, et l'objet tantôt de l'espérance et tantôt du désespoir de l'Europe et de l'Asie. La première dut son salut à sa protection ; la seconde se l'attacha comme garant de la victoire.

Cimon, dans son enfance, eut généralment la réputation de stupidité ; mais les Athéniens éprouvèrent dans la suite les salutaires effets de son commandement ; il força ainsi ceux qui l'avaient cru inintelligent à s'accuser eux-mêmes d'inintelligence.

Périclès, qui avait reçu de la nature les dons les plus heureux et qui les avait cultivés et développés avec le plus grand soin à l'école d*Anaxagore, imposa le joug de la servitude aux libres citoyens d'Athènes. Il dirigea cette ville et la conduisit à son gré, et alors même qu'il parlait contre le vœu du peuple, sa parole avait encore de l'attrait et de la popularité. Aussi la langue médisante de l'ancienne comédie, tout en désirant abattre la puissance de ce grand homme, avouait qu'un charme puis doux que le miel résidait sur ses lèvres, et proclamait que ses paroles laissaient comme un aiguillon dans lame de ceux qui l'avaient entendu. On rapporte qu'un vieillard très âgé, qui assistait au premier discours de Périclès encore jeune, et qui, dans sa jeunesse, avait entendu

Pisistrate, déjà vieilli, haranguer le peuple, ne put s'empêcher de s'écrier « qu'il fallait se tenir en garde contre un tel citoyen, parce que sa manière de parler ressemblait absolument à celle de Pisistrate. »

(Valère Maxime.)

L'éloquence en Grèce au siècle de Périclès : Périclès.

Périclès, fils de Xantippe, fut le premier qui eut recours à la science : ce n'est pas qu'il y eût alors une science de bien dire; mais, élevé par le physicien Anaxagore, il porta aisément dans les affaires du barreau et de la tribune un esprit exercé par l'étude des secrets de la nature et celle de la métaphysique. Athènes était ravie de la douceur de son langage; elle en admirait l'abondance et la richesse, et sa force la remplissait de terreur. Ce fut donc là le premier siècle qui produisit à Athènes un orateur accompli.

(Gicéron.)

Dans la fameuse guerre que se firent avec tant d'acharnement les Athéniens et les Lacédémoniens, Pérklès, le premier homme de son pays par le crédit, par l'éloquence, par le génie politique, voyant les Athéniens en proie à une frayeur profonde, à la suite d'une éclipse de soleil qui avait répandu tout d'un coup les ténèbres, enseigna, dit-on, à ses concitoyens, ce qu'il avait lui-même appris d'Anaxagore, dont il avait été le disciple : qu'un pareil phénomène arrivait à des époques fixes et était inévitable, quand la lune se trouvait placée tout entière sous l'orbe du soleil, et que, par ce motif, bien qu'il n'en fut pas ainsi à chaque renouvellement de lune, cela ne pouvait cependant avoir Jieu qu'à l'époque précise où la lune se renouvelle. Cette démonstration, appuyée de raisons incontestables, délivra Je peuple de ses craintes; car c'était alors un système nouveau et inconnu que l'explication des éclipses de soleil par l'interposition de la lune. Thaïes de Milet en fut, dit-on, le premier auteur. Mais, dans la suite, elle ne fut pas ignorée d'Ennius.

Périclès, le chef des Athéniens, se vit ravir, dans l'espace de quatre jours, deux fils, jeunes gens admirables. Ces

jours-là même, il harangua le peuple avec la même sérénité de visage, avec une éloquence qui ne fléchit en rien. Il eut même le courage de se montrer, selon l'usage, la couronne sur la tète, afin de ne déroger en rien pour des malheurs domestiques aux anciennes coutumes. Ce n'est donc pas sans motif qu'un homme d'une telle force d'âme s'est élevé jusqu'à conquérir le surnom de Jupiter Olympien.

(Valère Maxime.)

L'éloquence en Grèce au siècle de Périclès : Périclès, Critias, Alcibiade.

Que dire de Périclès, dont l'éloquence était telle, nous raconle-t-on, que lorsqu'il parlait sévèrement pour s'opposer aux volontés des Athéniens dans l'intérêt de la patrie, ce qu'il disait contre les hommes les plus populaires devenait populaire et agréable à la multitude? Les poètes de l'Ancienne Comédie, même en l'attaquant avec malignité, ce qui était alors permis à Athènes, disaient que la grâce habitait sur ses lèvres et que ses discours avaient tant de force qu'ils laissaient comme des aiguillons dans l'âme de ceux qui l'avaient entendu. Or, Périclès n'avait pas eu pour maître un de ces criards qui déclament à la clepsydre, mais Anaxagore de Clazomène, homme éminent dans la connaissance des choses les plus sublimes. Son élève, qui excellait par le savoir, par la prudence, par l'éloquence, fut pendant quarante ans à la tête des affaires à la fois civiles et militaires d'Athènes. Et Critias et Alcibiade, qui, certes, ne firent pas de bien à leur patrie, mais qui étaient assurément des hommes instruits et éloquents, n'avaient-ils pas été formés parles discussions de Socrate? • (Cicérox.)

Cet Alcibiade, dont je riè sais si ce sont les vertus ou les vices qui furent le plus funestes à sa patrie, les unes lui ayant servi ;'i séduire ses concitoyens, les autres à leur faire du mal, se présenta encore enfant chez Périclès, son oncle ; et, le voyant triste el assis à l'écart, lui demanda pourquoi se lisait sur son visage une si grande préoccupation. Périclès lui dit qu'ayant été chargé par la cité de bâtir les Propylées de Minerve, qui sont les portes de la citadelle, il avait dé-

pensé pour ce travail une somme' si énorme qu'il ne savait comment rendre ses comptes, et que telle était la cause de son affliction. « Eh! lui dit Alcibiade, cherchez plutôt un moyen de ne pas les rendre. » En effet, cet homme si éminent et si sage, alors dénué d'expédients, suivit le conseil d'un enfant et travailla à engager les Athéniens dans une guerre avec les peuples voisins, afin qu'ils n'eussent pas le loisir de lui demander ses comptes. Mais c'est à Athènes de voir si elle doit gémir ou se glorifier d'avoir donné îe jour à Alcibiade ; car les esprits y sont encore flottants et hésitants, à l'égard de cet homme, entre l'exécration et l'admiration.

(Valère Maxime )

L'éloquence en Grèce au siècle de Périclès : Antiphon, Andocide, Lysias et Isocrate.

On dit qu'Anliphon de Rhamnonte avait écrit quelques ouvrages sur l'art de bien dire, et Thucydide, auteur digne de foi U), nous apprend que jamais personne ne plaida mieux une cause capitale que cet orateur, quand il se défendit lui-même en sa présence....

Isocrate, dont la maison fut ouverte à toute la Grèce comme un lieu d'exercice et un atelier d'éloquence, était un grand orateur et un maître parfait, quoiqu'il ne s'exposâl point au grand jour de la place publique ; il conquit, dans l'intérieur de son cabinet, une gloire telle que personne, à mon avis, n'en atteignit dans la suite. Il composa lui-même beaucoup de brillants écrits et il enseigna aux autres l'art d'écrire.

Supérieur pour tout le reste à ses prédécesseurs, il fut encore le premier à comprendre qu'il est un nombre et une mesure qu'il faut observer jusque dans la prose, tout en évitant les vers. Avant lui, en effet, l'art d'arranger les mots et de terminer harmonieusement la période n'existait pas; ou si parfois cette harmonie se rencontrait, on ne paraissait point l'avoir recherchée à dessein, ce qui pourrait être un mérite ; quoi qu'il en soit, c'était un effet de la nature et

(1) Ou biea auteur compétent, auteur qui s'y connaît.

quelquefois du hasard, plutôt que d'une méthode ou d'une règle observée ; car la nature elle-même enferme et circonscrit la pensée dans le cercle d'un certain nombre de mots, et quand ce cercle est rempli d'expressions heureusement enchaînées, la période s'achève presque toujours par une cadence nombreuse. L'oreille juge d'elle-même ce qui est plein et ce qui est vide, et la fin des périodes est déterminée en quelque sorte nécessairement par la respiration, qui ne peut ni manquer ni même être gênée sans produire un effet choquant.

A la même époque vécut Lysias, qui ne plaida pas non plus de causes au barreau, mais qui écrivit avec une délicatesse admirable et une élégance telle qu'on oserait presque l'appeler un orateur parfait ; mais l'orateur parfait et auquel il ne manque absolument rien, c'est Démosthène, comme il est facile de le reconnaître.

(GlCÉRON.)

lu.

L'éloquence en Grèce au siècle de Périclès : Lysias et Isocrate.

Lysias, tout d'abord, fit profession de dire, à ce qu'on rapporte, qu'il y a un art de parler; ensuite, voyant que Théodore, qui possédait toutes les finesses de cet art, n'était cependant qu'un orateur trop sec, il se mit à écrire des discours pour les autres et nia l'existence de l'art. Isocrate commença de même par la nier ; il avait l'habitude de rédiger pour les autres des discours dont ils se servaient devant les tribunaux. Mais, comme pour ce fait il fut souvent cité lui-même en justice, parce qu'il allait contre la loi qui défend d'employer aucun artifice devant un tribunal, il cessa d'écrire des plaidoyers pour les autres et s'adonna tout entier à rédiger les règles de l'art. ^Gicéron.;

Socrate, cet illustre soutien de la philosophie grecque, ayant à plaider sa cause à Athènes, Lysias lui lut un plaidoyer qu'il avait composé pour sa défense devant le tribunal, et dans lequel il lui faisait tenir un langage humble, suppliant et propre à conjurer l'orage qui le menaçait : « De grâce, lui dit Socrate, remporte ton discours ; si je pouvais

me résoudre à le prononcer, fût-ce dans la solitude la plus reculée de la Scythie, je me déclarerais moi-même digne de mort. » Il méprisa la vie pour ne pas manquer de dignité, il aima mieux mourir en Socrate que de vivre en Lysias.

Valère Maxime.)

Lysias est fin et élégant, et si c'était assez pour l'orateur d'instruire, il ne faudrait chercher rien de plus parfait que Lysias. Chez lui, rien d'inutile, rien de recherché. Cependant il ressemble plus à une claire fontaine qu'à un grand tleuve.

Dans un genre différent d'éloquence, Isocrate est pur et orné ; plus propre aux luttes académiques qu'aux combats sérieux, il a recherché toutes les grâces de la parole et il a eu raison ; car ce n'est pas pour des tribunaux, mais pour un auditoire choisi qu'il se préparait; il a l'invention facile, l'amour de l'honnête et une telle exactitude de composition, qu'on lui en reproche le trop de soin.

Le plus illustre des disciples de Gorgias fut Isocrate ; cependant les auteurs ne sont pas d'accord à propos de son maître. Pour moi, j'en crois Aristote. A partir d'Isocrale, on commença à se frayer des routes diverses. Ses disciples excellèrent dans tous les genres d'études, et quand il fut devenu vieux (car il vécut quatre-vingt-dix-huit ans accomplis , Aristote commença à professer l'art oratoire, et, parodiant un vers connu de Philoctèle, il disait souvent, à ce qu'on rapporte, « qu'il était honteux de se taire et de laisser parler Isocrate. »

(Quintilien.)

LUI

Les Rhéteurs et les Sophistes grecs du siècle de Périclès : Corax, Tisias, Gorgias, Protagoras, Hippias, Prodicus, Thrasymaque.

Ce n'est ni parmi ceux qui fondent les Etats, ni parmi ceux qui font la guerre que nait ordinairement le goût de l'éloquence. L'éloquence est la compagne de la paix, l'amie de la tranquillité, et comme l'élève d'un Etat déjà bien constitué. Aussi ce ne fut, au dire d'Aristote, qu'après la destruction des tyrans de Sicile et. lorsque les particuliers portèrent leurs différends devant les tribunaux, fermés depuis long-

temps, que les Siciliens Corax et Tisias rédigèrent pour la première fois les préceptes de l'art oratoire pour un peuple naturellement subtil et disputeur. Avant eux, en effet, personne n'avait l'habitude de parler avec méthode et suivant les règles de l'art ; mais on parlait quand même avec soin, et la plupart lisaient leurs discours écrits. Protagoras prépara et écrivit des traités sur les choses les plus remarquables qu'on appelle aujourd'hui lieux communs. Gorgias fit de même et rédigea sur différents sujets des morceaux consacrés à l'éloge et au blâme ; car il estimait que le plus grand mérite de l'orateur est de pouvoir ennoblir une chose en la louant et la rabaisser en la critiquant....

Dès que l'on eut compris quelle force avait un discours soigné et composé d'après une méthode (i), on vit paraître subitement beaucoup de maîtres d'éloquence. Alors Gorgias de Léontium, Thrasymaque de Chalcédoine, Protagoras d'Abdère, Produits de Géos, Hippias d'Elis, furent en grand honneur, et beaucoup d'autres, à la même époque, se vantaient, en termes fort arrogants, d'enseigner comment la cause la plus faible (c'est ainsi qu'ils s'exprimaient) pouvait, à l'aide de la parole, devenir la plus forte. Socrate s'éleva contre eux, et avec sa finesse de discussion il réfuta continuellement leurs théories. De ses entretiens si féconds sortirent les plus savants hommes, et c'est alors que pour la première fois fut inventée, dit-on, la philosophie, non pas celle qui explique les secrets de la nature (elle est plus ancienne), mais celle qui traite du bien et du mal, de la conduite et des mœurs des hommes : comme celte science est étrangère au sujet que nous nous sommes proposé, renvoyons les philosophes à un autre temps.

(Gicéron )

Les Rhéteurs et les Sophistes grecs au siècle de Périclès (suite).

Les anciens docteurs et maîtres d'éloquence croyaient, à ce que nous avons entendu dire, qu'aucun genre de discus-

(t) Andrieux traduit et en quelque sorte travaillé, et Burnouf, et qui fût en quelque sorte un ouvrage régulier.

sion ne leur était étranger et qu'ils étaient toujours prêts pour toute sorte de discours. L'un d'eux, Hippias d'Elis, étant venu à Olympie, à la fameuse solennité des jeux qui se célèbrent tous les cinq ans, se vanta, en présence de presque toute la Grèce, de ne rien ignorer de toutes les choses enseignées par n'importe quelle science ; et non seulement il possédait, disait-il, la connaissance des arts libéraux et d'un ordre élevé, géométrie, musique, belles-lettres, poésie, sciences qui traitent des choses de la nature, des moeurs des hommes et des affaires publiques ; mais il avait fait de sa propre main l'anneau qu'il portait, l'habit dont il était revêtu, la chaussure qui recouvrait ses pieds. Sans doute, il allait trop loin ; mais on peut aisément conjecturer par là combien ces orateurs étaient passionnés pour les arts les plus sublimes, puisqu'ils ne dédaignaient pas même les plus vulgaires.

Que dirai-je de Prodicus de Céos, et de Thrasymaque de Chalcédoine, et de Protagoras d'Abdère ? Chacun d'eux, à l'époque où ils vécurent, parla beaucoup en public, écrivit beaucoup, même sur la nature des choses. Gorgias de Léontium lui-même, dans la personne duquel Platon a voulu que l'orateur fût battu par le philosophe (alors que Socrate n'a jamais vaincu Gorgias et que le dialogue de Platon n'est pas la vérité ; ou si Gorgias a eu le dessous, c'est que Socrate a été plus orateur que lui, plus disert, plus éloquent, et, comme vous le dites, plus abondant et plus habile), Gorgias, dans ce dialogue même de Platon, annonce qu'il peut parler avec les plus longs développements sur toutes les matières, quelque discussion ou quelque question qu'on lui propose ; il est le premier de tous qui ait osé, dans une assemblée, demander sur quelsujet on voulait l'entendre. Aussi la Grèce lui rendit-elle tant d'honneurs que seul, entre tous, il eut à Delphes une statue, non pas dorée, mais toute d'or. Ceux que j'ai nommés et beaucoup d'autres maîtres éminents dans l'art de bien dire vécurent à la même époque : d'où Ton peut conclure que, dans l'ancienne Grèce, le nom d'orateur supposait plus de connaissances et rayonnait de plus de gloire.

(GlCÉRON.)

Page 1