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Les Rhéteurs et les Sophistes grecs au siècle de Périclès (suite).

Quel est l'homme assez dénué, non seulement d'instruction, mais encore de sens commun, pour croire qu'alors qu'il y a un art de bâtir, de tisser, de fabriquer des vases de terre, la rhétorique, elle, chose très noble et très belle, comme nous l'avons déjà dit, est parvenue à un si haut degré d'élévation sans le secours de l'art ? Je pense que ceux qui ont soutenu la thèse contraire se sont moins souciés de parler d'après leur sentiment que d'exercer leur esprit par la difficulté du sujet, comme ce Polycrate qui composa l'éloge de Busiris et de Clytemnestre, bien qu'on dise, ce qui n'a rien de contradictoire, qu'il est l'auteur d'un discours qui fut prononcé contre Socrate....

Après ceux dont les poètes nous ont transmis les noms, le premier qui ait soulevé quelques questions sur la rhétorique, c'est, dit-on, Empédocle. Les plus anciens écrivains de traités sur cet art sont Corax et Tisias de Sicile, que suivit un homme originaire de la même île, Gorgias de Léontium, disciple d'Empédocle, à ce qu'on rapporte. Grâce à sa très longue existence, puisqu'il vécut cent neuf ans, il tleurit en même temps que beaucoup d'autres rhéteurs, et il fut le rival de ceux dont j'ai parlé plus haut, et sa réputation se soutint jusqu'à Socrate et par delà. De son temps parurent Thrasymaque de Chalcédoine, Prodicus de Céos, Protagoras d'Abdère, à qui Evalthe avait donné dix mille deniers pour apprendre de lui la rhétorique dont il publia un traité ; Hippias d'Elis, Alcidamas d'Elée, que Platon appelle Palamède; Antiphon, lui aussi, qui, le premier de tous, écrivit des plaidoyers, composa en même temps un traité sur l'art de la parole et passa pour avoir fort bien plaidé pour lui-même ; Polycrate même, dont nous avons dit qu'il écrivit un discours contre Socrate, et Théodore de Byzance, l'un de ceux que Platon appelle ïoyoiïouSûiovç. artisans ingénieux de paroles. Les premiers de ces rhéteurs qui, dit-on, traitèrent des lieux communs sont Protagoras, Gorgias, Prodicus et Thrasy-

maque. Cicéron, dans le Brutus, affirme que jusqu'à Périclès aucun écrit ne contient d'ornements oratoires et qu'on attribue quelques ouvrages à ce grand homme. Pour moi je n'y vois rien qui réponde à son éminente réputation d'éloquence. Aussi ne m'étonné-je point qu'il y ait des gens qui pensent qu'il n'a rien écrit et que ce qu'on lui attribue a été composé par d'autres.

(QUINTILIE>-.)

LYI.

La philosophie en Grèce au siècle de Périclès : Démocrite, Anaxagore, Socrate, Platon,

L'art de penser et de s'exprimer et la puissance de la parole étaient appelés par les anciens Grecs la sagesse. Elle fut le partage des Lycurgue, des Piltacus, des Solon.... D'autres citoyens, qui avaient la même science, mais des goûts différents pour leur genre de vie, et qui aimaient le calme et le loisir, comme Pylhagore, Démocrite, Anaxagore, renoncèrent au gouvernement des Etats pour se consacrer tout entiers à la connaissance de la nature ; cette vie, à cause de sa tranquillité et du charme même de la science, qui est pour l'homme tout ce qu'il y a de plus doux, fît les délices d'un plus grand nombre de sages que ne le demandait l'intérêt de leurs républiques....

De même que les hommes accoutumés à un travail assidu et de tous les jours, lorsque le mauvais temps les empêche de s'y livrer, jouent à la paume, aux dés, aux osselets, ou bien imaginent quelque jeu d'une nouvelle espèce pour occuper leur loisir, de même ces philosophes, éloignés des affaires publiques, comme d'un travail, soit que les circonstances les en écartassent, soit que leur volonté préférât le loisir, s'adonnèrent entièrement les uns à la poésie, d'autres à la géométrie, d'autres à la musique; d'autres enfin, comme les dialecticiens, se créèrent une sorte de jeu nouveau dans une science de leur invention....

Il se trouva des hommes, pleins de science et de génie, qui, par un penchant raisonné, avaient en horreur la vie publique et le maniement des affaires, proscrivaient et méprisaient l'art de bien dire. A leur tête, il y eut Socrate,

VERSIONS LÀT. 5

qui, d'après le témoignage de tous les savants et au jugement de la Grèce entière, fut sans contredit le premier de tous ses contemporains soit par la pénétration, la grâce et la finesse de sa sagesse, soit par la variété et la fécondité de son éloquence, quelque sujet qu'il embrassât. C'est lui qui, dans un temps où la connaissance et la pratique de tout ce qu'il y a de meilleur au monde s'appelaient d'un seul et même nom, la philosophie, enleva ce titre commun [au travail des penseurs et des orateurs], aux études de ceux qui traitaient, pratiquaient, enseignaient les matières, objet de nos recherches, et sépara par ses discussions ingénieuses deux choses réellement unies, l'art de penser sagement et l'art de parler avec élégance. Platon a immortalisé dans ses écrits le génie et les discours variés de Socrate, qui, lui, n'a pas laissé une seule ligne.

(Cicéron.)

La philosophie en Grèce au siècle de Périclès : Zenon d'Elée et Démocrite.

Zenon d'Elée, profondément versé dans la connaissance de la nature et fort habile à exciter l'énergie dans l'âme des jeunes gens, justifia publiquement ses leçons par l'exemple de sa propre vertu. Ayant quitté sa patrie, où il pouvait jouir de la liberté en toute sécurité, il se rendit à Agrigente, ville alors écrasée sous le poids d'une douloureuse servitude. Il avait assez de confiance dans ses talents et la pureté de ses mœurs pour espérer arracher du cœur d'un tyran, d'un Phalaris, la fureur et la férocité. Quand il eut reconnu que l'habitude du despotisme prévalait chez lui sur la sagesse des conseils, il enflamma les plus nobles jeunes gens de la ville du désir d'affranchir leur patrie. Ce projet transpira et parvint aux oreilles du tyran, qui fit assembler le peuple au forum et se mit à appliquer au philosophe tous les genres de tortures, en lui demandant par intervalle quels étaient ses complices : il n'en dénonça pas un seul; mais il inspira des soupçons au tyran contre ses plus intimes et ses plus fidèles courtisans, et reprochant aux Agrigentins leur timidité et .leur apathie, il réussit à les faire se soulever tout à

coup pour lapider Phalaris. Ainsi la voix d'un seul vieillard, étendu sur le chevalet, sans recourir ni à des supplications ni à de lamentables gémissements, parle seul pouvoir d'une exhortation énergique, changea les sentiments et le sort de toute une ville. (Valère Maxime.)

Que dirai-je de Démocrite? Qui pouvons-nous lui comparer, non seulement pour la grandeur du génie, mais encore pour la grandeur d'âme ? C'est lui qui osa commencer ainsi un de ses ouvrages : « Je vais parler de tout. » Il n'y a rien qu'il excepte et dont il ne doive parler. Que peut-il y avoir, en effet, en dehors de tout? Qui ne préfère ce philosophe à Cléanthe, à Chrysippe et aux autres philosophes d'un âge plus récent? Comparés avec lui, ils ne me semblent guère de la cinquième classe ? Eh bien ! Démocrite ne parle pas comme nous, qui, sans nier que le vrai existe, prétendons seulement qu'on ne peut le percevoir; il nie clairement l'existence de la vérité ; nos sens, d'après lui, ne sont pas obscurs, mais ténébreux : c'est ainsi qu'il les qualifie.

(ClCÉRON.)

LYIII.

La philosophie en Grèce au siècle de Périclès : Socrate et la révolution socratique.

La philosophie ancienne jusqu'à Socrate, qui avait entendu les leçons d'Archélaùs, disciple d'Anaxagore, s'occupait des nombres et du mouvement, de l'origine et de la fin de toutes choses, étudiait avec soin la grandeur, les distances et le cours des astres, ainsi que toutes les choses célestes. Socrate, le premier, fit descendre la philosophie du ciel sur la terre, la plaça dans les cités, l'introduisit même dans les maisons et la força de se poser des questions sur la vie et les mœurs, sur le bien et le mal. Ses nombreuses méthodes de discussion, la variété des choses qu'il traitait, et la grandeur de son génie, immortalisé par les souvenirs et les écrits de Platon, firent naître plusieurs sectes différentes de philosophie.

Socrate me paraît le premier, et tout le monde en convient, qui ait détourné la philosophie de ces questions obscures et voilées par la nature elle-même, dont tous les philosophes s'étaient occupés avant lui, et l'ait appliquée à la vie com-

mune, pour lui faire étudier les vertus et les vices, et toute la question des biens et des maux, dans la persuasion que les choses célestes étaient hors de la portée de notre connaissance, et d'ailleurs, quand même nous les connaîtrions parfaitement, ne servaient de rien pour bien vivre. Dans presque tous ses entretiens, qu'ont rédigés avec une variété et une abondance inépuisables ceux qui l'avaient entendu, ce philosophe discute sans rien affirmer, en réfutant les autres : il ne sait rien, dit-il, si ce n'est qu'il ne sait rien, et s'il l'emporte sur les autres, c'est qu'ils s'imaginent savoir ce qu'ils ignorent, tandis que lui ne sait qu'une chose, c'est qu'il ne sait rien; et c'est pour cela, ajoute-t-il, qu'Apollon l'a déclaré le plus sage des hommes; car toute la sagesse consiste à ne pas croire savoir ce qu'on ne sait pas. Tout en répétant cela constamment et en restant fidèle à cette opinion, il consacrait tous ses discours à louer la vertu, à exhorter les hommes à l'amour de la vertu, comme on peut le voir par les livres des Socratiques et surtout par ceux de Platon.

(Gicéron.)

La philosophie grecque au siècle de Périclès : Socrate, son enseignement et sa mort.

Socrate, qui fut comme l'oracle de la sagesse humaine sur la 1 erre, pensait qu'il ne nous faut demander aux dieux immortels rien autre chose que de nous accorder le bonheur, parce qu'eux seuls savent ce qui est utile à chacun de nous, tandis que nos vœux réclament ordinairement des choses qu'il vaudrait mieux ne pas obtenir. Et, en effet, enveloppée dans les plus épaisses ténèbres, sur quel vaste champ d'illusions n'étends-tu par tes aveugles prières, intelligence des mortels? Tu désires les richesses, qui ont été fatales à bien des gens; tu aspires aux honneurs, qui ont perdu une foule d'ambitieux; tu roules en toi-même jusqu'à des projets de royauté, dont l'issue déplorable est souvent sous nos yeux ; tu jettes ton dévolu sur de brillants mariages, qui font parfois, il est vrai, l'illustration des familles, mais qui souvent aussi les renversent de fond en comble. Cesse donc de convoiter follement, comme le comble du bonheur, des choses

qui seront pour toi des sources de maux, et abandonne-toi tout entière à la volonté du ciel : qui sait facilement dispenser les biens, peut aussi les choisir le plus convenablement.

Le même Socrate disait encore que le chemin commode et court pour arriver à la gloire, c'est de travailler à devenir tel qu'on veut paraître. C'était proclamer et enseigner ouvertement aux hommes qu'il faut rechercher la vertu ellemême plutôt que poursuivre son ombre.

Quand la criminelle démence des Athéniens eut porté contre lui une cruelle sentence de mort, le même Socrate reçut d'un cœur ferme et inébranlable la coupe de poison de la main du bourreau. Déjà il approchait cette coupe de ses lèvres, lorsque Xanlippe, sa femme, pleurant et se lamentant, s'écria qu'il mourait innocent : « Eh quoi! lui dit-il, me vaudrait-il mieux, à votre avis, mourir coupable? » 0 profonde sagesse, qui, au moment même de quitter la vie, ne

put se démentir elle-même !

(Valère Maxime.)

La philosophie grecque au siècle de Périclès : Platon, son génie et ses voyages.

Quand on lit les ouvrages admirablement écrits de Platon, dans lesquels Socrate est presque toujours mis en scène, il n'est aucun de nous qui ne soupçonne, malgré la divine éloquence de l'écrivain, quelque chose de supérieur chez le sage représenté dans ces dialogues. (Gickrow.)

Faut-il en croire Panétius, qui s'éloigne de son Platon? Dans tous ses ouvrages, il l'appelle le divin, le très sage, le très saint, l'Homère des philosophes; de toutes ses opinions, il ne rejette que celle de l'immortalité de l'âme.

Je ne rencontre certes rien qui me fasse douter de la vérité de l'opinion de Pythagore et de Platon. Quand même Platon n'en donnerait point de preuves (voyez quel crédit j'accorde à ce grand homme), son autorité seule m'ébranlerait ; mais il a apporté tant de raisons qu'on voit bien qu'il a voulu convaincre les autres, et qu'il était certainement convaincu lui-même. (Cicéron).

Platon eut Athènes pour patrie et Socrate pour maître,

une ville et un homme qui étaient des sources très abondantes de science. Il possédait de plus un génie d'une divine fécondité. Déjà il passait pour le plus sage des mortels, au point même qu'on disait que, si Jupiter lui-même était descendu du ciel, il n'aurait parlé ni avec plus de grâce, ni avec une plus heureuse abondance. Ce fut alors qu'il parcourut l'Egypte pour apprendre des prêtres de ce pays les calculs compliqués de la géométrie et l'art d'observer les astres du ciel. Tandis qu'une jeunesse studieuse accourait à Athènes et demandait à l'envi Platon pour maître, le philosophe, devenu disciple de vieillards égyptiens, parcourait les rives du Nil, ce fleuve à la source mystérieuse, les contrées les plus vastes, des pays entièrement barbares et les longues sinuosités des canaux qui les traversent. Aussi ne m'étonné-je plus qu'il soit passé en Italie, pour apprendre les préceptes et le système de Pythagore de la bouche d'Archytas, à Tarente, de Timée, d'Arion et d'Echécrate à Locres : il lui fallait rassembler de toutes parts une si grande abondance, une si grande richesse de connaissances, qu'il pût, à son tour, les répandre et les disséminer sur toute la terre. On dit même qu'en mourant, à l'âge de quatre-vingt-un ans, il avait sous son chevet les Mimes de Sophron. Ainsi sa dernière heure elle-même fut animée par l'ardeur de l'étude.

(Valèhe Maxime.)

La philosophie grecque au siècle de Périclès : Platon et sa doctrine.

Platon a divisé l'âme en trois parties et en a placé la principale, c'est-à-dire la raison, dans la tête comme dans une citadelle ; il a voulu en séparer les deux autres, la colère et l'appétit, qu'il a logées à part : la colère dans la poitrine, l'appétit au-dessous du cœur.

Notre âme a d'abord la mémoire, et une mémoire capable d'embrasser une infinité de choses dans ses souvenirs innombrables. Platon veut qu'elle soit la réminiscence d'une vie supérieure. En effet, dans son dialogue intitulé Ménon, Socrate adresse à un tout jeune enfant des questions de géométrie sur la mesure du carré. L'enfant répond suivant son âge ;

mais ies questions sont si faciles qu'en y répondant graduellement il va aussi loin que s'il avait étudié la géométrie. De là Socrate veut conclure qu'apprendre n'est autre chose que se ressouvenir. C'est la thèse qu'il développe avec beaucoup plus de soin dans le discours qu'il fit le jour même de sa mort. Il enseigne, en effet, que l'homme qui parait être ignorant de toute chose et qui répond bien à qui l'interroge, fait voir qu'il n'apprend pas ce qu'il dit au moment où il parle, mais qu'il s'en ressouvient et le reconnaît, il ne serait effectivement pas possible que, dès notre enfance, nous eussions des notions de tant de choses si grandes, imprimées, pour ainsi dire, dans notre âme, et qu'on appelle éwotaç, pensées, si cette âme, avant d'entrer dans le corps, n'eût vécu dans la science des choses. Et comme, d'après la doctrine que Platon soutient partout, rien de ce qui naît et meurt n'existe réellement et il n'y a d'être réel que ce qui est immuable, comme ce qu'il appelle Vidée et ce que nous appelons speeies, image, l'âme enfermée dans le corps n'a pas pu apprendre, elle a apporté ces connaissances avec elle ; dès lors, il n'y a pas lieu d'être surpris que tant de choses lui soient connues. Sans doute, elle ne les voit pas clairement, quand elle entre tout à coup dans son domicile terrestre, si nouveau et si étrange pour elle; mais dès qu'elle s'est recueillie et s'est remise, elle reconnaît tout en se ressouvenant. Ainsi apprendre n'est rien autre chose que se souvenir. Pour moi, je n'en admire que davantage la mémoire.

(GlCÉRON.)

Platon et sa doctrine (suite).

La mort est la séparation, la disjonction, la désunion de parties qui auparavant avaient entre elles une certaine liaison. Ces raisons et d'autres semblables amenèrent Socrate à ne pas recourir à un avocat, dans le procès capital qui lui était intenté, et à ne pas paraître en suppliant devant ses juges. Il montra, au contraire, une liberté, une fierté, dont la grandeur d'âme et non l'orgueil était le principe. Au dernier jour de sa vie, il discourut longtemps sur le sujet qui nous occupe, et peu de jours auparavant, alors qu'il pouvait

facilement s'évader de sa prison, il ne voulut pas. Tenant déjà en main le breuvage mortel, il parla, non en homme qu'on traîne à la mort, mais en homme qui semble monter au ciel.

Voici, à cet égard, sa pensée et ses discours : « 11 est deux chemins, deux carrières pour les âmes qui sortent du corps. Celles qui se sont souillées des vices de l'homme, ont été entièrement livrées aux passions, et, aveuglées par elles, se sont couvertes de fautes et de crimes dans le foyer domestique et, dans leur violence contre l'Etat, ont commis des forfaits inexpiables, prennent un chemin qui les détourne et les éloigne de l'assemblée des dieux. Celles, au contraire, qui se sont conservées chastes et pures, que la contagion du corps a atteintes le moins possible, qui s'en sont toujours affranchies, et qui, dans des corps humains, ont imité la vie des dieux, trouvent un retourfacile auprès de la divinité d'où elles sont venues. Voilà pourquoi les cygnes, qui ne sont pas consacrés à Apollon sans motif, mais parce qu'ils semblent tenir de lui le don de la divination, qui leur fait prévoir ce que la mort a de bon, meurent avec plaisir et tout en chantant. C'est ce que doivent faire tous les hommes vertueux et sages. Personne ne pourrait avoir de doute à ce sujet, s'il ne nous arrivait, quand nous réfléchissons avec soin sur l'âme, ce qui arrive à ceux qui regardent fixement le soleil couchant : ils ne voient rien du tout. De même s'émousse quelquefois la perspicacité de l'âme, quand elle se regarde elle-même, et c'est à cause de cela que nous perdons la sûreté du coup d'œil. Notre discours, comme un vaisseau qui flotte sur l'immensité de la mer, s'en va incertain, errant, hésitant, redoutant bien des choses qui lui sont contraires.

(ClCÉRON.)

La philosophie grecque au siècle de Périclès : Platon et Xénophon.

Vivement irrité contre une faute de son esclave, Platon craignit de ne pouvoir discerner lui-même la mesure du châtiment mérité, et remit à Speusippe, son ami, le choix de la punition : il estimait qu'il y aurait de la honte pour lui à

s'emporter de lelle sorte que la faute de l'esclave et la vengeance de Platon méritassent le même blâme. Aussi ne m'étonné-je point qu'il ait eu à l'égard de Xénocrate, son disciple, une modération si inébranlable. On était venu lui dire que celui-ci avait tenu sur son compte bien des propos indignes : il n'hésita pas un instant à rejeter avec mépris cette accusation. Le dénonciateur insistait d'un air assuré et lui demandait la raison pour laquelle il n'ajoutait pas foi à ses dires : « Il n'est pas croyable, reprit Platon, qu'un homme pour qui j'ai tant d'affection ne me chérisse pas à son tour. » Enfin, dans sa malignité, le délateur, qui voulait les brouiller, eut recours au serment ; Platon, sans discuter son parjure : « Jamais, dit-il, Xénocrate n'aurait tenu ce langage, s'il n'avait pensé qu'il ne me fût utile. » On eût dit que ce n'était pas dans un corps mortel , mais dans une céleste citadelle, que l'âme de Platon avait occupé en armes le poste de la vie, repoussant avec une force invincible les assauts des passions humaines, et veillant à la garde de toutes les vertus renfermées dans le sein de sa sublimité.

(Valère Maxime.)

Quant aux philosophes chez lesquels M. Tullius Cicéron avoue qu'il a puisé la meilleure partie de son éloquence, qui doute que Platon ne soit le premier, soit parla vigueur de sa dialectique, soit par son éloquence homérique et vraiment divine? Il s'élève, en effet, bien au-dessus de la prose et du style que les Grecs appellent pédestre) aussi paraît-il moins inspiré par un génie humain que par quelque divinité, comme celle qui parlait par l'oracle de Delphes.

Pourquoi parler de Xénophon et de sa grâce sans affectation, mais qu'aucune affectation ne saurait atteindre? On dirait que les Grâces elles-mêmes ont pétri son langage, et on peut lui appliquer à très juste titre le témoignage que la Comédie ancienne rendit à Périclès, que ses lèvres étaient comme le siège de la déesse de la persuasion.

(Quintilien.)

La science et les arts en Grèce au siècle de Périclès : Hippocrate et Méton, Phidias, Polyclète, Apollodore, Polygnote, Zeuxis, Parrhasius, Mnésiclès, Ictinus.

Ce n'est pas seulement dans l'éloquence, c'est encore dans beaucoup d'autres arts que la grandeur de la science s'est trouvée diminuée par la division et la séparation des parties. Pensez-vous que, du temps à'Hippocrate de Cos, il y eût des médecins pour traiter les uns les maladies, d'autres les plaies, d'autres les maux d'yeux? (Cicéron.)

Les statues de Callon et d'Hégésias sont d'un style trop dur et approchent de la manière toscane. Celles de Calamis ont déjà moins de raideur, et Myron a mis encore plus de délicatesse dans les siennes. Polyclète les surpasse tous par le soin et l'élégance de ses ouvrages. La plupart lui donnent la palme, tout en estimant que, s'il n'y a rien à retrancher en lui, il lui manque de la force (i). Et, en effet, s'il a embelli la beauté de la forme humaine jusqu'à l'idéaliser, il semble être resté au-dessous de la majesté divine; on dit même que la gravité de l'âge mûr effrayait son ciseau, qui n'osa guère exprimer que les grâces de la jeunesse.

Mais ce qui manquait à Polyclète, Phidias et Alcamène l'eurent en partage. Toutefois, Phidias passe pour avoir été un artiste plus habile à représenter les dieux que les hommes. Il est bien au-dessus de tout rival dans l'art de travailler l'ivoire, n'eût-il fait que sa Minerve à Athènes, et son Jupiter Olympien en Elide, dont la beauté semble avoir ajouté au respect delà religion traditionnelle, tant la majesté de l'œuvre égale la grandeur du dieu!

Les premiers peintres illustres dont les ouvrages ne se recommandent pas seulement par leur antiquité et méritent d'être vus, furent, dit-on, Polygnote et Agloophon. La simplicité de leurs couleurs a encore aujourd'hui des amateurs si zélés qu'ils préfèrent ces ébauches presque grossières, qui

(1) On a traduit encore : « cependant, sans rien ôter à son mérite, on lui désirerait plus de force. »

sont comme les débuts de l'art à venir, aux productions des plus grands maîtres qui les ont suivis ; mais, à mon avis, il y a dans ce jugement un vrai paradoxe.

Après ces deux peintres et à un intervalle qui n'en est pas très éloigné, vinrent Zenxis et Parrhasius, qui vécurent tous deux vers le temps de la guerre du Péloponèse ; car on trouve dans Xénophon un dialogue entre Socrate et Parrhasius : ils firent faire un grand pas à l'art. Le premier, dit-on, inventa la distribution de la lumière et des ombres ; le second avait plus de pureté dans les lignes et le dessin. Zeuxis donnait aux membres du corps humain une grandeur plus que naturelle : il croyait ainsi lui imprimer un caractère plus noble et plus* auguste, et, en cela, on pense qu'il suivait Homère, qui aime les formes les plus robustes, même chez les femmes. Parrhasius, au contraire, mit en tout de sijustes proportions qu'on l'appelle le législateur des peintres, parce que ceux qui sont venus après lui regardent comme une nécessité de représenter les dieux et les héros d'après ses traditions. (QUINTILIEN.)

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