SIECLE D'ALEXANDRE
IVe siècle avant l'ère chrétienne
La Comédie Moyenne et la Comédie Nouvelle en Grèce : Antiphane et Alexis, Philémon, Diphile, les deux Apollodore, Posidippe.
Nous lisons souvent les comédies de nos anciens poètes, tirées et traduites des Grecs, de Ménandre et de Posidippe, ou à' Apollodore et d'Alexis et de quelques autres auteurs comiques. Tandis que nous les lisons, elles ne nous déplaisent certainement pas trop, et même elles nous semblent écrites avec tant de grâce et d'élégance qu'on ne pourrait, à notre avis, rien faire de mieux. Mais si vous en rapprochez, si vous leur comparez les comédies grecques elles-mêmes, dont elles sont imitées, si vous examinez chacune d'elles avec attention
et intelligence par des lectures parallèles et alternées de la copie et de l'original, les comédies latines commencent aussitôt à pâlir et à s'effacer, tant elles sont éclipsées par les saillies et l'éclat de ces pièces grecques, qu'elles n'ont pu égaler.
(Aulu-Gelle.)
Philémon, quoique bien inférieur à Ménandre, le vainquit souvent aux concours de comédie par la brigue, la faveur et les cabales. Ayant par hasard rencontré son rival : « De grâce, Philémon, lui dit Ménandre, sans t'offenser, répondsmoi : ne rougis-tu pas de me vaincre? »
Ménandre a laissé cent huit comédies, disent les uns, cent neuf disent les autres. Cependant on lit dans l'ouvrage du célèbre Apollodore, qui est intitulé Chronique, ces vers sur Ménandre : « Citoyen de la tribu de Céphise, fils de Diopithe, il est mort après avoir écrit cent cinq drames, à l'âge de cinquante-deux ans. » Apollodore ajoute dans le même ouvrage que, sur ces cent cinq pièces, huit seulement remportèrent le prix. (Aulu-Gelle.)
Quant au temps qui suit la mort d'un homme, il n'est pas toujours à propos d'en parler, non seulement parce qu'on loue parfois des vivants, mais encore parce qu'on a rarement l'occasion de rappeler les honneurs divins ou des statues publiques décrétés pour quelqu'un. Je mets de ce nombre les monuments de l'esprit consacrés par le suffrage des siècles. Ainsi quelques hommes, comme Ménandre, ont obtenu plus de justice de la postérité que de leurs contemporains.
(Quintilien.)
La Comédie Nouvelle en Grèce : Ménandre
et Philémon.
C'est Euripide surtout qu'admira Ménandre, comme il en témoigne souvent, et qu'il imita même, quoiqu'il travaillât dans un genre différent. Lu avec attention, Ménandre suffit à lui seul, à mon avis, pour donner à un orateur toutes les qualités que je recommande, tant il a bien représenté la vie sous toutes ses faces, tant il a le génie inventif et l'élocution facile, tant il sait bien se mettre toujours en harmonie avec les circonstances, les personnages et les sentiments ! Certes,
ce n'est pas sans de bonnes raisons qu'on attribue à Ménandre les discours publiés sous Je nom de Charisius; quant à moi, c'est dans ses comédies qu'il me paraît éminemment orateur, à moins qu'on ne trouve mauvais les jugements qu'il y a dans les Arbitres, Y Héritière, les Locriens, ou que les monologues du Psophodée, du Nomothète, de YHypobolimée ne semblent pas des morceaux achevés d'éloquence.
Je crois pourtant Ménandre encore plus utile aux déclamateurs, qui doivent nécessairement, suivant la nature des controverses, revêtir plusieurs personnages, ceux de père, de fils, de soldats, de paysans, d'hommes riches, pauvres, colères, suppliants, doux, intraitables : tous caractères pour lesquels Ménandre a admirablement observé les convenances. Aussi a-t-il fait oublier tous les autres auteurs comiques, et l'éclat de son illustration les a, pour ainsi dire, éclipsés.
11 y a cependant dans les autres comiques, si on les lit avec indulgence, quelques traits à recueillir, et principalement dans Vhilémon, que, de son temps, des juges aveugles préférèrent souvent à Ménandre, et qui, de l'aveu de tout le monde, a mérité d'être regardé comme le second.
(QuiNTILIEN.)
Les Historiens de la Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : Xénophon , Philiste , Théopompe , Ephore, Ctésias, Callisthène, Timée, Hécatée.
La philosophie produisit deux historiens : d'abord Xénophon, le célèbre disciple de Socrate, puis Callisthène, élève d'Aristote et compagnon d'Alexandre. Ce dernier écrivit l'histoire presque en déclamateur ; le ton du premier est en quelque sorte plus simple et n'a pas les mouvements impétueux de l'orateur; il est peut-être moins véhément que l'autre; mais il a aussi, ce me semble, un peu plus de douceur. Timée, qui vint après eux tous, fut, autant que je puis en juger, de beaucoup le plus savant; il possède un fonds très riche, des faits en abondance et des pensées variées; chez lui, l'arrangement même des mots ne manque pas d'art; il écrivit avec une grande éloquence, sans avoir jamais paru au barreau .
Quelle est la cause, d'après vous, pour laquelle chaque époque a eu, pour ainsi dire, son genre 'particulier d'éloquence ? C'est ce dont nous ne pouvons pas juger aussi facilement d'après nos orateurs, qui n'ont laissé que peu d'écrits d'où l'on puisse se former une opinion, que d'après les orateurs Grecs, dont les discours écrits nous permettent de comprendre quels ont été la manière et le goût de chaque époque. Les plus anciens dont les écrits nous restent, Périclès, Alcibiade et Thucydide, leur contemporain, sont ingénieux, fins, concis, plus abondants en pensées qu'en paroles. Il aurait été impossible qu'ils eussent tous le même genre, s'ils ne s'étaient pas proposé le même modèle à imiter. Après eux, vinrent Critias, Théramène, Lysias ; nous avons beaucoup d'écrits de Lysias, quelques-uns de Critias; nous connaissons Théramène par ce qu'on nous en a dit. Tous conservaient la vigueur de Périclès, mais avec un style un peu plus abondant. Vous voyez ensuite apparaître Isocrate, le maître de tous ces orateurs, de tous ces princes de la parole, qui sortirent de son école comme les héros du cheval de Troie. Parmi eux, les uns voulurent s'illustrer dans l'éloquence d'apparat, les autres dans les combats (de la tribune et du barreau).
C'est pourquoi les premiers, les Théopompe, les Ephore, les Philiste, les Naucrate et beaucoup d'autres, différents par le génie, ont une intention de ressemblance et entre eux et avec leur maître.
(GlCÉRON.)
L'éloquence en Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : Isée, Lycurgue, Hypéride, Eschine, Démosthène, Dinarque, Démade, Démétrius de Phalère.
Les disciples d'Isocrate qui se livrèrent à la plaidoirie, comme Démosthène, Hypéride, Lycurgue, Eschine, Dinarque, et une foule d'autres, n'ont pas, il est vrai, un égal mérite; mais ils ont tous la même manière de donner à leurs arguments l'apparence de la vérité, et cette manière se conserva aussi longtemps que vécut le goût de ce genre d'éloquence.
Lorsque, après la mort de ces orateurs, leur souvenir s'effaça peu à peu et s'évanouit entièrement, une autre manière de parler plus molle et plus lâche fut en honneur. C'est alors que fleurirent Démocharès, qui, dit-on, était fils de la sœur de Démoslhène, puis Bémétrius de Phalère, le plus élégant, à mon avis, de tous les orateurs de ce temps, et plusieurs autres de la même école. (Gicéron.)
Ceux qui approchent le plus de Dëmosthène sont Hypéride, Eschine, Lycurgue, Dinarque, puis ce Démade, dont il ne reste aucun discours écrit, et plusieurs autres encore. Telle fut, en effet, la fécondité de cette époque, et, à mon sens, la sève et le suc le plus pur de l'éloquence se transmirent jusqu'à cette génération d'orateurs dont l'éclat était naturel et sans fard. Us étaient déjà vieux, quand Démétrius de Phalère, encore jeune, leur succéda, Démétrius, le plus érudit de tous, mais qui paraissait élevé moins pour les armes que pour les exercices de la palestre et charmait les Athéniens plutôt qu'il ne les enflammait. Aussi bien n'était-ce point de la tente militaire, mais des ombrages de l'école de Théophraste qu'il sortait pour braver le soleil et la poussière. C'est lui qui le premier altéra l'éloquence et la rendit molle et délicate. Il aima mieux paraître doux, comme il l'était, qu'imposant; mais sa douceur était propre à séduire les esprits et non à les émouvoir. On ne gardait que le souvenir de son élégance, et il ne laissait point, comme Eupolis l'a écrit à propos de Périclès, l'aiguillon avec le sentiment du plaisir dans l'âme de ceux qui l'avaient entendu.
(ClCÉRON.)
L'éloquence en Grèce au IVe siècle de l'ère chrétienne : Démosthène, Eschine, Hypéride, Démétrius de Phalère.
Vient ensuite une troupe nombreuse d'orateurs ; Athènes en a eu dix à la fois dans un seul siècle. Démosthène est de beaucoup le plus grand; c'est presque le type de l'éloquence, tant il a de vigueur, tant il est serré dans tous ses discours, tant il a de nerf pour les soutenir, tant il évite tout ce qui est inutile, tant il parle avec mesure ! On ne trouve en lui
ni rien qui manque, ni rien qui soit de trop. Eschine est plus plein, plus abondant, et paraît d'autant plus grand qu'il est moins serré : il a pourtant plus de chair que de muscles.
Hypéride se recommande surtout par la douceur de son style et le piquant de son esprit; il est, je ne dirai pas plus utile pour les petites causes, mais plus approprié à ce genre.
Ce ne sont pas là les seules qualités, mais les qualités principales, à mon avis, des orateurs dont j'ai parlé. Je ne prétends pas non plus que les autres ne soient que médiocres. Je l'avouerai même : ce Démêtrius de Phalère, qui, dit-on, a le premier fait déchoir l'éloquence, avait beaucoup de talent et de facilité de parole, et il est digne de mémoire, ne serait-ce que parce qu'il est presque le dernier des Attiques qu'on puisse appeler orateur. C'est lui, d'ailleurs, que Cicéron préfère à tous les autres pour le genre tempéré.
(QUINTILIEN
Je vous exhorte vivement, mon cher Cicéron, à lire avec soin, non seulement mes discours, mais aussi mes traités de philosophie, qui sont déjà presque aussi nombreux que mes harangues. Il y a dans les premiers une plus vive éloquence ; mais il faut cultiver aussi le genre de style égal et tempéré des seconds. Je ne vois jusqu'à présent aucun Grec qui ait eu le mérite de s'exercer à la fois dans les deux genres et de pratiquer l'éloquence du forum et l'éloquence plus calme de la discussion philosophique, à moins peut-être qu'on ne puisse mettre de ce nombre Démêtrius de Phalère, dialecticien subtil, orateur peu véhément, mais dont la douceur permet de reconnaître un disciple de Théophraste.
(Cicéron.)
L'éloquence en Grèce au IVe siècle avant 1ère chrétienne: Démosthène; sa vie.
Quelle fut la mère d'Euripide ? Quel fut le père de Démosthène? Leur siècle même l'a ignoré. Les ouvrages de presque tous les érudits disent que la mère de l'un vendait des légumes, le père de l'autre de petits couteaux. Mais qu'y a-t-
il de plus éclatant que le génie tragique de l'un et le génie oratoire de l'autre ? (Valère Maxime.)
Hermippus rapporte dans ses écrits que Bémosthène, tout jeune encore, allait souvent à l'Académie et écoutait assidûment les leçons de Platon. Un jour, dit Hermippus, que Démosthène était sorti de chez lui pour se rendre, selon sa coutume, à l'école de Platon, il vit un nombreux concours de peuple : il en demande la cause et apprend que cette foule court entendre Callistrate. Ce Callistrate était un des orateurs publics d'Athènes que les Grecs appellent démagogues. Bémosthène trouve bon de se détourner un instant de sa route afin de s'assurer si c'était pour un discours digne d'être entendu que l'on courait avec tant d'empressement. Il arrive, ajoute Hermippus, il entend Callistrate prononcer son remarquable plaidoyer sur Orope; il est si ému, si charmé, si captivé, qu'aussitôt, abandonnant Platon et l'Académie, il se met à suivre Callistrate. àulu-Gelle.)
Sans le secours de la philosophie, personne ne peut traiter avec ampleur, avec abondance, des questions variées et importantes. Socrate lui-même, dans le Phèdre de Platon, dit que Périclès ne l'emporta sur les autres orateurs que parce qu'il avait été disciple d'Anaxagore, qui, pense-t-il, en lui apprenant bien des choses élevées et magnifiques, lui donna aussi la richesse et la fécondité d'esprit et lui révéla, ce qui est le grand secret de l'éloquence, par quels moyens oratoires on touche chaque partie de l'âme. C'est ce qu'on peut croire aussi de Démosthène, dont les lettres permettent de voir avec quelle assiduité il allait entendre Platon. Sans la science des philosophes, nous ne pouvons ni distinguer le genre et l'espèce de chaque chose, ni la faire connaître en la définissant, ni la diviser en ses parties, ni discerner le vrai d'avec le faux, ni saisir les conséquences, ni voir les contradictions, ni démêler les équivoques. (CicéroO
L'éloquence en Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : Démosthène ; sa vie (suite).
Bémosthène, dont rappeler le nom c'est faire naître dans l'esprit de celui qui l'entend l'idée de la plus grande élo-
quence, de l'orateur consommé, ne pouvait, au commencement de sa jeunesse, prononcer la première lettre de l'art auquel il aspirait ; mais il combattit si vivement ce défaut de son organe que personne, dans la suite, ne prononça plus nettement que lui cette lettre. De plus, sa voix était trop grêle et difficile à entendre : il la rendit, par un exercice continuel, pleine, sonore, agréable à l'oreille. Il avait encore la poitrine trop faible : le travail lui donna les forces que sa complexion lui avait refusées; il embrassait d'une seule haleine un grand nombre de vers et les prononçait en gravissant d'un pas rapide des lieux escarpés. 11 allait sur les plus bruyants rivages et y déclamait malgré le fracas des flots, afin d'accoutumer et d'endurcir ses oreilles aux tumultes des assemblées soulevées pendant un discours. On rapporte aussi qu'il mettait de petits cailloux dans sa bouche et s'exerçait ainsi à parler beaucoup et longtemps, afin d'avoir la langue plus prompte et plus déliée, quand il parlerait la bouche vide. Il lutta contre la nature, il en triompha même, et sa force d'âme, son opiniâtreté sans exemple, brisèrent les entraves injustes qu'elle lui opposait. Il y eut ainsi un Démosthène enfant de sa mère, et un Démosthène enfant de son travail. (Valère Maxime.)
Assurément, j'estime que si Platon avait voulu se livrer à l'éloquence du forum, il aurait pu parler avec la plus grande force et la plus grande abondance, et si Démosthène avait retenu et voulu professer ce qu'il avait appris de Platon, il aurait pu le faire avec élégance et avec éclat. Je porte le même jugement sur Aristote et Isocrate, qui firent chacun leurs délices de leur genre d'études et négligèrent l'autre.
(GlCÉRON.)
L'éloquence en Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : Démosthène ; sa vie et le « Discours pour la couronne. »
Une ruse de Démosthène fut d'un merveilleux secours pour une servante, qui avait reçu de deux étrangers une somme d'argent à titre de dépôt et sous la condition de la rendre à tous deux à la fois. L'un d'eux revint quelque temps après,
vêtu de deuil, comme si son compagnon était mort, et retira toute la somme des mains de la servante abusée ; l'autre se présenta ensuite et se mil à réclamer le dépôt. La pauvre fille, également dépourvue d'argent et de moyens de défense, se trouvait fort embarrassée et songeait à la corde et à la potence. Mais Démosthène, son avocat, fit luire à temps l'espérance à ses yeux; arrivé à l'audience : « Cette femme, ditil, est prête à rendre fidèlement le dépôt ; mais si vous n'amenez pas votre compagnon, elle ne saurait le faire ; car, comme vous le dites si haut, d'après la convention passée, elle ne doit pas payer l'un sans l'autre. »
(Valère Maxime.) On demandait à Démosthène qu'est-ce qui produisait le plus d'effet dans un discours : « L'action, » répondit-il. Interrogé une seconde et une troisième fois, il fit toujours la même réponse, et avoua qu'il devait à l'action presque tous ses succès. Aussi esl-ce un mot bien juste que celui d'Eschine : « 11 avait quitté Athènes à cause d'un jugement ignominieux pour lui et s'était retiré à Rhodes ; là, à la demande des habitants de la ville, il débita d'une voix sonore et harmonieuse d'abord son discours contre Ctésiphon, ensuite celui de Démosthène, en faveur de l'accusé. Toute l'assistance admira l'éloquence des deux plaidoyers, mais loua encore plus celui de Démosthène : « Que serait-ce donc, leur dit Eschine, si vous l'aviez entendu lui-même ? » Un si grand orateur, un adversaire naguère si acharné avait une telle idée de la vigueur et du feu de la parole de son ennemi, puisqu'il se déclarait lui-même peu capable de bien lire ses ouvrages; il avait éprouvé ce que pouvaient l'énergique vivacité de ses regards, l'air terrible et imposant de son visage, le ton de sa voix assorti à chacune de ses paroles, et l'irrésistible effet des mouvements de son corps. Aussi, quoiqu'on ne puisse rien ajouter à ce chef-d'œuvre, il manque néanmoins à Démosthène une grande partie de lui-même : on le lit, mais on ne
l'entend pas.
(Valère Maxime.)
L'éloquence en Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : Démosthène et Eschine.
Parmi les orateurs, du moins parmi ceux de la Grèce, il est étonnant de voir combien l'un d'eux s'élève au-dessus de tous les autres. Cependant, du temps de Démosthène, il y avait beaucoup de grands et d'illustres orateurs; il y en avait eu avant lui, il n'en manqua pas après lui. Il n'y a donc pas de raison pour que ceux qui se sont ^adonnés à l'étude de l'éloquence laissent se briser leur espoir et se ralentir leur activité. On ne doit pas désespérer d'atteindre même à la perfection ; et, dans les choses excellentes, ce qui approche de la perfection est déjà grand.
Cet orateur, que j'ai mis au-dessus de tous les autres, dans son Discours pour Ctésiphon, son chef-d'œuvre, sans contredit, est modeste tout d'abord ; puis, il devient plus vif, lorsqu'il discute sur les lois ; ensuite, il gagne peu à peu du terrain, et dès qu'il voit ses juges pleins d'ardeur, il donne au reste de son discours un élan plus hardi. Et cependant, quoiqu'il eût soigneusement examiné et pesé tous les termes, Eschine lui en reproche quelques-uns et les critique vivement : il s'en moque ; il les trouve durs, choquants , intolérables. Il va jusqu'à demander à Démosthène, en le traitant de bête féroce, si ce sont des mots ou des monstres. Ainsi, pour Eschine, Démosthène lui-même ne semble pas parler avec atlicisme. Il est facile, en effet, de signaler une expression brûlante, pour ainsi dire, et d'en rire, quand le feu des esprits est éteint. Aussi Démosthène ne se justifie-t-il qu'en badinant. Il dit que la fortune de la Grèce ne dépend nullement de tel ou tel mot qu'il aura employé, de tel ou tel geste de la main qu'il aura fait. Comment donc un Mysien ou un Phrygien se ferait-il écouter à Athènes, quand on a pu reprocher à Démosthène du mauvais goût? Dès qu'il commencerait à chanter de sa voix sourde et gémissante, comme font les Asiatiques, qui pourrait le supporter, ou plutôt qui ne voudrait qu'on l'enlevât ?
Démosthène, ton orateur favori, je le crois du moins, pour
avoir vu dernièrement, en venant chez toi, dans ta maison de Tusculum, son image en bronze au milieu des tiennes et de celles de tes ancêtres , Démosthène ne le cède ni à Lysias pour la simplicité, ni à Hypéride pour l'esprit et la finesse, ni à Eschine pour la douceur et l'éclat des paroles. Il a beaucoup de discours qui sont entièrement du genre simple, comme celui contre Leptine; il en a beaucoup de sublimes, comme quelques Philippiques ; il en a beaucoup du genre mixte, comme ses plaidoyers contre Eschine, l'un sur les Prévarications de V Ambassade, l'autre pour la Défense de Ctésiphon. Quant au style tempéré, il le prend toutes les fois qu'il le veut; quand il quitte le sublime, c'est à ce style qu'il descend de préférence.
(ClCÉRON.)
L'éloquence en Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : l'action chez Démosthène et Eschine.
La manière de s'énoncer consiste en deux choses, l'action et Félocution. L'action est pour ainsi dire l'éloquence du corps, puisqu'elle se compose de la voix et du geste. Il y a autant d'inflexions de voix qu'il y a de sentiments, et c'est la voix surtout qui les communique. Aussi l'orateur parfait, dont je cherche depuis longtemps à donner l'idée, prendra tous les tours convenables et aux passions dont il voudra paraître animé et à celles qu'il voudra exciter dans les cœurs. J'aurais là-dessus bien des choses à dire, si c'était le moment de donner des règles, ou situ me l'avais demandé ; je parlerais aussi du geste, auquel se lie l'expression du visage. On ne peut dire à quel point toute cette partie de l'art est importante, suivant l'usage qu'en fera l'orateur. On en a vu qui, sans savoir parler, ont souvent recueilli, par le seul mérite de l'action, tous les fruits de l'éloquence, tandis que d'autres, qui savaient parler, ont passé, par suite de l'inconvenance de leur action, pour ne pas savoir parler. Ce n'est donc pas sans motif que Démosthène assignait à l'action le premier, le deuxième, le troisième rang. En effet, si l'éloquence n'est rien sans elle et si, sans l'éloquence, elle a tant de puissance, elle est de la plus haute importance dans l'art de la parole.
L'orateur qui aspire au premier rang dans l'éloquence parlera donc avec une voix forte dans les passions fortes, douce dans les sentiments calmes, touchante, s'il veut exciter la compassion. Tel est le caractère merveilleux de la voix ; avec trois tons seulement, l'aigu, le grave et le moyen, elle produit dans le chant une si puissante, si douce et si parfaite variété ! Il y a peut-être aussi dans le discours une sorte de chant dissimulé, non pas ce chant musical des rhéteurs Phrygiens et Cariens dans leurs péroraisons, mais celui dont veulent parler Démosthène et Eschine, quand ils se reprochent l'un à l'autre leurs inflexions de voix et que Démosthène même accorde à son rival une voix douce et claire. Une remarque qui me semble à faire à propos du charme à donner à la voix dans la déclamation, c'est que la nature elle-même , comme pour régler l'harmonie de nos discours, nous enseigne à élever la voix sur une syllabe de chaque mol, mais sur une seule, dont la place ne peut être en deçà de l'antépénultième. C'est donc la nature que, pour le plaisir de l'oreille, l'art prendra pour guide. Nous devons désirer une belle voix ; s'il ne dépend pas de nous de l'avoir, il dépend de nous de la former et de nous en servir.
(GlCÉRON.)
L'éloquence en Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : Phocion, Démade et Démétrius de Phalère.
Phocion était d'Athènes. Quoiqu'il ait souvent commandé les armées et exercé les plus hautes magistratures, il est beaucoup plus connu par l'intégrité de sa vie que par ses travaux militaires. Aussi nul ne se souvient de ses exploits ; mais sa vertu jouit d'une grande renommée : c'est elle qui lui fil donner le surnom de YHomme de bien. Il resta toujours pauvre, alors qu'il pouvail devenir très riche, grâce aux honneurs qu'on lui déféra fréquemment et aux fonctions éminentes que le peuple lui donnait.
Après avoir joui des faveurs de la fortune jusqu'à l'âge de près de quatre-vingts ans, il devint, sur la fin de sa carrière,
tout à fait odieux à ses concitoyens. D'abord, il s'était entendu avec Démade pour livrer la ville à Antipater, et ses conseils avaient fait envoyer en exil, par un décret du peuple, Démosthène et d'autres citoyens qui passaient pour avoir bien mérité de la république. Il avait choqué les Athéniens, non seulement en servant mal les intérêts de la patrie, mais encore en ne restant pas fidèle à l'amitié ; car c'était avec le secours et l'aide de Démosthène, qui l'avait soutenu contre Charès, qu'il s'était élevé à la position qu'il occupait ; ce même Démosthène l'avait défendu devant les tribunaux dans des affaires capitales et l'avait plusieurs fois fait renvoyer absous. Et lui, Phocion, non seulement ne l'avait pas défendu à l'heure du péril, mais l'avait même trahi.
Il y avait à cette époque deux factions à Athènes, l'une qui soutenait la cause du peuple, l'autre celle des grands. A la tête de cette dernière étaient Phocion et Démétrius de Phalère. Toutes deux s'appuyaient sur la protection des Macédoniens. Le parti populaire favorisait Polysperchon, et les grands étaient pour Cassandre, Sur ces entrefaites, Cassandre fut chasse de Macédoine par Polysperchon. Cet événement donna l'avantage au peuple ; aussitôt il condamna à mort tous les chefs du parti contraire, Phocion et Démétrius de Phalère entre autres, et les chassa de la patrie. Phocion partit pour la Macédoine ; il y fut accusé par Agnonide d'avoir livré le Pirée à Nicanor, jeté en prison par sentence du conseil et reconduit à Athènes pour y être jugé selon les lois.
Comme on le conduisait à la mort, Emphylète, son ami, vint au-devant de lui et lui dit en pleurant : « Quel indigne traitement vous subissez, Phocion ! — Il n'était pas du moins imprévu, répondit-il; c'est le sort qu'ont eu la plupart des grands hommes d'Athènes. »
(Cornélius Xépos.)
LXXYI.
De l'éloquence attique et asiatique.
Vous voyez naître les orateurs et jaillir les sources de l'éloquence en Grèce : elles sont anciennes par rapport à nos annales, mais fort récentes eu égard à celles des Grecs. Avant
que la ville d'Athènes fit ses délices de ce bel art de la parole, elle avait déjà accompli mille choses mémorables tant à la guerre que dans les affaires intérieures. Or, le goût de l'éloquence n'était pas commun à toute la Grèce, mais propre à Athènes. Qui connaît, en effet, un orateur d'Argos, de Corinlhe ou de Thèbes existant à cette époque? A moins toutefois qu'on n'aime à soupçonner quelque éloquence chez Epaminondas, qui était instruit. Quant à Lacédémone, je n'ai pas entendu dire que jusqu'à ce jour elle ait produit aucun orateur. Ménélas lui-même nous est représenté par Homère comme parlant avec douceur, mais comme parlant peu. Or, la brièveté est parfois un mérite dans certaines parties d'un discours; dans l'éloquence, en général, ce n'est point une qualité.
Mais, hors de la Grèce,, on étudia beaucoup l'éloquence, et les plus grands honneurs accordés à ce genre de mérite rendirent illustre le nom d'orateur. Car, aussitôt que l'éloquence fut sortie du Pirée, elle parcourut toutes les îles et voyagea dans l'Asie entière. Mais elle s'altéra au contact des mœurs étrangères, perdit cette pureté de la diction attique, qui était pour elle la santé, et désapprit presque la langue maternelle. De là naquirent les orateurs asiatiques, qu'il ne faut point dédaigner sous le rapport de la rapidité et de l'abondance, mais qui sont peu serrés et trop redondants. Les Rhodiens ont plus de goût et ressemblent davantage aux Attiques. Mais en voilà assez sur les Grecs ; peut-être même ces détails n'étaient-ils pas nécessaires. Je ne puis dire jusqu'à quel point ils étaient nécessaires ; mais, à coup sûr, ils m'ont été agréables, et non seulement je ne les ai pas trouvés longs, mais même ils m'ont paru plus courts que je ne le voudrais.
(ClCÉRON.)
De l'atticisme.
Il faut regarder comme orateurs attiques ceux qui se conforment à la délicatesse et à la sévérité des oreilles athéniennes. Il }' a plusieurs sortes d'atticisme. Nos prétendus Attiques n'en soupçonnent qu'une seule : suivant eux, parler avec sécheresse et sans ornement, pourvu qu'on ait de la pu-
reté et de la netteté, c'est la seule forme de l'atticisme. Qu'il ne soit que là, voilà l'erreur ; qu'il soit là, d'accord. S'il n'y a d'attique que ce qu'ils jugent tel, Périclès lui-même n'était pas un orateur attique, Périclès à qui l'on déférait sans contestation le premier rang. S'il n'avait employé que le genre simple, jamais le poète Aristophane n'eût pu dire de lui qu'il lançait des éclairs, qu'il tonnait, qu'il bouleversait la Grèce. Que Lysias, cet écrivain si gracieux et si pur, soit un orateur attique, qui pourrait le nier, pourvu qu'il soit bien entendu que, si Lysias est attique, ce n'est pas parce qu'il est simple et sans ornements, mais parce qu'il n'y a rien chez lui d'inusité ou de choquant? Parler avec éclat, avec force, avec abondance, c'est de l'atticisme, ou bien ni Eschine ni Bémosthène ne sont attiques.
Mais en voici d'autres qui se déclarent disciples de Thucydide : nouvelle secte de maladroits et d'ignorants ! Ceux qui prennent Lysias pour guide imitent au moins un homme du barreau ; il n'a, sans doute, rien de large et d'élevé ; mais il a de la finesse et de l'élégance et peut se produire avec honneur dans les causes judiciaires. Thucydide, lui, raconte les grands événements, les guerres, les combats, avec autorité et exactitude ; mais on ne peut en rien tirer pour l'usage de la parole publique au forum.... Jamais rhéteur grec fit-il un emprunt à Thucydide ? Cependant, tous l'ont loué. J'en conviens, mais comme sage, sévère et profond appréciateur des faits, comme historien qui raconte des guerres, et non comme avocat qui doit plaider des causes judiciaires. Aussi ne l'a-t-on jamais compté parmi les orateurs.... J'ai rencontré aussi quelqu'un qui désirait ressembler à Xénophon. Le style de cet historien est, sans doute, plus doux que le miel ; mais c'est tout ce qui ressemble le moins au tapage du forum.
(ClCÉRON.)
LXXYIII.
De l'atticisme (suite).
Si l'on regarde comme orateurs attiques ceux qui parlent sans extravagance, sans affectation, sans mauvais goût, on a raison de n'estimer que ce qui est attique. C'est condamner
l'inconvenance et l'étrangelé, qui sont comme la démence de l'orateur ; c'est approuver le bon sens et le naturel, qui en sont comme la religion et la pudeur. Il ne doit y avoir à ce sujet qu'une même opinion chez tous les orateurs. Si, au contraire, on place dans le genre attique la maigreur, la sécheresse, la pauvreté des expressions, pourvu qu'elles soient correctes, polies, élégantes, j'y souscris ; mais, comme les orateurs altiques ont des qualités supérieures, il faut se garder d'ignorer leurs degrés de mérite, leurs caractères différents, la nature et la variété des effets qu'ils produisent. — Je veux, dites- vous, imiter les Attiques. — Lesquels? car il en est de plus d'un genre. Y a-t-il différence plus tranchée que celle qui existe entre Démosthène et Lysias, entre ce même Démosthène et Hypéride, entre tous les trois et Eschine ? Lequel imitez-vous donc? Si vous en choisissez un, les autres ne parlaient donc pas avec atticisme? Si vous les imitez tous, comment le pourrez-vous, puisqu'ils diffèrent si fort entre eux ? Et ici, je vous demanderai encore si Démétrius de Phalère était un orateur altique. Pour moi, Athènes elle-même me semble respirer dans ses discours. Mais il est plus fleuri qu'Hypéride et Lysias : c'est que sa nature ou son goût le portaient vers ce genre de style.
Je veux que l'orateur ait le bonheur de voir, qu'à la nouvelle qu'il doit parler, on occupe aussitôt les sièges, on remplit les tribunes, les greffiers donnent ou cèdent gracieusement leur place, l'auditoire est nombreux et les juges sont attentifs. Quand celui qui doit parler se lève, je veux que l'assemblée réclame le silence, qu'il y ait ensuite de fréquentes marques d'approbation, de nombreux transports d'admiration ; que l'on rie quand il le veut, et que, quand il le veut, on pleure, en sorte qu'en voyant de loin ce spectacle, lors même qu'on ignore de quoi il s'agit, on comprenne que celui qui parle intéresse et qu'il y a sur la scène un Roscius. Sachez que celui qui obtient un tel succès est un orateur attique, comme on dit que le fut Périclès, que le fut Hypéride, que le fut Eschine, que le fut surtout Démosthène. Mais si, au lieu d'employer la pompe des ornements oratoires, l'on aime un genre d'éloquence fin, sage, qui soit en même temps naturel et solide jusque dans sa sécheresse, et si l'on soutient que tel était le propre de l'atticisme, on a raison
encore ; car dans un art si grand, si varié, il y a place aussi pour ces finesses de détail.
(Gicéron.)
La philosophie en Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : Aristote et les Péripatéticiens; Xénocrate et les Académiciens ; Antisthène et les Cyniques; Aristippe et les Cyrénaïques ; les Mégariques et les Pyrrhoniens.
Comme Socrate avait donné naissance à plusieurs écoles, parce que ses disciples avaient pris chacun un objet distinct dans les discussions variées et diverses du maître, qui touchaient à toutes choses, on vit essaimer comme autant de familles divisées d'opinions, très opposées et très différentes, quoique tous les philosophes de ces écoles voulussent être appelés socratiques et crussent l'être en effet.
Platon d'abord eut pour élèves Aristote et Xénoerate, dont l'un fut le chef des Péripatéticiens, l'autre donna à son école le nom d'Académie. Après eux, Antisthène qui, dans les entretiens de Socrate, s'était passionné surtout pour les leçons de patience et de sévérité, donna naissance d'abord à la secte des Cyniques, et ensuite à celle des Stoïciens. Enfin Aristippe, dont les discours de Socrate sur la volupté avaient fait les délices, fut le père de la philosophie Cyrénaïque, que lui et ses successeurs défendirent franchement, tandis que les philosophes de nos jours, qui mesurent toutes choses d'après la volupté, en affectant plus de pudeur, ne font pas assez pour la dignité humaine, qu'ils ne dédaignent point, et soutiennent mal la cause de la volupté, qu'ils veulent embrasser. Il y eut encore d'autres sectes de philosophes, qui presque tous se prétendaient disciples de Socrate, Erétriens, Hériiliens, Mégariens, Pyrrhoniens ; mais il y a longtemps que les attaques et les raisonnements des écoles précédentes les ont ruinées et détruites. Parmi les sectes qui subsistent encore, celle qui a entrepris de soutenir la volupté, quand même ses principes auraient quelque apparence de vérité, est bien loin de l'orateur que nous cherchons, et dont nous voulons faire l'auteur des résolutions publiques, pour la ges-
tion des affaires de l'Etat et le chef du Sénat et du peuple par sa sagesse et son éloquence dans les assemblées publiques.
Speusippe, fils d'une sœur de Platon, Xénocrate, qui avait eu Platon pour maître, Polémon et Crantor, disciples euxmêmes de Xénocrate, ne diffèrent pas beaucoup dans leur doctrine d'Arislole, qui avait, comme eux, entendu les leçons de Platon : mais ils ne l'égalent peut-être pas pour la variété et l'abondance de l'élocution.
(ClCÉRON.)
La philosophie en Grèce au IV» siècle avant l'ère chrétienne : les Académiciens, les Péripatéticiens et les Cyniques.
A l'ombre de l'autorité de Platon, génie varié, multiple et fécond, s'établit un système de philosophie un et identique sous la double dénomination d'Académiciens et de Péripatéticiens : d'accord sur les choses, ils ne différaient que sur les termes. En effet, si Platon laissa, pour ainsi dire, l'héritage de sa philosophie à Speusippe, fils de sa sœur, ses deux disciples les plus distingués par le savoir et l'amour du vrai étaient Xénocrate de Chalcédoine et Aristote de Stagire. Ceux qui suivaient Aristote furent appelés Péripatéticiens, parce qu'ils discouraient en se promenant dans le Lycée. Ceux qui, suivant l'usage institué par Platon, avaient l'habitude de s'assembler et de s'entretenir dans l'Académie, qui est l'autre gymnase d'Athènes, durent leur nom au nom de ce lieu. Mais les uns et les autres, remplis des idées fécondes de Platon, formulèrent la philosophie en un système déterminé, et en même temps riche et complet. Us abandonnèrent le doute universel de Socrate et son habitude de discuter sur tout sans rien affirmer. Ainsi se forma ce que Socrate n'approuvait aucunement, une science philosophique, avec des questions ordonnées et un enseignement méthodiquement distribué. Tout d'abord, cet enseignement était un, comme je l'ai dit, sous une double dénomination ; car il n'y avait aucune différence entre les Péripatéticiens et cette ancienne Académie. Aristote l'emportait, à ce qu'il me semble, par la fécondité de son génie ; mais les uns et les
autres puisaient à la même source et établissaient la même distinction entre les choses qu'on doit rechercher et celles qu'on doit fuir. (Cicéron.)
Speusippe et Xénocrate. qui, les premiers, avaient hérité du système et de l'autorité de Platon, et après eux, Polémon, Cratès et en même temps Crantor, réunis dans l'Académie, défendaient avec zèle les doctrines qu'ils avaient reçues de leurs prédécesseurs. (Cicéron.)
Antisthène, dans son livre qui est intitulé le Physicien, dit que les peuples révèrent plusieurs dieux, mais que la nature n'en reconnaît qu'un, et par là il renverse la puissance et la nature des dieux. Speusippe ne travaille pas mieux à arracher des esprits la connaissance des dieux en suivant les traces de son oncle, et en affirmant que c'est une certaine force animée qui gouverne tout. Aristote, d'accord en cela avec son maître Platon, brouille bien des choses.
(Cicéron.)
La philosophie en Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : Aristote et Théophraste.
Aristote, voyant qu'Isocrate avait rendu son école florissante en s'entourant de disciples illustres et en abandonnant dans ses leçons les discussions judiciaires et politiques pour d'oisives et élégantes dissertations, changea tout à coup presque entièrement la forme de son enseignement et s'appliqua un vers de Philoctète, en y faisant un léger changement. Philoctète dit ; « Il est honteux de se taire et de laisser parler les barbares ; » Aristote disait : « Et de laisser parler Isocrate. » Il para et embellit toute cette doctrine et joignit la connaissance des choses à la pratique de l'art oratoire. Son mérite n'échappa point à la haute sagesse du roi Philippe, qui l'appela comme précepteur près de son fils Alexandre, pour que ce prince apprît d'un tel maître la science de bien faire et celle de bien dire. (Cicéron.)
Aristote, le premier, ébranla la théorie des idées que Platon avait embrassée avec tant d'ardeur, qu'il disait qu'il y avait en elles quelque chose de divin. Théophraste, philosophe
d'une suave éloquenee et de mœurs si pures qu'il prévenait par un air de probité et de candeur, ébranla plus fortement encore l'autorité de l'ancienne doctrine.
(ClCÉRON.)
Aristote, qui par son génie éminent, sa science, sa fécondité et son esprit d'observation, surpasse de beaucoup tous les autres philosophes (j'excepte toujours Platon), après avoir posé comme principes de toutes choses les quatre éléments connus, estime qu'il y a une cinquième essence, d'où l'âme tire son origine. Penser, prévoir, apprendre, enseigner, inventer et tant d'autres actes, se souvenir, aimer, haïr, désirer, craindre, s'affliger, se réjouir, toutes ces choses et celles qui leur ressemblent ne peuvent, à son avis, être propres à aucun de ces quatre éléments. II a donc recours à un cinquième élément, qui n'a pas de nom ; il appelle l'âme d'un nom nouveau une entéléchie, c'est-à-dire un principe de mouvement continu et perpétuel.
(ClCÉRON.)
La philosophie en Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : Aristote, Théophraste et Ménédème.
Le philosophe Aristote était âgé de près de soixante-deux ans lorsqu'il fut atteint d'une maladie qui lui laissait peu d'espérance de vivre. Alors, tous les disciples de son école vinrent le trouver, en le priant avec instances de choisir luimême, pour lui succéder dans son école et son enseignement, un homme qui, après la mort du maître, fût pour eux comme un autre Aristote et complétât son œuvre pour l'étude et le culte des doctrines qu'il leur avait inculquées. 11 y avait alors dans son école un grand nombre d'hommes distingués, mais deux surtout, Théophraste et Ménédème ; ils l'emportaient sur les autres par leur talent et leur savoir. Théophraste était de l'île de Lesbos, Ménédème de Rhodes. Aristote répondit à ses disciples qu'il ferait ce qu'ils désiraient, quand il le jugerait opportun. Peu de temps après, en présence des mêmes disciples qui lui avaient demandé de désigner un maître : « Le vin que je bois, dit-il, ne convient pas à ma santé ; il est âpre et malsain. Il faut donc me
chercher quelque vin étranger, de Rhodes, par exemple, ou de Lesbos, veuillez me procurer de l'un et de l'autre. Je prendrai celui qui me sera le plus salutaire. » On court, on s'empresse, on trouve, on apporte le vin. Alors Aristote demande celui de Rhodes; il le goûte : « Certes, dit-il, ce vin est fort et agréable. » Il demande ensuite celui de Lesbos, le goûte de même : « L'un et l'autre sont certainement bons, dit-il ; mais celui de Lesbos a plus de douceur. » A ces mots, il ne fut plus douteux pour personne que le philosophe n'eût choisi par cette parole, d'une manière ingénieuse et délicate, non pas son vin, mais son successeur. C'était Théophraste de Lesbos, d'une douceur infinie dans son éloquence comme dans ses mœurs. Peu de temps après Aristote mourut, et tous ses disciples passèrent à Théophraste.
(àdlu-Gelle.)
La philosophie en Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : Aristote, Théophraste, Xénocrate.
Il y a des philosophes qui se sont exprimés avec élégance : Théophraste même a mérité son nom par son divin langage ; Aristote a défié Isocrate lui-même; on dit que les Muses semblent avoir parlé par la bouche de Xénophon, et de tous ceux qui ont jamais écrit ou parlé, Platon est de beaucoup le premier pour la grâce et la majesté; leur élocution pourtant n'a ni le nerf ni l'aiguillon de l'éloquence du forum.
(Cicéron.)
Aristote, vieilli, ridé et conservant à peine un reste de vie, qu'il passait dans la profonde paix des lettres, travailla si puissamment au salut de sa patrie que, du lit où il était couché, à Athènes, il arracha Stagire, rasée par les ennemis, des mains des Macédoniens, qui l'avaient détruite. Aussi le renversement et la ruine de cette ville sont-ils moins connus comme l'œuvre d'Alexandre que son rétablissement comme l'œuvre d'Aristote. On voit donc quelle générosité, quel pieux dévouement ont eu pour leur patrie des hommes de toutes les conditions, de tous les âges, comment une foule de merveilleux exemples a rendu dans l'univers un éclatant témoignage aux plus saintes lois de la nature.
(Valère Maxime.)
Quels honneurs Athènes ne rendit-elle pas à Xénocrate, aussi illustre par sa sagesse que par sa vertu ! Forcé de témoigner en justice, il était devant l'autel pour jurer, selon l'usage de la cité, qu'il avait dit la vérité : tous les juges se levèrent et déclarèrent qu'il n'avait pas besoin de prêter le serment; ils crurent devoir épargner à sa véracité une formalité dont ils ne devaient pas se dispenser eux-mêmes, bientôt après, pour prononcer la sentence.
(Valère Maxime.)
Xénocrate a soutenu que l'âme n'avait point de figure et n'était pas un corps; il a dit qu'elle était véritablement un nombre, et que les nombres, comme l'avait déjà pensé Pylhagore, jouaient un très grand rôle dans la nature.
Xénocrate, condisciple d'Aristote, n'est pas plus sage en cette matière. Dans ses livres qui traitent de la nature des dieux, il ne décrit aucune forme divine. 11 dit qu'il y a huit dieux : cinq sont dans les astres qu'on appelle planètes ; les étoiles fixes du firmament n'en font qu'un autre toutes ensemble, comme autant de membres épars ; il leur adjoint le soleil comme septième, et la lune comme huitième. Par quel sentiment ces dieux-là peuvent-ils être heureux, c'est ce qu'il est impossible de comprendre.
(Gicéron.)
LXXXIY.
La philosophie en Grèce au IVe siècle avant l'ère chrétienne : les Cyrénaïques; les Cyniques; Diogène de Sinope.
Que pensez-vous des Cyrénaïques? Ces philosophes, qui ne sont pas du tout à mépriser, n'admettent rien de perceptible à l'extérieur et prétendent ne percevoir que ce qui leur est attesté par le sens intime, comme la douleur, le plaisir. Quelle est la couleur, quel est le son d'un objet? Ils n'en savent rien ; ils sentent seulement qu'ils sont affectés d'une certaine manière. (Gicéron.)
Il ne faut écouter ni les Cyniques, ni quelques Stoïciens presque Cyniques, qui nousblâment et nous raillent d'appeler honteuses, à cause des noms et des termes qui les expriment, des choses qui, en réalité, ne sont pas honteuses, et d'ap-
peler, au contraire, de leur nom des actions réellement honteuses. Le vol, la fraude, l'adultère, voilà des choses honteuses ; mais on les nomme sans obscénité ; l'acte par lequel on se donne des enfants est honnête en soi ; mais le désigner est obscène. C'est par beaucoup d'autres arguments semblables que ces philosophes combattent la pudeur. Pour nous, suivons la nature et évitons tout ce qui peut choquer les yeux et les oreilles. Que notre maintien, notre démarche, notre manière de nous asseoir et de nous coucher, notre physionomie, nos regards, nos gestes, soient toujours conformes à la décence. (Cicéron.)
Alexandre, après avoir acquis le titre d'invincible, ne put vaincre le désintéressement de Biogène le Cynique. Il s'approcha de lui, un jour qu'il était assis au soleil, et l'engagea à lui dire quelle faveur il voulait qu'on lui accordât. De la pierre où il était placé, ce philosophe d'un surnom méprisable, mais d'une force d'âme inébranlable, lui répondit : « Dans un moment, tu vas être satisfait ; mais en attendant, retire-toi, s'il te plaît, de mon soleil. » Ces paroles exprimaient cette pensée : Alexandre essaie de renverser Diogène de son banc de pierre par le charme des richesses ; il aura plutôt renversé Darius de son trône par les armes. Ce même philosophe lavait ses légumes à Syracuse; Aristippe lui dit : « Si tu voulais flatter Denys, tu ne prendrais pas une telle nourriture. — Et toi-même, répliqua Diogène, si tu voulais prendre une pareille nourriture, tu ne flatterais pas Denys. »
(Valère Maxime.)
Les artistes grecs du IV<> siècle avant l'ère chrétienne : Timanthe, Protogène, Apelle, Aétion, Nicomaque.
Parmi ceux qui font attention à des ouvrages d'un ordre inférieur à l'éloquence, est-il quelqu'un qui ne voie que les statues de Canaque sont trop raides pour imiter la nature ? Celles de Calamis ont de la dureté, mais cependant quelque chose de plus moelleux que celles de Canaque. Celles de Myron n'approchent pas encore assez de la vérité ; pourtant on n'hésite pas à les déclarer belles. Celles de Polyclète sont
plus belles encore, pour moi du moins ; je vois en elles de purs chefs-d'œuvre. Il y a le même progrès en peinture. Nous louons dans Zeuxis, Polygnote et Timanthe, et les artistes qui n'ont employé que quatre couleurs, le dessin et la pureté des formes ; mais dans Aétion, Nicomaque, Protogène et Apelie, tout est déjà parfait. Je crois qu'il en est ainsi de toutes les autres choses : rien n'a été inventé et perfectionné en même temps. On ne doit pas douter qu'il n'y ait eu des poètes avant Homère : on peut en juger par ces vers qu'il fait chanter aux repas des Phéaciens et à ceux des prétendants. (Cicéron.)
Timanthe avait beaucoup de talent ; on a de lui une Iphigénie, que les éloges des orateurs ont célébrée : elle était debout, près de l'autel où elle devait mourir ; la tristesse était peinte sur le visage de tous les assistants, et principalement de l'oncle de la victime. Après avoir ainsi épuisé toutes les images de la douleur, Timanthe voila le visage du père, qu'il ne pouvait représenter dignement.
(Pline l'Ancien.)
Timanthe, qui était, je crois, de Cythnie, avait représenté dans le tableau qui lui mérita le prix sur Golos de Céos, le sacrifice d'Iphigénie, Calchas triste, Ulysse plus triste encore, et il avait donné à Ménélas l'expression de la douleur la plus profonde que l'art pût rendre; après avoir ainsi épuisé tous les degrés d'émotion, il ne savait comment représenter dignement le visage du père d'iphigénie : il lui voila la tête et laissa au cœur de chacun le soin de se figurer sa douleur.
(QUINTILIEN
Les artistes grecs du IV« siècle avant l'ère chrétienne : Protogène, Pamphile, Mélanthe, Antiphile, Théon de Samos, Apelie, Euphranor, Lysippe, Praxitèle.
C'est vers le règne de Philippe, et jusqu'aux successeurs d'Alexandre, que la peinture fut le plus florissante, mais avec des qualités diverses : ainsi Protogène brille par le fini ; Pamphile et Mélanthe, par la science du dessin ; Antiphile, par la facilité ; Théon de Samoa, par la conception de ces tableaux
qu'on appelle fcttrotaictç, des images ; Apelle, par le génie et par cette grâce dont il se glorifie lui-même par-dessus tout. Euphranor est admirable parce qu'il possédait toutes les autres qualités des meilleurs maîtres et qu'il était aussi excellent sculpteur qu'excellent peintre.
On assure que Lysippe et Praxitèle ont le mieux reproduit la réalité ; car on reproche à Démétrius d'avoir excédé dans cette imitation et plus recherché la ressemblance que la beauté. (Quintilien.)
Duris affirme que Lysippe de Sicyone ne fut l'élève de personne, et que, d'abord ouvrier en airain, il commença à se risquer sur une réponse du peintre Eupompe. On lui avait demandé lequel de ses prédécesseurs il prenait pour modèle : « C'est la nature elle-même, dit-il en montrant une multitude d'hommes, et non pas un artiste qu'il faut imiter. » Lysippe est de tous les sculpteurs celui qui fit le plus de statues : il est l'auteur de quinze cents, dit-on, toutes d'une perfection telle que chacune d'elles suffirait pour illustrer un artiste.... Lysippe est célèbre par une joueuse de flûte dans l'ivresse, par des chiens et une chasse, et surtout par un quadrige avec le soleil tel que les Rhodiens le représentent. Il fit aussi beaucoup de statues d'Alexandre le Grand, en commençant par le représenter dans son enfance. .Néron, qui aimait beaucoup l'Alexandre enfant, le fit dorer. Puis, cet ornement ayant fait disparaître les grâces de l'art, on enleva l'or, et, dans cet état, on estimait cette statue plus précieuse, même avec les cicatrices qui restaient et avec les rayures dans lesquelles l'or s'était incrusté. Le même statuaire a fait un Héphestion, l'ami d'Alexandre le Grand; quelques-uns l'attribuent à Polyclète, alors que ce dernier était antérieur de près de cent ans.
(Pline l'Ancien.)