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SENEQUE LE TRAGIQUE

GCXXV.

Cassandre prophétise la mort d'Agamemnon.

Jamais, dans le délire de mon âme prophétique, l'avenir ne s'offrit si clairement à mes yeux : je le vois, j'y assiste, j'en jouis. Ce n'est pas une image trompeuse qui abuse mes regards. Quel spectacle ! Un festin, préparé dans la demeure royale, s'y célèbre comme notre dernier banquet de Phrygie ; le lit des convives brille de la pourpre d'Ilion ; le vin se boit dans les coupes d'or du vieil Assaracus. Et lui, Agamemnon, oc«upe le haut de la table, étendu sur un tapis brodé et portant sur lui-même les superbes dépouilles de Priam. Sa femme l'invite à quitter ces vêtements arrachés à l'ennemi et à revêtir plutôt ceux que lui a tissés la main d'une épouse fidèle....

Horreur! mon âme frissonne. Un exilé assassinera donc son roi, un adultère l'époux légitime ! Le moment fatal est arrivé : la fin du repas verra couler le sang du maître de la maison ; ce sang se mêlera au vin. La robe fatale dont il est revêtu le livrera enchaîné à une mort perfide. Ses mains n'y trouvent point d'issue et sa tête est enlacée dans des plis flottants et inextricables. D'une main tremblante le lâche lui perce le flanc ; mais il n'enfonce le fer qu'à demi; il s'arrête, frappé de stupeur, au milieu de la blessure ! Mais Agamemnon, comme dans les forêts profondes (!) un sanglier au poil hérissé,

(t) Lire dans le texte silvis aper, au lieu de silvas.

qui s'efforce de s'arracher aux filets qui l'enchaînent, resserre ses liens par ses mouvements et déploie une rage inutile, Agamemnon veut déchirer les plis flottants et inextricables qui l'étreignent de toutes parts. Tout enlacé qu'il est, il cherche à saisir son ennemi.

La fille de Tyndare arme d'une hache sa main furieuse, et, de même que le sacrificateur à l'autel désigne des yeux, avant de frapper, la place où le fer doit s'enfoncer dans le cou des taureaux, elle balance de côté et d'autre sa main scélérate. Elle frappe : c'en est fait d'Agamemnon.

(Agamemnon, acte V, v. 872 el suiv.)

GCXXVI.

Bonheur de la médiocrité.

Vous tous qui portez le sceptre, quoique tout un peuple assiège en même temps les cent avenues de votre palais, quoique une multitude immense vous fasse cortège, à peine comptez-vous un ami fidèle dans ces flots de courtisans. Il en est peu qui s'attachent au roi et non à sa puissance; la plupart sont attirés par l'éclat de la cour. L'un veut être près du roi et marcher brillamment au milieu des grandes cités : son cœur malheureux brûle de l'amour de la gloire! L'autre veut assouvir sa faim de trésors et ce n'est pas assez pour lui de tout ce qu'il y a de pierres précieuses semées sur les bords de l'Jster; les richesses de la Lydie entière et de cette contrée, exposée au souffle du Zéphyr et qu'enchante for qui étincelle dans les flots rayonnants du Tage ne peuvent étancher sa soif de l'or. Cupidité! Cupidité! la nature est trop peu pour toi! Quitter la route battue, c'est courir sur un chemin qui ne sera jamais sûr. Que d'autres soient heureux et que leur grand nom retentisse au loin. Pour moi, que jamais la foule ne parle de ma puissance. Puisse toujours ma barque légère raser le rivage et qu'un souffle puissant ne la force jamais à traverser la haute mer! La fortune épargne les embarcations qui sont en sûreté près du rivage, et elle cherche au large les embarcations qui s'y promènent.

[Hercule furieux, acte II, scène 5.)

CGXXVII.

Médée.

Je vous invoque, ombres silencieuses, el vous, divinités funèbres, noir Chaos, ténébreux palais du sombre Pluton, cavernes de la hideuse mort, entourées des fleuves du Tartare ! Ames coupables, que vos supplices soient suspendus ; accourez à ce nouvel hymen ! Que la roue qui torture les membres d'Ixion s'arrête et qu'il puisse toucher la terre; que Tantale boive en toute sécurité les eaux du Pirène ; il me faut un châtiment plus cruel pour le beau-père de mon époux. Que le rocher de Sisyphe, roulant à travers d'autres rochers, cesse de tomber sur lui. Et vous, Danaïdes, qui vous consumez en vains efforts pour emplir des urnes sans fond, venez toutes; ce jour réclame vos mains criminelles. Et loi, qu'invoquent mes enchantements, astre des nuits, viens, descends sous ton aspect le plus sinistre, et donne à ton triple visage un air menaçant. C'est pour toi que, suivant l'usage de mon pays, j'ai dénoué ma chevelure et erré pieds nus dans les forêts solitaires, fait tomber la pluie par un ciel sans nuages, refoulé dans leurs abîmes les flots de la mer, el contraint l'océan d'apaiser sa fureur et de faire rentrer dans ses grottes profondes ses vagues mugissantes. J'ai bouleversé les lois de la nature et le monde a vu luire en même temps et le soleil et les astres de la nuit. Et vous, Grande et Petite Ourse, vous vous êtes plongées dans des flots qui vous étaient interdits. J'ai changé Tordre des saisons ; la terre, à ma voix, s'est couverte l'été des fleurs du printemps, et Cérès s'est vue contrainte de mûrir des moissons sous les glaces de l'hiver. Le Phase impétueux a fait remonter ses flots vers leur source, et l'Ister, partagé en tant d'embouchures, a réprimé la violence de son cours et promené sur toutes ses rives son onde paresseuse.

{Médée, acte IV, scène 2, v. 740-764.)

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