PÉTRONE
CGXXVIII.
Corruption de Rome.
L'univers entier était aux mains du Romain vainqueur ; il possédait et les mers, et ]es terres, et tout ce que parcourent l'astre du jour et celui de la nuit, et il n'était point rassasié. Les mers gémissaient sous des vaisseaux chargés qui les sillonnaient en tous sens. S'il y avait au loin quelque recoin caché, s'il y avait quelque terre d'où l'on rapportât de l'or, c'était un ennemi! Les destins étaient prêts aux horreurs de la guerre pour chercher des richesses ! Les joies connues du vulgaire n'avaient aucun charme, et les plaisirs à l'usage des plébéiens- étaient des plaisirs usés ! Le soldat louait le coquillage des eaux assyriennes; ta pourpre de la terre le disputait à la pourpre des mers. Ici, ce sont les Numides (1) avec leurs marbres ; là, les Sères avec leurs nouveaux tissus, et les peuples d'Arabie qui dévastent leurs champs.
Mais voici d'autres maux, plaies d'une paix désastreuse : on poursuit la bête fauve dans les forêts du Maure ; on fouille les profondeurs du désert d'Ammon, en Afrique, afin d'avoir cet animal gigantesque à la dent précieuse pour qui l'a mis à mort. Le tigre étranger surcharge nos flottes; il arrive transporté dans une cage d'or pour boire du sang humain aux applaudissements de tout le peuple. Mais, ô honte, faut-il dire, faut-il révéler ces crimes, avant-coureurs de la chute de Rome? Comme chez les Perses, dès la fleur de la puberté, on supprime les hommes; le fer enlève l'organe de la virilité. La nature se cherche et ne se trouve pas !
La gourmandise est ingénieuse ! Le sorget est pris au fond des eaux de la Sicile et apporté vivant sur nos tables. Les huîtres, arrachées au rivage du Lucrin, font valoir un repas et renouvellent à grands frais l'appétit. Les eaux du Phase sont dépeuplées de leurs oiseaux, et sur la rive muette on n'entend plus que le souffle du vent dans le feuillage désert. {De la guerre civile ou du changement de la république : Satyricon, ch. cxix.)
(1) Lire dans le texte Numidœ, au lieu de Munidœ.
Les écoles de déclamation ont gâté la vraie éloquence.
Les rhéteurs, tous les premiers, ont perdu l'éloquence. Avec leurs vains et puérils cliquetis de mots, avec leurs jeux de phrase artificiels, ils sont parvenus à énerver, à abattre le corps du discours. Les déclamations ne faisaient pas encore les délices des jeunes gens, quand Sophocle et Euripide trouvèrent les mots qu'ils devaient employer. Un docteur à l'ombre de son école n'avait pas encore détruit les talents, quand Pindare et les neuf lyriques chantèrent sur les rythmes d'Homère. Et pour ne pas citer en témoignage les poètes seuls, certes, je ne vois point que Platon ou Démosthène aient abordé ce genre d'exercice. La noblesse et, pour ainsi dire, la pudeur du discours n'admettent ni fard ni bouffissure : sa beauté naturelle fait son élévation. C'est depuis peu que celte loquacité ronflante et hyperbolique a passé de l'Asie dans Athènes et a flétri par son influence, comme un astre malfaisant, les jeunes esprits qui s'élevaient vers les grandes choses. Du même coup, le génie oratoire s'arrêta paralysé et se tut. — Bien plus, les parents eux-mêmes sont dignes de blâme pour ne pas vouloir le progrès de leurs enfants sous un enseignement sévère. S'ils les laissaient avancer pas à pas dans leurs travaux, et que d'austères lectures pussent mûrir les jeunes gens studieux, tandis que les préceptes de la philosophie régleraient leurs cœurs et qu'ils écouteraient longtemps ce qu'ils voudraient imiter, bientôt notre noble éloquence reprendrait sa majestueuse autorité.
(Le Satyricon, ch. n et iv.)