VELLEIUS PATERCULUS
GCXXX.
Sur Scipion Emilien.
Publius Scipion Emilien , surnommé l'Africain après avoir détruit Garthage, fut, à la suite de nombreux échecs
éprouvés par les Romains sous les murs de Numance, créé consul pour la seconde fois. Envoyé en Espagne, il répondit aux espérances qu'inspiraient sa fortune et sa valeur éprouvées en Afrique. Un an et trois mois après son arrivée, Numance, que des ouvrages avaient enserrée de toutes parts, était détruite et rasée au niveau du sol. Jamais avant lui, chez aucun peuple, un général n'immortalisa son nom d'une manière plus éclatante par la ruine des places assiégées. Car la destruction de Carthage et de Numance nous délivra de la crainte inspirée par la première de ces deux villes et nous vengea des affronts que la seconde nous avait fait subir. Comme le tribun Carbon demandait à ce Scipion ce qu'il pensait du meurtre de Tibérius Gracchus : « Si Gracchus, répondit-il, avait l'intention de se saisir du pouvoir, sa mort a été juste. » Et comme à ces mots toute l'assemblée se récria : « Les ennemis que j'ai tant de fois vus en armes, reprit-il, ne m'ont point effrayé par leurs clameurs. Comment pourrais-je redouter les vôtres, vous qui n'êtes que les faux fils de l'Italie ? » Peu de temps après son retour à Rome, sous le consulat de M. Aquilius et de C. Sempronius, il y a de cela cent cinquante ans, Scipion, après deux consulats et deux triomphes, et la destruction des deux villes qui étaient la terreur de la république, fut un malin trouvé mort dans son lit, et ou remarqua sur sa gorge des traces de strangulation. La mort d'un si grand homme ne fut l'objet d'aucune enquête. On emporta le corps et on voila la tête de celui dont les exploits avaient permis à Rome d'élever sa tête au-dessus du monde entier. Que sa mort ait été naturelle, comme la plupart le prétendent, ou qu'elle ait été préparée par un crime, comme quelques écrivains l'ont rapporté, il n'en est pas moins vrai que sa vie fut très glorieuse et qu'il n'y avait jusque alors que celle de son aïeul qui pût en surpasser l'éclat.
(Histoire romaine, liv. II, ch. iv.)
Mort de Cicéron.
Il n'y eut rien de plus révoltant, à l'époque du triumvirat, que la proscription de Cicéron par Auguste : la scélératesse d'Antoine étouffa celle voix éloquente, organe de la patrie !
Et personne ne défendit la vie de celui qui avait défendu £i longtemps les intérêts publics de l'Etat et les intérêts privés des citoyens. Mais c'est en vain, Marc-Antoine (l'indignation qui s'échappe de mon cœur et de mon âme me force de rompre avec la forme ordinaire de l'œuvre que je me suis proposée), c'est en vain, dis-je, que tu as mis à prix cette tête si glorieuse et excité par un funèbre salaire à l'assassinat du sauveur de Ja république, d'un si grand consul ! Tu n'as ravi à Marcus Cicéron que les derniers jours d'une vieillesse inquiète, d'une vie qui, sous ta domination, eût été plus malheureuse que la mort ne pouvait l'être sous ton triumvirat. Loin d'obscurcir la renommée et la gloire de ses actions et de ses discours, tu n'as fait que les accroître. Son nom vit et vivra dans la mémoire de tous les siècles : tant que subsistera sain et sauf ce grand corps du monde, œuvre du hasard ou de la Providence ou de quelque autre cause que ce soit, que seul peut-être des Romains il pénétra par la force de son esprit, embrassa par son génie, éclaira par son éloquence, la gloire de Cicéron demeurera inséparable de la durée de l'univers, et la postérité entière admirera les discours qu'il a écrits contre loi : ta vengeance à son égard sera un objet d'exécration, et le genre humain périra plus tôt dans l'univers que Je souvenir de Cicéron.
(Histoire Romaine, liv. II, eh. lxvi.)