VALERE MAXIME
Hardiesse de repartie de deux femmes.
Une femme avait été injustement condamnée par le roi Philippe complètement ivre : « J'en appellerais bien, ditelle, à Philippe, mais à Philippe à jeun. » Ces mots dissipèrent les fumées du vin, réveillèrent l'attention du prince, le rendirent à lui-même et le forcèrent à prononcer, après un examen plus réfléchi de la cause, une sentence plus équitable. Ainsi, cette femme arracha une justice qu'elle n'avait pu d'abord obtenir ; elle trouva plus d'appui dans la liberté de ses paroles que dans son innocence !
Mais voici un trait de liberté, non seulement courageuse, mais encore spirituelle. Tandis que tous les Syracusains faisaient des vœux pour la mort de Denys, leur tyran, à cause de l'excessive dureté de son caractère et des charges intolérables dont il les accablait, une femme d'une extrême vieillesse priait seule Jes dieux, tous les matins, de conserver les jours du prince et de le laisser lui survivre. Aussitôt que Denys en eut connaissance, surpris d'une bienveillance à laquelle il n'avait pas droit, il fit venir cette femme et lui demanda pourquoi cette prière et comment il l'avait méritée. « J'ai, dit-elle, de bonnes raisons d'agir ainsi; quand j'étais jeune, nous avions un insupportable tyran ; je désirais en être délivrée. Il fut tué : un autre plus terrible s'empara de la citadelle. Je regardais encore comme un grand bonheur de voir finir sa domination. Vous êtes devenu notre troisième tyran et pire que vos devanciers. C'est pourquoi, dans la crainte que, si vous venez à disparaître, un maître encore plus méchant ne prenne votre place, je dévoue ma tête pour votre conservation. » Denys eut honte de punir une audace aussi spirituelle.
(Faits et dits mémorables, liv. VI, ch. n.)
GCXXXIII.
Modération de P. Cornélius Scipion, le second Africain.
Le second Africain faisait, en qualité de censeur, la clôture du lustre ; au milieu du sacrifice d'usage, le greffier public lui lisait la formule ordinaire de la prière par laquelle on demandait aux dieux immortels l'amélioration et l'accroissement de l'empire du peuple romain. « Il est assez prospère et assez grand, dit alors Scipion ; aussi je prie le ciel de le conserver toujours dans cet état. » Et aussitôt il fit corriger en ce sens dans les registres publics la formule des prières. Désormais les censeurs s'en tinrent à ce vœu modéré dans la clôture des lustres. Scipion eut la sagesse de penser qu'il fallait souhaiter l'agrandissement de l'empire à l'époque où l'on allait chercher les triomphes en deçà de la septième pierre ; mais quand la république romaine possédait la plus grande partie de l'univers, c'était de l'avidité
que d'étendre au delà ses désirs, et Rome devait se trouver pleinement, heureuse de ne rien perdre de ce qu'elle possédait. Il ne fit pas paraître moins de modération sur son tribunal, pendant sa censure. A la revue des centuries de chevaliers, voyant s'avancer Licinius Sacerdos, qu'on avait appelé, il lui dit : « Je sais que vous vous êtes rendu formellement coupable de parjure, et s'il se présente contre vous un accusateur, il peut compter sur mon témoignage. » Mais personne ne se présentant pour ce ministère : « Sacerdos, lui dit-il, emmenez votre cheval ; le censeur vous fait grâce de la flétrissure. Je ne veux pas avoir l'air de remplir contre vous le rôle d'accusateur, de témoin et de juge. »
(Faits et dits mémorables, liv. IV, ch. Ier.)
GCXXXIV.
Le bonheur.
Nous avons rapporté beaucoup d'exemples de l'inconstance de la fortune; on ne peut en citer qu'un très petit nombre de la constance de ses faveurs : ce qui montre qu'elle frappe les coups sinistres avec empressement et qu'elle n'accorde la prospérité qu'avec réserve. Quand elle s'est fait une loi d'oublier sa malignité (i), non seulement elle entasse sur une seule tête les plus nombreux et les plus grands biens, mais encore elle en assure pour toujours la possession. Voyons donc par quelle série de bienfaits elle conduisit Q. Métellus, depuis le premier jour de sa vie jusqu'à son dernier soupir, au comble du bonheur, sans que sa bienveillance se lassât jamais. Elle voulut qu'il naquît dans une ville reine du monde ; elle lui donna les parents les plus illustres; à ces avantages elle joignit les plus rares qualités de l'esprit et des forces corporelles capables de supporter les fatigues ; elle lui ménagea une épouse remarquable par sa chasteté et sa fécondité ; elle lui prodigua les honneurs du consulat, les dignités du commandement, la gloircdu triomphe le plus éclatant; elle lui permit de voir en même temps trois de ses fils, dont l'un avait même obtenu la censure et le triomphe, devenus personnages consulaires, le quatrième revêtu de la préture, et de marier
(1) Lire dans le texte : malignitatis oblivisci.
trois filles dont il put presser les enfants sur son sein. Parmi tant de naissances, tant de berceaux, tant de toges -viriles, tant de cérémonies nuptiales, d'honneurs, de commandements, en un mot tant de motifs de félicitations, pas un deuil, pas une souffrance, pas un sujet de tristesse. Contemplez le ciel : à peine y Irouverez-vous un tel bonheur, puisque nous voyons les plus grands poètes attribuer au cœur des dieux l'affliction et la douleur.
(Faits et dits mémorables, liv. VII, ch. iet.)
GELSE
Qualités d'un bon médecin.
Asclépiade a dit que le devoir d'un médecin est de guérir sûrement, promptement et agréablement. Cela serait à désirer; mais trop de précipitation et d'envie de plaire au malade n'est pas ordinairement sans danger. On fera mieux de chercher les ménagements à prendre pour réunir, autant que possible, toutes ces qualités, en soDgeant toujours et avant tout à sauver le malade. Le même Asclépiade était encore d'avis qu'il faut sur-le-champ abattre les forces du malade par les veilles, par une grande soif, à tel point que les premiers jours il ne lui permettait même pas de se rincer la bouche. Cela prouve d'autant mieux l'erreur de ceux qui pensent que sa méthode était très douce : car, s'il souscrivait aux fantaisies du malade alité dans les derniers jours de la maladie, au début il se conduisait en bourreau. Pour moi, je ne suis pas d'avis qu'il faille sur-le-champ abattre les forces du malade, parce que la faiblesse engendre les plus grands dangers et que la nourriture donnée à propos est quelquefois un excellent remède. Il faut encore avoir égard au genre de maladie, au tempérament du malade, au climat, à l'âge, à la saison, et certes, quand il peut se présenter des cas si différents entre eux, on ne peut pas fixer le temps d'une
manière unique et invariable. Dans les maladies qui enlèvent plus de forces aux malades, il faut donner plus tôt à manger, de même que sous les climats où la digestion se fait le mieux. C'est pour cette raison que les malades; en Afrique, ne doivent pas rester un seul jour à la diète ; on doit même donner des aliments à l'enfant plutôt qu'au jeune homme, et l'été plutôt que l'hiver. Il n'y a pour le médecin qu'une seule règle à observer partout et toujours, c'est d'être là constamment pour surveiller les forces du malade, afin de les combattre par la diète, quand elles sont exagérées, ou de leur venir en aide par l'alimentation, s'il commence à craindre la faiblesse. On peut comprendre par là qu'un seul médecin ne saurait soigner très bien beaucoup de malades à la fois* et que le meilleur praticien est celui qui ne s'éloigne pas trop longtemps de son malade.
(Traité de la Médecine, liv. III, ch. iv.)
Historique de la médecine.
De même que l'agriculture promet des aliments aux hommes en santé, de même la médecine promet la santé aux malades. Il n'y a pas de pays où elle n'existe, et les nations même les moins éclairées ont su employer les plantes et d'autres remèdes qui s'offraient d'eux-mêmes au soulagement de leurs maux et de leurs blessures. Toutefois la science médicale fut un peu plus cultivée chez les Grecs que chez les autres nations, non pas, il est vrai, dès leur première origine, mais peu de siècles avant nous, puisque Esculape est célébré comme le plus ancien médecin. Pour avoir pratiqué avec un peu plus d'habileté que ses devanciers un art encore informe et vulgaire, il fut placé au nombre des dieux. Après lui, Podalyre et Machaon, ses deux fils, qui accompagnèrent le roi Agamennon à la guerre de Troie, furent d'un grand secours pour leurs compagnons d'armes. Toutefois, Homère ne dit pas qu'ils aient rendu quelques services pendant la peste et dans les divers genres de maladies; mais il nous les représente appliqués seulement à guérir les blessures par le fer et les médicaments. Il suit de là que cette partie de la médecine était seule l'objet de leurs recherches et
qu'elle est, dès lors, la plus ancienne. On peut apprendre (1) dans le même auteur que les maladies étaient attribuées à la colère des dieux immortels et que c'est d'eux aussi qu'on implorait ordinairement la guérison. Il est vraisemblable que, malgré ce petit nombre de remèdes contre la maladie, la santé des hommes était excellente en général, grâce à leurs bonnes mœurs, que l'oisiveté et la débauche n'avaient point corrompues. Ce sont là les deux causes qui ont énervé les corps, chez les Grecs d'abord, puis chez nous.
(Traité de la Médecine, préface.)
GCXXXYII.
Principes généraux d'hygiène.
L'homme doué d'une bonne constitution, qui se porte bien et a sa liberté d'action, ne doit s'astreindre à aucun régime et n'a besoin ni de médecin ni d'iatralepte (2). Il faut qu'il ait un genre de vie varié, qu'il habite tantôt à la campagne, tantôt à la ville, et le plus souvent à la campagne ; qu'il navigue, qu'il chasse, qu'il se repose parfois, mais qu'il fasse le plus souvent de l'exercice ; car la mollesse énerve le corps, le travail le fortifie : l'une hâte la vieillesse, l'autre prolonge la jeunesse. Il est aussi utile de prendre des bains parfois chauds, parfois froids; tantôt d'employer les onctions, tantôt de les négliger ; de ne repousser aucun des aliments dont le peuple fait usage; d'aller parfois aux banquets et parfois de s'en abstenir ; tantôt de prendre plus que le nécessaire, tantôt de ne prendre rien de superflu ; de faire deux repas par jour plutôt qu'un seul, et de les faire aussi copieux que possible, pourvu que la digestion s'accomplisse. Cette manière de s'exercer et de se nourrir est aussi nécessaire que celle des athlètes serait superflue. Car , si l'exigence des affaires civiles vient interrompre l'ordre des exercices, la santé se dérange, et ceux d'ailleurs qui suivent le régime des athlètes arrivent très promptement à la vieillesse et tombent malades. Ces préceptes sont faits pour les personnes ro-
(1) Lire dans le texte disci potest, au lieu de potes.
(2) Lire dans le texte : iatralipta, de îatpoç, médecin, àXeiçto, j'oins.
bustes, et il faut se garder d'épuiser dans Fétat de santé les ressources destinées à la maladie.
(Traité de la Médecine, liv. Ier, ch. ier.)