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LES NATIONS CHANGENT SANS CESSE DE PATRIE

Les Tyriens habitent l'Afrique ; les Carthaginois, l'Espagne ; les Grecs se sont introduits dans la Gaule et les Gaulois dans la Grèce. Les Pyrénées n'ont pas barré le passage aux Germains : la mobilité humaine s'est promenée à travers des solitudes impraticables et inconnues. Ces nations traînaient après elles leurs enfants, leurs femmes, leurs pères appesantis par l'âge. Les unes, après avoir longtemps erré, ne choisirent pas le lieu de leur demeure, mais s'arrêtèrent par lassitude au plus prochain rivage ; d'autres acquirent par les armes des droits sur une terre étrangère; quelques-unes, en naviguant vers des plages inconnues, furent englouties par les Ilots ; quelques autres se fixèrent dans l'endroit où le manque du nécessaire les força de s'arrêter. Toutes n'avaient pas les mêmes motifs pour quitter leur patrie et en chercher une autre. Les uns, après la destruction de leurs villes, échappés au fer de l'ennemi et chassés de leur territoire, se réfugièrent dans une contrée étrangère; d'autres furent éloignés par des séditions domestiques ; d'autres émigrèrent pour soulager leur pays d'une population exubérante; d'autres furent chassés par la peste, ou par les fréquents déchirements du sol, ou par quelque autre insupportable fléau d'une région malheureuse ; quelques-uns furent séduits par le renom d'une plage fertile et trop vantée ; tous enfin ont été poussés hors de chez eux par des causes diverses. 11 est donc évident qu'aucun être n'est resté dans le lieu où il avait vu la lumière. Sans cesse le genre humain se disperse ; chaque jour il y a quelque changement sur ce globe immense.

(Consolation à Helvia, ch. vi.)

Le « De Providentiâ » ou « De la Providence. »

Le courage est avide de périls ; il songe où il tend et nullement à ce qu'il doit souffrir : car ce qu'il doit souffrir est une partie de sa gloire. Les guerriers se glorifient de leurs blessures, et quoique ceux qui reviennent du combat sans blessure aient tout aussi bien fait leur devoir, on regarde davantage celui qui revient blessé. Oui, la divinité favorise ceux dont elle désire la perfection, toutes les fois qu'elle leur offre l'occasion de faire quelque chose de grand et de courageux. Pour cela, il leur faut quelque conjoncture difficile. On apprécie le pilote dans la tempête et le soldat dans la mêlée. Comment puis-je savoir combien tu as d'énergie contre la pauvreté, si tu nages dans les richesses ? Comment puis-je savoir combien tu opposeras de constance à l'ignominie, au déshonneur, aux haines populaires, si tu vieillis au milieu des applaudissements, si ton crédit est inébranlable, si la faveur générale te poursuit, grâce à un certain entraînement des esprits ? N'allez donc pas, je vous en supplie, vous épouvanter de ces aiguillons dont les dieux immortels se servent pour réveiller les courages : le malheur est une occasion pour la vertu. Les hommes qu'on peut à bon droit appeler malheureux sont ceux qui s'engourdissent dans l'excès du bonheur, comme ces navigateurs qu'un calme plat enchaîne au milieu d'une mer immobile. Tout ce qui leur arrivera sera pour eux une nouveauté : les chagrins sont plus amers pour ceux qui n'en ont jamais éprouvé ; le joug est plus pesant pour une tête novice encore.

(De la Providence, cb. iv.)

Le « De Gonstantiâ sapientis » ou « De la constance du sage. »

L'injustice a pour but de faire du mal à quelqu'un : or, la sagesse ne laisse pas de place au mal. Il n'y a pour elle qu'un mal, la honte, qui ne peut pénétrer où sont déjà l'honneur

et la vertu : l'injustice n'arrive donc point jusqu'au sage. Car si l'injustice est la souffrance d'un mal, comme le sage ne souffre aucun mal, aucune injustice n'atteint le sage. Toute injustice ôte quelque chose à celui qu'elle attaque et nul ne peut subir une injustice sans quelque préjudice de sa dignité, de sa personne ou de ses biens extérieurs : or, le sage ne peut rien perdre ; il a tout placé en lui; il ne confie rien à la fortune ; tous ses biens sont des biens solides : il se contente de la vertu, qui n'a pas besoin des biens du hasard. C'est pourquoi son trésor ne peut ni augmenter ni diminuer, car ce qui est parvenu à son comble n'a plus de place pour s'accroître. La fortune n'enlève que ce qu'elle a donné : or, elle ne donne pas la vertu ; donc, elle ne l'ôte pas. La vertu est une chose libre, inviolable, que rien n'émeut, que rien n'ébranle, tellement endurcie aux coups du sort, qu'elle ne saurait même fléchir, loin de succomber. En face des appareils les plus terribles, elle tient son regard fixe; son visage ne change nullement, qu'elle ait en perspective des épreuves ou des succès. Ainsi donc, le sage ne perdra rien dont la perle doive lui être sensible.

(De la Constance du sage, ch. v.)

Le « De Brevitate vitœ » ou « De la brièveté de la vie. »

Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre; jamais votre fragilité ne vous revient en mémoire. Vous ne remarquez pas combien de temps a déjà passé ; vous le perdez, comme s'il y avait plénitude, surabondance, tandis que ce jour même que vous donnez à un homme, à une affaire, sera peut-être le dernier. Vous craignez tout, comme des mortels ; vous désirez tout, comme si vous étiez immortels. Vous entendrez dire à la plupart des hommes : « A cinquante ans, j'irai vivre dans le repos; à soixante ans, je me retirerai des emplois. » Et qui vous a donné caution d'une vie plus longue ? Qui permettra que tout se passe comme vous l'arrangez? N'avez-vous pas honte de ne vous réserver que les restes de votre vie et de ne destinera la sagesse que le temps qui ne peut plus servir à rien ? Qu'il est tard de commencer à vivre au moment

même où il faut cesser ! Quel fol oubli de notre condition mortelle que de remettre à cinquante, à soixante ans, les sages entreprises et de vouloir commencer la vie à un âge où peu de personnes parviennent. Entendez les pxaroles qui échappent aux hommes les plus puissants, les plus haut placés ; ils désirent, ils vantent le repos ; ils le préfèrent à tous leurs biens. Ils aspirent à descendre de leur faîte, pouvu qu'ils puissent le faire sans danger. Car, bien que rien au dehors ne les menace ou les ébranle, la fortune est sujette à s'écrouler sur elle-même.

(De la Brièveté de la vie, ch. iv.)

GGXLIH.

Le « De Vitâ Beatâ » ou « De la vie heureuse. »

Voici que Socrate vous crie du fond de cette prison, qu'il a purifiée en y entrant et qu'il a rendue plus vénérable que pas un sénat : « Quelle est cette frénésie ? Quelle est cette rage aveugle, déchaînée contre les dieux et les hommes? Eh quoi! diffamer les vertus ! Vous attaquer à la sainteté elle-même par vos insinuations calomnieuses ! Si vous le pouvez, louez les gens de bien ; sinon, passez votre chemin. Que s'il vous plaît de donner carrière à cette infâme licence, ruez-vous les uns sur les autres; car, lorsque c'est contre le ciel que se déchaîne votre fureur, je dis, non pas que vous commettez un sacrilège, mais que vous perdez votre peine. Moi aussi, j'ai fourni jadis à Aristophane un sujet de raillerie ; toute la bande des poètes comiques a déversé sur moi le venin de ses sarcasmes. Ma vertu fut illustrée par les traits mêmes qui l'attaquaient ; il lui est avantageux d'être amenée au jour et mise à l'épreuve, et personne ne comprend mieux combien elle est grande que ceux qui ont senti sa force en la provoquant. La dureté du caillou n'est mieux connue de personne que de ceux qui le frappent. Je me présente tout comme un rocher qui, dans une mer semée d'écueils, est laissé à découvert : les tlots, de quelque côté qu'ils soient mis en mouvement, ne cessent de le battre ; mais cela ne fait pas qu'ils le déplacent ou que leurs attaques répétées pendant tant de siècles le détruisent. Assaillez-moi, hâtez le choc : en vous supportant, je serai vainqueur. Tout ce qui vient at-

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laquer les choses fermes et insurmontables n'exerce sa force qu'à son détriment. Ainsi donc, cherchez quelque autre matière molle et sans consistance, dans laquelle vos traits puissent s'enfoncer.

(De la vie heureuse, ch. xxvn.)

CGXLIV.

Le « De Beneficiis » ou « Des bienfaits. »

l'obligé doit se montrer reconnaissant, quoique les bienfaits portent avec eux leur récompense.

On se trompe, si l'on croit qu'il est plus agréable de recevoir un bienfait que de le rendre. Il y a plus de contentement à payer ses dettes qu'à emprunter; de même, on doit avoir plus de joie à se décharger de la dette contractée par l'acceptation d'un bienfait qu'à recevoir le plus grand bienfait. Les ingrats se trompent encore en s'imaginant qu'on doit payer au créancier une cerlaine somme outre le capital, mais qu'on peut recevoir les bienfaits à titre gratuit. Leur valeur croît avec le temps , et la dette devient d'autant plus grande qu'on en retarde davantage le paiement. C'est être ingrat que de rendre un bienfait sans usure. Aussi tiendra-t-on compte de cela, quand on comparera les recettes et les dépenses. Il nous faut faire tous nos efforts pour être le plus reconnaissants possible ; car la reconnaissance est notre bien propre ; contrairement à la justice, elle n'appartient pas aux autres, comme on le croit vulgairement ; elle revient à nous pour la plus grande part. Personne ne rend service à autrui, sans se rendre service à lui-même. Je ne prétends pas dire par là que l'homme auquel vous aurez été utile voudra vous être utile à son tour, que celui que vous aurez protégé vous protégera, et qu'un bon exemple retourne toujours par un circuit à celui qui l'a donné, de même que les mauvais exemples retombent sur leurs auteurs, et qu'on ne prend aucune pitié de ceux qui souffrent des injustices, alors qu'en en commettant eux-mêmes ils en ont enseigné la possibilité : je veux dire seulement que toutes les vertus ont leur récompense en elles-mêmes.

(Des bienfaits.)

Les ' Lettres à Lucilius. u

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