‹ Cours de versions latinesChapitre 129 sur 214 · PLINE L'ANCIEN · texte numérisé non relu

PLINE L'ANCIEN

Le Lion.

La queue est chez les lions l'indice de leurs sentiments, comme les oreilles sont l'indice de ceux des chevaux ; car la nature a donné aux plus nobles animaux des signes de cette espèce. Quand la queue est immobile, le lion est calme, clément et comme caressant, ce qui est rare ; car la colère est plus fréquente. Au début de cette colère, il frappe la terre ; quand elle croit, il se fouette les flancs, comme pour s'exciter. Sa plus grande force est dans sa poitrine. De toutes les blessures qu'il fait, soit avec ses griffes, qu'il imprime dans la chair, soit avec ses dents, coule un sang noir. Lorsqu'ils sont rassasiés, les lions sont inoffensifs. Leur magnanimité se révèle surtout dans les dangers, et non pas seulement quand le lion méprise les traits, se défend longtemps par la seule terreur qu'il inspire, semble attester qu'il est poussé à bout et s'élance sur ses adversaires, non comme si le danger l'y forçait, mais comme si la démence de ses adver-

saires l'irritait. Voici une marque plus noble encore de son courage. Quelque nombreux que soient les cbiens et les chasseurs qui le pressent dans la plaine tant qu'il peut être vu, il se retire d'un air de dédain et en s'arrêlant presque à chaque pas. Sitôt qu'il est entré dans le fourré et les bois, il s'échappe emporté par une course très rapide, comme si les lieux cachaient la honte de sa fuite. Quand il poursuit sa proie, il va par bouds, ce qu'il ne fait pas quand il fuit. Blessé, il reconnaît à merveille celui qui l'a frappé et il va le chercher au milieu des chasseurs, quel qu'en soit le nombre.

(Histoire naturelle, liv. VIII, ch. xix.)

GGXLIX.

Les misères de l'homme.

L'homme est le seul (des animaux) que la nature jette nu sur la terre nue au jour de sa naissance et livre dès cet instant aux vagissements et aux pleurs. Nul autre parmi tant d'animaux n'est condamné aux larmes, et aux larmes dès le premier jour de sa vie. Mais le rire, grands dieux ! le rire précoce et le plus hâtif n'est accordé à aucun enfant avant le quarantième jour. Après cet apprentissage de la lumière, des liens , épargnés même aux bêtes engendrées dans la domesticité, le saisissent et garrottent tous ses membres. Né sous d'heureux auspices, le voilà étendu, pieds et mains liés, et il pleure, lui qui doit commander aux autres animaux ! Il commence sa vie par des supplices, et cela pour le seul crime d'être né !

Quelle démence, après de tels débuts, que de se croire né avec des droits à l'orgueil !

Le premier espoir de force et le premier bienfait du temps le rendent semblable aux animaux. Quand aura-t-il la marche d'un homme? quand la voix ? quand une bouche capable de broyer les aliments? Jusques à quand les palpitations de son crâne attesteront-elles qu'il est le plus faible de tous les animaux ? Déjà surviennent les maladies, et cette foule de remèdes inventés pour les guérir et trop souvent impuissants contre de nouveaux fléaux. Les autres animaux ont les instincts de leur nature : les uns se mettent à courir,

d'autres à voler rapidement, d'autres à nager. L'homme ne sait rien sans l'apprendre, ni parler, ni marcher, ni se nourrir. En un mot, il ne sait spontanément que pleurer. Aussi y a-t-il eu beaucoup de gens qui ont pensé que le mieux était de ne pas naître ou d'être anéanti au plus tôt.

(Histoire naturelle, liv. VII, ch. Ier.)

CGL.

Le bonheur.

A qui le bonheur a-t-il appartenu en propre ? Ce n'est pas à l'homme d'en juger, puisque les uns définissent le bonheur d'une manière, les autres d'une autre et chacun d'après ses propres sentiments. Si nous voulons porter un juste jugement et prononcer en laissant de côté toutes les illusions de la fortune, aucun mortel n'est heureux. Le sort traite avec faveur et indulgence celui de qui l'on peut dire à bon droit qu'il n'est pas malheureux. En effet, pour ne pas parler du reste, il est à craindre au moins que la fortune ne se lasse ; et cette crainte une fois admise, il n'y a plus de félicité solide. Ajoutez qu'aucun mortel n'est sage à toutes les heures, et plût au ciel que le plus grand nombre des mortels sentissent en eux de quoi démentir cet oracle ! L'humanité, frivole et ingénieuse à s'abuser elle-même, compte à la mode des Thraces, qui mettent dans une urne des cailloux de diverses couleurs, suivant ce qu'ils ont éprouvé chaque jour, et qui, à leur dernier jour, séparent ces cailloux, les comptent et prononcent ainsi sur le sort de chacun. Mais le jour signalé par un caillou blanc n'a-t-il pas été une source de malheurs ? Combien ont été victimes des commandements qu'ils avaient reçus ? Combien ont été perdus et plongés dans les derniers supplices par leurs biens mêmes ? Car on nomme des biens les choses dont la possession a procuré une heure de plaisir. Oui, certes : un jour juge de l'autre et le dernier juge de tous; aussi faut-il ne se fiera aucun. Ajoutez qu'il n'y a pas parité entre les biens et les maux, même à nombre égal : nul plaisir ne peut contre-balancer le moindre chagrin. 0 recherche vaine et insensée ! On compte les jours, alors qu'il faudrait les peser.

(Histoire naturelle, liv. VII, ch. xli.)

GCLI.

Une villa de Gicéron.

Quand on va du lac Averne à Pouzzoles, une villa digne d'être mentionnée s'offre aux regards : elle est placée sur le rivage et ornée d'an portique et d'un bois. Cicéron, qui en fut autrefois le possesseur, l'appelait Académie, à l'exemple de l'Académie d'Athènes. C'est là qu'il composa les livres qui portent ce même nom ; c'est là qu'il s'était élevé un monument, comme s'il n'avait pas travaillé pour l'univers entier. Dans le vestibule de cette maison, alors qu'Antistius Vêtus en était le propriétaire, peu de temps après la mort de Cicéron, jaillirent tout à coup des eaux chaudes, excellentes pour les yeux : elles ont été célébrées en vers par Lauréa Tullius, l'un des affranchis de Cicéron. Ces vers montrent tout d'abord que même les serviteurs avaient puisé aux flots de ce majestueux génie. Je vais rapporter ces vers, dignes d'être lus partout et non pas seulement sur les lieux où ils se trouvent : « Vengeur si glorieux de l'éloquence romaine, ton bois est verdoyant et pousse mieux que jamais; ta villa, célébrée sous le nom d'Académie, est maintenant réparée et embellie par Vêtus. On y voit même apparaître des eaux qu'on n'avait pas trouvées auparavant, dont le contact bienfaisant guérit les yeux malades. Sans doute, la campagne même de Cicéron a voulu honorer son ancien possesseur, quand elle a mis au jour ces sources : puisque ses écrits sont lus sans cesse daus l'univers entier, il faut, pour guérir les yeux, le secours de nouvelles eaux. »

{Histoire naturelle, liv. XXXI, ch. m.)

Travail des abeilles.

Voici l'ordre de leur travail. Pendant le jour, il y a une garde aux portes, comme dans les camps ; pendant la nuit, tout repose jusqu'au matin, jusqu'à ce qu'une abeille éveille les autres par deux ou trois bourdonnements, comme si elle sonnait de la trompette. Alors toutes s'envolent à la fois, si

la journée doit être douce ; car elles pressentent les vents et les pluies, et alors elles se tiennent dans la ruche. Lors donc que le temps est beau (et elles ont aussi la faculté de le prévoir), la troupe sort pour le travail : les unes -chargent leurs pattes de fleurs; les autres remplissent d'eau leur bouche et de gouttes tout le duvet de leur corps. Celles d'entre elles qui sont jeunes sortent aussi pour travailler et rapporter les provisions ci-dessus mentionnées. Les vieilles travaillent à l'intérieur. Celles qui portent les fleurs chargent avec leurs pattes de devant leurs pattes de derrière, que, dans cette vue, la nature a faites rugueuses, et avec leur bouche leurs pattes de devant. Puis, toutes chargées, elles reviennent ployant sous le faix.

Trois ou quatre abeilles les reçoivent et les déchargent ; car, dans l'intérieur aussi, les emplois sont divisés : les unes bâtissent, d'autres polissent, d'autres passent les matériaux, d'autres préparent les aliments avec ce qui a été apporté. En effet, elles ne mangent pas séparément, pour qu'il n'y ait aucune inégalité ni dans le travail, ni dans la nourriture, ni dans la distribution du temps.

Elles commencent leurs constructions à la voûte de la ruche, et, comme dans le tissage de la toile, conduisent de haut en bas la chaîne de leurs cellules, en ménageant deux sentiers autour de chaque rayon, pour entrer par l'un et sortir par l'autre. Les rayons, fixés par le haut, et aussi un peu par les côtés, tiennent ensemble et sont également suspendus. Ils ne touchent pas le plancher; ils sont tantôt anguleux, tantôt ronds, suivant que l'exige la forme de la ruche ; quelquefois anguleux et ronds, lorsque deux essaims qui vivent dans la concorde ont des procédés différents. Elles soutiennent les rayons qui s'affaissent à l'aide de piliers partant du sol et disposés en arcades, afin que le passage ne soit pas fermé pour les réparations. Les trois premières rangées environ demeurent vides, pour ne pas exposer à la vue ce qui pourrait tenter les voleurs. Les dernières rangées sont les plus remplies de miel : aussi est-ce par le derrière de la ruche qu'on retire les rayons.

(Histoire naturelle, liv. XI, ch. x )

Page 1