CINQUIÈME ÉPOQUE ÉPOQUE ALEXANDRINE
LXXXYII.
La poésie tragique, lyrique, épique, didactique et pastorale de l'époque Alezandrine.
Qu'une flèche reste fixée dans tes entrailles, comme on le raconte de Lycophron le tragique, qui en mourut !
(Ovide.)
Tes chants précoces ravirent la population de l'Eubée, et les pères te montrèrent à leurs enfants. Dès lors, tu conquis de nombreuses palmes, et aucune solennité sacrée n'eut lieu sans que tu t'y couvrisses de gloire. Moins souvent la verdoyante Thérapnée (t) applaudit à la course victorieuse de Castor et au ceste de son frère....
De là l'empressement des pères à te confier leurs espérances; de là la généreuse ardeur de la jeunesse à se mettre sous ta direction, pour apprendre les vertus et les hauts faits des anciens héros : la catastrophe de Troie, le retour si tardif d'Ulysse, la grandeur avec laquelle le poète de Méonie peint dans ses vers les coursiers et les combats des héros (2) ; les sources de richesses indiquées aux pieux laboureurs par le chantre d'Ascra et le vieillard de Sicile; les lois d'après lesquelles Pindare mariait sa voix flexible aux accords de sa lyre ; la prière d'Ibycus à ses témoins ailés ; les chants d'Alcman dans la sauvage Amyclée, les fiers accents de Stésichore, le téméraire essor de Sappho, dont l'énergie plus que virile ne craignit pas d'affronter le précipice de Leucade, et les chefsd'œuvre des autres amis de la lyre. Tu savais expliquer les
(1) Ou bien : Thérapnée sur ses verts gazons.
(2) Voir page 28.
vers du savant fis de Battus, les énigmes de l'obscur Lyco- ■phron, la marche compliquée de Sophron et les mystères de la délicate Corinne. Mais n'est-ce pas dire trop peu? Tu avais l'habitude de marcher à côté d'Homère sous le joug des Muses ; ta prose égalait ses majestueux hexamètres, et jamais il ne te laissa derrière lui. Qu'y a-t-il donc d'étonnant si la jeunesse vint à loi, en abandonnant sa patrie, des plaines de la Lucanie, des guérets de l'austère Daunus, du palais que Vénus arrosa de ses larmes, de la terre chérie du grand Alcide et des coteaux de Sorrente d'où la virginale Minerve contemple les flots profonds de la mer Tyrrhénienne?
(Stace.)
LXXXYIII.
La poésie tragique, lyrique, épique, didactique et pastorale de l'époque alexandrine (suite).
Pourquoi, mordante Envie, me reprocher mes années oisives? Pourquoi appeler mes vers l'œuvre d'un génie paresseux? Pourquoi me blâmer de ne pas poursuivre, comme mes ancêtres, tant que la vigueur de l'âge me le permet, les lauriers poudreux de la guerre, de ne point étudier le verbiage de nos lois et de ne pas prostituer ma voix aux luttes ingrates (t) du forum? Les œuvres que tu désires sont périssables; je cherche, moi, une gloire éternelle, afin d'être célébré toujours et dans tout l'univers. Le chantre de Méonie vivra tant que subsisteront Ténédos et l'Ida, tant que le Simoïs roulera dans la mer ses ondes rapides. Il vivra aussi, le poète d'Ascra, tant que le raisin se gonflera sur la vigne, tant que les dons de Cérès tomberont sous le tranchant de la faucille recourbée. Le monde entier chantera toujours le fils de Battus, quoique ce ne soit pas le génie, mais l'art seulement, qui fasse sa valeur. Le cothurne de Sophocle ne s'usera point. Aratus durera toujours comme le soleil et la lune. Ménandre vivra tant qu'il y aura des esclaves fourbes, des pères durs, des entremetteurs perfides, des courtisanes caressantes. Ennius, qui ne connut point l'art, et Accius aux généreux accents, ont un nom qu'aucun temps ne verra
(1) Ou fastidieuses.
tomber dans l'oubli. Quel siècle ne connaîtra Vairon, et le premier navire, et la toison d'or conquise par le héros, fils d'Eson? Les vers du sublime Lucrèce ne périront que lorsqu'un seul jour livrera l'univers à la destruction. Tityre et les moissons, Enée et ses combats, auront des lecteurs tant que Rome sera la capitale de l'univers qu'elle a conquis. Tant que l'arc et le feu seront les armes de Cupidon, on apprendra tes chants, aimable Tibulle.
(Ovide.)
Les poètes Alexandrins : Aratus, Nicandre, Théocrite.
S'il est convenu entre les savants qu'Aratus, sans savoir l'astronomie, a parlé en vers très beaux et très bons du ciel et des étoiles; que Nicandre de Colophon, tout étranger qu'il était à l'agriculture, a cependant trouvé dans son talent poétique, et non dans ses connaissances agricoles, les moyens d'écrire avec éclat sur les travaux champêtres, pourquoi l'orateur ne parlerait-il pas très éloquemment de choses qu'il n'aurait étudiées que par occasion et pour une cause déterminée? Le poète touche de très près à l'orateur : s'il est plus enchaîné par la mesure, il a aussi plus de liberté dans l'expression; tous deux ont en commun bien des genres d'ornements et ils vont presque de pair à cet égard.
(ClCÉRON.)
D'autres poètes ont chanté les figures diverses des astres et les constellations qui roulent dans les cieux, où elles sont répandues çà et là ; ils les ont rangées chacune dans leur classe et nous ont dit les causes qui leur ont valu les honneurs célestes : c'est un châtiment pour Persée, pour Andromède, pour sa mère désolée et pour son père qui la console ; c'est un enlèvement pour la fille de Lycaon ; pour Cynosure, c'est le soin qu'elle a pris de Jupiter; pour la chèvre Amallhée, le lait dont elle l'a nourri; pour le cygne, le plumage qu'il lui a prêté. Erigone est entrée parmi les astres pour prix de sa piété; le Scorpion, pour avoir lancé son dard à propos; le Lion, pour sa dépouille enlevée par Hercule; l'Ecrevisse, pour avoir
piqué une Nymphe ; les Poissons, pour avoir vu la déesse de Cythère emprunter leur forme; le Bélier, chef des signes célestes, pour avoir triomphé des Ilots. II en est de même des autres constellations qui roulent au haut des airs et que les poètes ont voulu fixer dans les cieux à la suite d'aventures variées. D'après leurs vers, le ciel n'est que la matière d'un poème et la terre a peuplé le ciel, elle qui dépend de lui. En outre, le poète que la Sicile a vu naître chante les mœurs des bergers et Pan soufflant dans ses chalumeaux ; ses vers, consacrés aux forêts, n'ont rien d'agreste ; il répand ses doux accords dans les campagnes les plus incultes et fait entrer la Muse dans leurs antres. En voici un autre qui chante le plumage varié des oiseaux et les combats des bêtes féroces; celui-ci traite des serpents venimeux ; celui-là fait connaître les herbes et les plantes dont les racines donnent la vie ou la mort.
Mamlius.)
XG.
Les poètes Alexandrins : Apollonius, Aratus, Théocrite, Nicandre, Euphorion, Callimaque, Philétas.
Apollonius n'est point dans le catalogue donné par les grammairiens, parce qu'Aristarque et Aristophane, juges des poètes, n'ont fait entrer dans leur nomenclature aucun écrivain de leur temps. 11 a cependant composé un ouvrage qui n'est pas à dédaigner à cause d'une certaine médiocrité qui se soutient.
Le sujet d'Aralus ne comporte pas de mouvement; aussi n'y a-t-il aucune variété, aucun sentiment, aucun caractère, aucun discours. Toutefois, ce poète est suffisant pour la tâche qu'il n'a pas crue au-dessous de ses forces.
Théocrite est admirable dans son genre ; mais cette muse champêtre et pastorale redoute non seulement le forum, mais même la ville.
Et Nicandre^ Est-ce à tort que Macer et Virgile l'ont imité? Et Euphorion? le passerons-nous sous silence? Si Virgile n'en eût pas fait cas, jamais il n'eût parlé dans ses Bucoliques des chants qu'il composait à l'imitation du poète de Chalcis.
(QUINTILIEN
J'irai et je chanterai sur le chalumeau du pasteur sicilien les vers que j'ai composés à l'imitation du poète de Chalcis. C'en est fait : j'aime mieux souffrir au sein des forêts, au milieu des repaires des bêtes farouches et graver mes amours sur l'écorce des jeunes arbres : ils croîtront; vous croîtrez avec eux, mes amours. Cependant, je parcourrai le Ménale en compagnie des Nymphes, ou bien je chasserai les terribles sangliers; jamais le froid ne pourra m'empêcher d'envelopper avec ma meute les bois du Parthénius. Je crois déjà courir à travers les rochers et les bocages retentissants; je me plais à lancer avec l'arc du Parthe les ilèches de Cydon.
(Virgile.)
Alors aussi il sera temps de prendre en main les auteurs d'élégies, dont Callimaque passe pour être le premier ; le second, de l'aveu de la plupart des critiques, c'est Philétas.
(QUINTILIEN
Les poètes Alexandrins : Aratus et ses poèmes, a Phénomènes et Pronostics. »
Je me servirai, dit Balbus, des vers à' Aratus, que tu as traduits fort jeune et qui, parce qu'ils sont latins, me charment au point que j'en sais un grand nombre par cœur. Ainsi, comme nous le voyons sans cesse de nos yeux, sans qu'il y ait changement ni variation, « les autres corps célestes ont un cours rapide et sont emportés jour et nuit avec le ciel. » La contemplation de ces astres ne lasse jamais une âme qui aime à observer la constance de la nature. « Et le point extrême de chaque côté de l'axe sur lequel tourne le globe se nomme pôle. » Autour de ce pôle tournent les deux Ourses (t), qui ne se couchent jamais. « L'unt d'elles est appelée Cynosure chez les Grecs; l'autre se nomme Hélice. » C'est celle dont nous voyons toute la nuit les étoiles si brillantes et « que les nôtres ont coutume d'appeler septem Triones, les sept bœufs de labour. » La petite, Cynosure (la queue du chien), parcourt le même cercle du ciel avec pareil nombre d'étoiles rangées dans un ordre semblable à celui de la
fil Lire dans le texte (lux au lieu de duce.
grande. « C'est elle en qui les navigateurs Phéniciens ont confiance et qu'ils prennent pour guide, la nuit, dans la haute mer. La grande brille davantage avec ses étoiles distinctes et dès l'entrée de la nuit elle s'aperçoit au loin la première. L'autre est plus petite ; mais les matelots se règlent sur elle, parce que la circonférence plus intérieure qu'elle décrit est moins étendue. »
Et pour rendre l'aspect de ces étoiles plus merveilleux, « entre elles serpente, semblable au cours rapide d'un fleuve, un terrible dragon qui, se repliant par-dessus et par-dessous, fait avec son corps de souples anneaux. » Il est très beau tout entier; mais ce qu'il faut surtout contempler, c'est la forme de sa tête et ses yeux ardents.
(GlCÉRON.)
XGII.
Aratus et ses poèmes : « Phénomènes et Pronostics » (suite).
Devant l'Arcture marche « Cassiopée, dont les étoiles ne jettent qu'une obscure lueur. Mais près d'elle se présente, avec un corps brillant, Andromède, qui se dérobe tristement à la vue de sa mère. Ensuite Pégase, secouant sa crinière à l'éclat radieux, touche de son ventre le haut de la tête d'Andromède, et entre ces deux constellations paraît une étoile dont la commune lumière les unit et veut lier ces deux astres d'un nœud éternel. Puis vient le Bélier, fixé dans les airs avec ses cornes recourbées. » Près de lui, a les Poissons, dont l'un, plus avancé que l'autre, ressent davantage les atteintes rigoureuses de l'Aquilon. »
Aux pieds d'Andromède se dessine Persée, « que de la plus haute région du ciel frappe le souffle de l'aquilon. Près de son genou gauche, tu apercevras, placées en cercle, les petites Pléiades avec leur faible lumière. On remarque ensuite la Lyre légèrement posée et recourbée, auprès du Cygne qui déploie ses ailes sous la belle tente du ciel. » Près de la tête du Cheval est la main droite du Verseau, ensuite cet astre tout entier. « Puis le Capricorne, qui souffle de sa robuste poitrine un froid glacial et dont le corps, qui est à moitié d'une bête, se trouve dans le grand cercle du Zodiaque. Après
l'avoir revêtu d'une lumière permanente, le soleil détourne son char dans la saison des brumes. » On voit ensuite « le Scorpion qui émerge d'en bas, se montre, s'élève vers les hauteurs et traîne avec son corps l'arc recourbé de sa queue. »
(ClCÉRON.)
XGIII.
Les poètes lyriques de l'époque alexandrine : Callimaque, Philétas, Cléanthe.
Mânes de Callimaque, ombre sacrée de Philétas de Cos, laissez-moi, je vous prie, entrer dans vos bocages. Je suis un prêtre purifié à une source pure, qui entreprends de transporter les mystères de l'Italie au milieu des chœurs de la Grèce. Dites-moi dans quel antre vous avez tous deux poli vos vers, dans quel sentier vous avez marché, à quelles ondes vous vous êtes désaltérés. Arrière celui qui enchaîne Apollon sous les armes ! Que mes vers à moi coulent toujours avec élégance et légèreté. C'est par là que la sublime renommée m'élève au-dessus de la terre et que la Muse, qui m'est familière, triomphe sur des coursiers couronnés de fleurs.
(Properce.)
Les Stoïciens sont en lutte avec les Péripatéliciens. Les uns disent qu'il n'y a rien de bien que ce qui est honnête ; les autres affirment qu'ils accordent le plus possible et même davantage à l'honnêteté, mais qu'il ne laisse pas d'y avoir encore d'autres biens et dans le corps et hors de nous : honorable combat, dispute glorieuse, puisque la discussion roule tout entière sur l'excellence de la vertu. Mais quand on discute avec vos Epicuriens, il faut entendre bien des choses sur tes plaisirs obscènes dont Epicure parle très souvent. Croyez-moi, Torquatus, vous ne pouvez pas défendre ce système. Si vous réfléchissez sur vous-même, sur vos pensées et vos goûts, vous rougirez, dis-je, devant ce tableau que Cléanthe dans ses discours traçait souvent avec tant d'aisance. Il voulait que ses auditeurs se figurassent en eux-mêmes Ja volupté représentée dans un tableau, magnifiquement vêtue, parée comme une reine et assise sur un trône, avec les vertus autour d'elle comme des suivantes, qui n'auraient rien à faire qu'à la servir et ne se croiraient d'autre fonction que de
venir lui parler à l'oreille (si toutefois Ja peinture pouvait faire comprendre ce mouvement), pour l'avertir de ne commettre aucune imprudence qui pût blesser les sentiments des hommes ou donner naissance à quelque douleur. « Nous autres vertus, diraient-elles, nous ne sommes nées que pour vous servir : nous n'avons plus rien à faire. »
ClCÉRON.)
XGIY.
Les érudits et les historiens de l'époque alexandrine : Zénodote, Aristophane, Aristarque ; — Manéthon, Bérose, Ptolémée Soter, Aristobule, Onésicrite, Aratus de Sicyone.
Un homme d'honneur et de goût critiquera les vers lâches, fera le procès aux vers durs, marquera d'un trait noir du revers de son stylet les passages sans élégance, retranchera les ornements ambitieux, exigera qu'on rende lumineux ce qui manque de clarté, condamnera une expression équivoque, indiquera les changements à faire : ce sera un Aristarque. Il ne dira pas : « Pourquoi chagriner un ami pour des bagatelles?» Ces bagatelles lui feront un tort sérieux, si une fois elles sont mal reçues et le rendent ridicule.
(Horace.)
On loue avec raison Aratus de Sicyone. Sa patrie était depuis cinquante ans sous le joug des tyrans, lorsqu'il partit d'Argos pour Sicyone, s'y introduisit clandestinement, s'en rendit le maître, surprit et mit à mort le tyran Nicoclès, rendit à leurs foyers six cents exilés qui avaient été les plus riches citoyens de la ville, et par son arrivée affranchit la république. Mais il s'aperçut des graves difficultés que suscitaient les biens et les propriétés. D'une part, il regardait comme souverainement injuste, de laisser dans l'indigence ceux qu'il avait rappelés et dont les biens étaient possédés par autrui ; d'autre part, il ne croyait pas très équitable de troubler une possession de cinquante années, parce que, dans un si long espace de temps, beaucoup de biens étaient devenus de légitimes propriétés, à titre soit d'héritage, soit d'achat, soit de dot. 11 jugea donc qu'il ne fallait ni dépouiller les uns, ni laisser les anciens propriétaires sans une juste
satisfaction. Convaincu qu'il lui fallait de l'argent pour arranger cette affaire, il annonça qu'il voulait partir pour Alexandrie et ordonna que les choses restassent en leur état jusqu'à son retour. Il se rendit en toute hâte auprès de Ptolémée, son hôte, qui régnait à Alexandrie : c'était le second roi depuis la fondation de la ville. Il lui exposa qu'il voulait délivrer sa patrie et lui fit connaître l'état des choses. Cet homme éminent obtint sans peine de l'opulent monarque un secours d'argent considérable. Il apporta cet argent à Sicyone, s'adjoignit un conseil de quinze des principaux citoyens, examina avec eux les intérêts et de ceux qui possédaient les biens d'autrui et de ceux qui avaient perdu leurs biens. Après avoir estimé ces biens, il parvint à persuader aux uns de préférer recevoir de l'argent et renoncer à leurs possessions, et aux autres d'accepter volontiers qu'on leur comptât le prix de leurs anciennes propriétés plutôt que de les recouvrer.
(GlCÉRON.)
XGV.
Les historiens de l'époque alexandrine : Polybe.
Publius Scipion Emilien, qui, dès l'âge le plus tendre, avait été parfaitement instruit dans les lettres grecques, se livra, aussitôt qu'il le put, à Polybe pour apprendre auprès de lui les plus belles choses. Il préférait à tout le commerce et la vie commune avec ce Grec; il en retira de si grands fruits qu'il surpassa en toute sorte de vertus, non seulement les hommes de son âge, mais encore les personnes plus âgées. Il s'appliqua avant tout à acquérir la gloire de la tempérance et de la modestie, qui convenait à son âge. C'était alors chose difficile; car il est incroyable avec quelle ardeur les jeunes gens de cette époque se précipitaient dans les plaisirs honteux et les festins. Les Romains avaient promptement conlracté chez les Grecs ce genre de mollesse, pendant la guerre de Persée, trop longtemps prolongée. Devenus maîtres de richesses immenses, ils avaient en abondance de quoi nourrir et assouvir leur luxure. Mais Scipion suivit un système de conduite tout opposé, et après avoir lutté contre toutes les passions, comme contre les bêtes les plus terribles, il se fit en cinq ans une réputation publique de re-
tenue et de sagesse. Cette privation volontaire des plaisirs lui procura une santé excellente, donl il jouit pendant tout le reste de sa vie, récompense magnifique de sa vertu. A son attachement à la pudeur, qui était son principal souci, il ajouta les exercices de la chasse, qu'il regardait comme une sorte d'apprentissage de la valeur militaire.
Ce fut de l'usage des livres qu'ils se prêtaient et des entretiens qu'ils avaient à ce sujet que naquit la conformité de goûts et de sentiments entre Polybe et Scipion Emilien, dont la renommée s'étendit non seulement dans l'Italie et la Grèce, mais encore chez les nations les plus reculées.
(Selectœ, Heuzet.)
L'éloquence en Grèce à l'époque alexandrine : Démétrius de Phalère, Démocharès, Charisius.
11 y eut à la même époque deux orateurs différents l'un de l'autre, et cependant altiques tous deux : c'était Charisius, auteur de beaucoup de discours qu'il écrivait pour les autres, car il paraissait vouloir imiter Lysias, et Démocharès, qui était fils d'une sœur de Démosthène, et qui composa quelques discours et rédigea, dans un style moins historique qu'oratoire (1), le récit des événements arrivés de son temps à Athènes. Eêgésias veut ressembler à Charisius et il se croit tellement attique qu'auprès de lui ceux qui le sont véritablement lui paraissent presque barbares. Mais qu'y a-t-il de plus brisé, de plus haché, de plus puéril, que cette élégance même à laquelle, après tout, il parvient? Nous voulons ressembler aux Attiques. — Fort bien. — Ces orateurs sont-ils attiques ? — Qui peut le nier? — Ce sont eux que nous imitons. — Comment ? quand ils diffèrent entre eux autant qu'ils diffèrent des autres ! — C'est Thucydide, dit-on, que nous prenons pour modèle. — A merveille, si vous songez à écrire l'histoire et non à plaider des causes. Thucydide, en effet, est un narrateur sincère des événements passés ; il a même de la grandeur ; mais il ne s'est point occupé de ce genre d'éloquence publique et de ces débats judiciaires dont nous par-
Ci) Lire dans le texte oratorio, au lieu de oratoris.
Ions. Quant aux discours qu'il a mêlés en grand nombre à ses récits, j'ai coutume de les louer ; pour ce qui est de les imiter, je ne le pourrais pas, si je le voulais, et peut-être ne le voudrais-je pas, si je le pouvais. Un amateur de vin de Falerne ne le veut ni tellement nouveau qu'il ait été récolté sous les derniers consuls, ni si vieux qu'il remonte jusqu'au consulat d'Opimius et d'Anicius. « Ce sont là pourtant les meilleures années. Je le crois ; mais le vin trop vieux n'a plus le goût que nous cherchons et il n'est vraiment plus supportable. Quelqu'un qui s'en rend compte devra-t-il donc, s'il veut boire, aller puiser à la cuve? Point du tout; il en prendra d'un certain âge. C'est ainsi que je conseillerais à nos orateurs d'éviter ce style nouveau, semblable au vin qui sort de la cuve et fermente encore, et de ne pas imiter cette manière de Thucydide, excellente, mais trop vieille, comme le vin d'Anicius.
(Cicéron.)
XCYII.
La philosophie en Grèce au IIIe siècle avant l'ère chrétienne : Epicure et son école.
Qui est capable de tirer de son puissant génie des vers dignes de la majesté de ces choses et de ces découvertes? Qui a un assez grand talent de parole pour pouvoir donner des louanges en rapport avec les mérites de celui qui nous a laissé de telles conquêtes de son génie, de tels résultats de son travail ? Personne, je pense, de tous ceux qui sont nés d'un mortel. Car, s'il faut parler comme le demande la majesté connue du sujet, ce fut un dieu, oui un dieu, illustre Memmius, que celui qui, le premier, trouva le plan de conduite que nous appelons aujourd'hui la sagesse, que celui dont la méthode retira la vie humaine du sein de tant de flots et de tant de ténèbres pour la conduire dans un port si tranquille, à une lumière si éclatante.
Compare, en effet, à son système, les anciennes et divines découvertes faites par d'autres. On dit que Cérès a établi chez les mortels l'usage du blé, Bacchus, celui de la liqueur issue de la vigne. Mais la vie pourrait subsister sans ces dons, comme la renommée affirme que vivent encore aujourd'hui certaines nations, tandis qu'on ne pouvait vivre heureux
sans un cœur pur : raison de plus pour voir à juste titre un dieu dans celui par qui se répandent encore maintenant chez les grandes nations les douces consolations de la vie qui charment nos âmes.
Lucrèce.
XGVIII.
Eloge d'Epicure (suite).
Si vous pensez que les hauts faits d'Hercule méritent la préférence, vous vous égarez bien plus loin encore de la vérité. En quoi nous nuiraient aujourd'hui la gueule béante du lion de Némée et les soies hérissées du sanglier de l'Arcadie? Enfin que pourraient contre nous le taureau de Crète, le fléau de Lerne, cette hydre armée de serpents venimeux? Et les trois poitrines du triple Géryon ? Et les chevaux de Diomède, dont les naseaux soufflaient la llamme, en Thrace, sur les côtes Bistoniennes, près de l'Ismare ? Et ces oiseaux d'Arcadie, aux griffes recourbées, hôtes redoutables du Stymphale?Etle gardien des brillantes pommes d'or du jardin des Hespérides, ce dragon terrible, au regard menaçant, au corps monstrueux, embrassant le tronc de l'arbre, quel mal nous ferait-il près des rivages de l'Atlantique, de cette mer redoutable que nul de nous ne visite et dont n'osent approcher même les Barbares. En quoi nous nuiraient les autres monstres de ce genre qu'on a mis à mort, s'ils n'eussent point été vaincus, s'ils vivaient encore ? En rien, je pense. Encore aujourd'hui la terre est peuplée et regorge de bêtes féroces, et la terreur règne dans les bois (I), les hautes montagnes, les forêts profondes, tous lieux qu'il est en notre pouvoir d'éviter la plupart du temps.
Mais si notre cœur n'est pas purifié, à quels combats, à quels dangers ne faut-il pas, malgré nous, nous préparer ? Combien alors de désirs, de soucis cruels déchirent le cœur inquiet de l'homme ! Et par suite, combien de craintes ! Celuilà donc qui a dompté tous ces ennemis, qui les a chassés de l'âme par la vertu de sa parole et non par les armes, ne conviendra- l-il pas de le juger digne d'être compté au nombre des dieux ? (Lucrèce.)
(1) Lire dans le texte nemora, au lieu de memora.
XGIX.
Critique de la doctrine d'Epicure.
Pour commencer, lui dis-je, par la physique, dont Epicure se fait principalement gloire, d'abord rien ne lui appartient, dans cette science (1). Il répète Démocrite et n'y fait que de rares changements, mais si malheureux qu'il me semble gâter ce qu'il veut corriger. Il pense que les atomes, comme il les appelle, c'est-à-dire de petits corpuscules indivisibles à cause de leur solidité, se meuvent dans le vide infini — où il n'y a ni haut, ni bas, ni milieu, ni extrémité, ni fin, — de telle sorte que, venant à s'accrocher dans leurs rencontres continuelles, ils forment tout ce qui existe et tout ce que nous voyons. 11 veut aussi que ce mouvement des atomes ne leur ait été imprimé par aucun principe étranger, mais qu'il soit considéré comme leur étant propre de toute éternité. Epicure ne se trompe presque pas là où il suit Démocrite. Je désapprouve beaucoup de points de leur système à tous deux, mais surtout celui-ci : tandis qu'il y a dans la nature deux principes à étudier, l'un, la matière dont chaque chose est faite; l'autre, la force qui produit chaque chose, ils n'ont parlé que de la matière et ont laissé de côté la force et la cause efficiente. Ce défaut leur est commun à tous deux ; mais voici les erreurs propres à Epicure. 11 pense que les atomes indivisibles et solides sont emportés perpendiculairement en bas par leur propre poids et que c'est là le mouvement naturel de tous les corps. Ensuite, devant cette difficulté que, si tous les atomes se portaient toujours en bas et suivant la perpendiculaire, comme je l'ai dit, il n'arriverait jamais qu'un atome pût toucher l'autre, notre habile homme a imaginé une pure chimère : il a dit qu'il y avait une déclinaison très légère des atomes, tout ce qu'il peut y avoir de plus imperceptible, et qu'ainsi se produisaient les combinaisons, les réunions, les agrégations d'atomes, qui constituent l'univers, toutes ses parties et tous les êtres qu'il ren-
(1) On traduit (collection Nisard et Panckoucke) : cette science lui est absolument étrangère. Il ne semble pas que ce soit le sens.
ferme. Il n'y a là qu'une fiction puérile, qui n'atteint même pas le but qu'il se propose.
(GlCÉRON.)
Critique de la doctrine d'Epicure (suite).
Quant à la seconde partie de la philosophie, qui est l'art de chercher la vérité et de raisonner et qu'on appelle la logique, votre Epicure est, ce me semble, extrêmement faible et pauvre. II supprime les définitions; il n'enseigne ni à distinguer ni à diviser; il n'apprend ni à formuler ni à conclure un raisonnement; il ne montre pas par quel artifice on résout les arguments captieux, on dissipe les ambiguïtés. Il fait des sens les juges de toutes choses, et il pense que, si une fois seulement on prend le faux pour le vrai, on perd tout moyen de discerner le vrai du faux.
Ce qu'il établit avec le plus de force, c'est que la nature même, comme il dit, ne cherche que la volupté et ne craint que la douleur; il rapporte à ces deux mobiles et tout ce que nous devons rechercher et tout ce que nous devons fuir. Sans doute, cette doctrine est d'Aristippe, et elle est soutenue par les Cyrénaïques avec de meilleures raisons et plus de franchise. Toutefois, rien ne me parait plus indigne d'un homme qu'une telle opinion. La nature, à ce qu'il me semble, nous a créés et formés pour quelque chose de plus grand. Il peut se faire que je me trompe; mais voici ce dont je suis bien convaincu ; c'est que celui qui, le premier, mérita le surnom de Torquatus, n'arracha pas à l'ennemi ce fameux collier pour quelque sentiment de volupté corporelle, et que ce n'est pas par volupté qu'il combattit les Latins sur le Véseris (près de Véseiïs), dans son troisième consulat. Et quand il fit frapper son fils de la hache, il se priva, ce semble, de bien des plaisirs, en préférant ainsi aux sentiments de la nature et à l'amour paternel les droits et la majesté du pouvoir qu'il exerçait. Et ce Torquatus, qui fut consul avec Octavius, ne se montra-t-il pas envers son fils, qu'il avait émancipé pour que Silanus l'adoptât, d'une sévérité telle qu'il exigea que ce jeune homme plaidât lui-même sa cause devant lui contre les am-
bassadeurs macédoniens, qui l'accusaient d'avoir commis des concussions pendanl sa prétare ? Les deux parties entendues, il prononça qu'il ne lui semblait pas que son fils se fût comporté dans le commandement comme ses ancêtres, et il lui défendit de paraître à l'avenir en sa présence. Vous semblet-il qu'il songeât alors à ses plaisirs?
(ClCÉRON.)
Critique de la doctrine d'Epicure (suite).
S'il est vrai que le plaisir est tout pour nous, nous sommes infiniment au-dessous des animaux ; la terre leur prodigue d'elle-même une nourriture abondante et variée, sans qu'il leur en coûte aucun travail, tandis que nous, avec beaucoup de travail, nous avons à peine, nous n'avons même pas de quoi nous suffire. Mais il m'est absolument impossible de croire que le souverain bien de l'homme soit le même que celui de la brute. Qu'est-il besoin, en effet, de tant d'efforts pour acquérir les connaissances les plus belles ? Qu'est-il besoin d'un tel ensemble 4es plus nobles études et d'un tel cortège de vertus, si tout cela n'a qu'un but, le plaisir? C'est comme si Xerxès, après avoir réuni tant de vaisseaux, tant de fantassins et de cavaliers, joint les deux rives de l'Hellespont, percé le mont Athos, parcouru les mers à pied, navigué sur terre et envahi la Grèce avec tant de fracas, répondait à quelqu'un qui lui demanderait pourquoi tant de troupes et un tel appareil de guerre, « qu'il veut cueillir du miel sur le mont Hymelte! » Assurément, ce serait sans motif qu'il semblerait avoir fait tant d'efforts. Ainsi, quand nous voyons le sage orné et enrichi des connaissances et des vertus les plus hautes et les plus nombreuses, ne traversant pas, comme Xerxès, les mers à pied et les montagnes sur des Hottes, mais embrassant dans sa pensée le ciel entier et toute l'étendue de la terre et des mers, dire qu'il ne recherche que le plaisir, c'est dire qu'il ne fait tant d'efforts que pour un peu de miel.
(ClCÉRON.)
Epicure et les Epicuriens ses premiers disciples : Hermarque, Polyen, Métrodore, Idoménée.
Epicure, cet apôtre de la volupté, avait des jours marqués où il n'apaisait sa faim qu'avec parcimonie, pour voir s'il manquerait quelque chose à la plénitude, à la perfection de son plaisir, combien il lui manquerait et si ce complément méritait qu'on prît beaucoup de peine pour se le procurer. Voilà du moins ce qu'il dit dans les lettres qu'il écrivit à Polyen, sous la magistrature de Charinus. 11 se glorifie de ne pas dépenser un as pour sa nourriture, tandis que Métrodore, moins avancé que lui, a besoin de l'as tout entier. Croyezvous qu'un tel régime procure la satiété? On y trouve même de la jouissance, et une jouissance non pas légère et fugitive, qu'il faut renouveler sur-le-champ, mais solide et assurée. (SÉNÈQUE.)
Métrodore, Hermarque, Polyen, sont devenus de grands hommes, non pas à l'école d' Epicure, mais dans leur commerce avec lui. Si je vous réclame, ce n'est pas seulement pour que vous fassiez des progrès, c'est encore pour que vous m'en fassiez faire; nous serons l'un à l'autre de la plus grande utilité. (Séxèque).
Sans aller plus loin, écoutez ce que dit Epicure mourant, pour voir combien ses actions diffèrent de ses dogmes. « Epicure à Hermarque, son ami, salut. C'est dans un jour de bonheur et en même temps au dernier jour de ma vie que je vous écris celte lettre. J'éprouve cependant de telles douleurs de vessie et d'entrailles que leur violence ne pourrait s'accroître. » Voilà un homme malheureux ! Si la douleur est le plus grand des maux, on ne peut dire le contraire. Mais écoutons-le lui-même, a Tout cela est pourtant compensé par la joie que procure à mon âme le souvenir de mes dogmes et de mes découvertes. Vous, cependant, donnez-moi un noble gage de l'attachement que vous avez eu dès votre jeunesse pour moi et pour la philosophie ; ayez soin des enfants de Métrodore. » Non, à la mort de ce philosophe, je ne préfère ni la mort d'Epaminondas ni celle de Léonidas.
Le premier, ayant vaincu les Lacédémoniens à Mantinée et se sentant mourir d'une grave blessure, demanda, dès qu'il rouvrit les yeux, si son bouclier était sauvé. « Il est sauvé, » lui répondirent les siens tout en pleurs. « Les ennemis sontils en fuite? » demanda-t-il encore. La réponse ayant été telle qu'il la désirait, il ordonna qu'on arrachât le javelot
dont il avait été transpercé.
(Cicéron.)