COLUMELLE
GCLV.
Le chien de ferme.
Il faut choisir pour garder la métairie un chien de très grande taille, à l'aboiement étendu et retentissant, afin que le malfaiteur soit saisi de terreur d'abord en l'entendant, puis surtout en le voyant. Il faut même que quelquefois, sans être vu, le chien gronde d'une façon assez terrible pour mettre en fuite le larron. Qu'il n'ait qu'une seule couleur, et qu'où la choisisse de préférence blanche pour le chien de berger, noire pour le chien de ferme ; la bigarrure n'est à louer ni chez l'un ni chez l'autre. Le berger aime un chien blanc, parce qu'il diffère de la bête fauve, et souvent on a grand besoin de faire cette distinction, lorsqu'il faut écarter les loups dans l'obscurité du matin ou du crépuscule : si sa couleur blanche ne faisait remarquer le chien, le berger pourrait le frapper pour le loup. Le chien de ferme, que l'on oppose aux hommes malfaiteurs, sera plus redoutable s'il est noir, soit que le voleur arrive de jour, soit qu'il se présente la nuit, où le chien n'est pas même visible, à cause de sa ressemblance avec les ombres de la nuit : il pourra ainsi, à la faveur des ténèbres, s'approcher plus sûrement de ceux qui se tiendraient en embuscade. On aime mieux un chien carré qu'un chien long et court ; seulement, que la tête soit assez grosse pour qu'elle semble être la principale partie du corps ; que les oreilles soient renversées et pendantes, les yeux noirs ou verdâtres et d'un éclat rayonnant, la poitrine ample et velue, les épaules larges, les jambes épaisses et hérissées, la queue courte ; enfin, les pattes et les ongles très larges. Voilà, pour l'extérieur, le chien de ferme qui est le plus à recommander. Quant au naturel, il ne doit être ni trop doux, ni farouche, ni cruel non plus; car, dans le premier cas, il caresse même le voleur, et dans le second, il se jette sur les gens de la maison. C'est assez qu'il soit sévère sans être caressant, et que son œil s'allume toujours contre
les étrangers (l), quelquefois même contre ses compagnons de service. Il faut surtout que, dans la garde, il soit vigilant, sans vagabonder ; qu'il soit assidu et circonspect plutôt que téméraire ; car alors il n'annoncera rien dont iFne soit bien certain ; au lieu que, dans l'autre cas, un vain bruit et de faux soupçons le mettent en alerte.
(De l'agriculture, liv. VII, c'h. xn.)
GCLYI.
De l'emplacement et de la construction des ruches.
La demeure des abeilles doit être placée en face du midi, loin du tumulte et de l'habitation des hommes et des bestiaux, dans un endroit qui ne soit ni chaud ni froid ; car l'une ou l'autre température leur est nuisible. Il faut aussi que ce soit au fond d'une vallée, afin que les abeilles qui ne sont pas chargées, quand elles sortent pour chercher leur pâture, s'envolent avec plus d'aisance vers les lieux élevés et n'aient pas de peine à descendre avec leur charge (2), le long des pentes, après avoir recueilli tout ce dont elles ont besoin. Il sera utile que les ruches se trouvent sous les yeux du maître ; car leur entrelien demande la plus grande fidélité; or, comme la fidélité est très rare, les visites du maître en assurent mieux la garde. Aux ruches, on joindra une chaumière où l'on puisse loger les gardiens et resserrer les ustensiles. 11 faut la garnir surtout de ruches toutes prêtes pour les nouveaux essaims, ainsi que de plantes médicinales et de toutes les autres choses qu'on emploie quand les abeilles sont malades. Qu'on y fasse aussi couler de l'eau de source, si cela est possible, ou de l'eau de pluie, amenée par des canaux ; car sans cela ni les rayons, ni le miel, ni les jeunes essaims ne peuvent prospérer. Cette eau sera, comme le veut le poète, recouverte de branches et de pierres, « comme de ponts nombreux où les abeilles puissent se reposer et déployer leurs ailes au soleil d'été, dans le cas où quelques retardataires auraient été mouillées par la pluie ou précipitées dans les flots par le violent Eurus.... Qu'un palmier ou un
(1) Lire dans le texte excandescant, au lieu de scandescant. (•2) Lire dans le texte utensilibus.
grand olivier sauvage couvre de son ombre l'entrée de leur demeure, afin que, lorsqu'au printemps, leur saison favorite, les nouveaux rois sortiront pour la première fois à la tête de leurs essaims et que les jeunes abeilles s'ébattront hors des rayons, la rive voisine les invile à s'abriter contre la chaleur et que l'arbre s'offrant à leurs yeux les retienne sous son feuillage hospitalier. »
(De l'agriculture, liv. IX, ch. v.)
QCJINTE-CURCE
GGLVII.
Lettre d'Alexandre à Darius.
« Le roi Alexandre à Darius. Ce Darius, dont tu as pris le nom, infligea toute sorte de maux aux Grecs qui habitent la côte de l'Hellespont et aux colonies grecques de l'Ionie ; ensuite, il passa la mer avec une armée immense et porta la guerre au sein de la Macédoine et de la Grèce. Après lui, Xerxès, de la même nation, vint nous attaquer avec une foule innombrable de Barbares. Vaincu dans une bataille navale, il laissa cependant Mardonius en Grèce, afin que, même en son absence, il saccageât nos villes et brûlât nos campagnes. Qui ne sait que Philippe, mon père, est mort assassiné par des hommes que vos agents avaient gagnés par l'espoir de grandes sommes d'argent? Vous n'entreprenez que des guerres impies, et, quoique vous ayez des armes, vous mettez à prix la tête de vos ennemis. C'est ainsi que toimême, à la tête d'une si puissante armée, tu as voulu naguère encore acheter mille talents un assassin pour me frapper. Je ne fais donc que repousser la guerre; je ne l'apporte pas, et grâce aux dieux qui sont toujours pour la bonne cause, j'ai réduit sous mon obéissance une grande partie de l',Asie; toi-même, je t'ai vaincu en bataille rangée. Comme tu n'as pas même observé à mon égard les lois de la guerre, tu n'aurais droit à rien obtenir de moi ; cependant, si tu viens me trouver en suppliant, je te promets de te rendre
sans rançon ta mère, ta femme et tes enfants. Car je sais en même temps vaincre et ménager les vaincus. Que situ crains de te fiera nous, je te donnerai ma parole que. tu peux venir sans danger. Du reste, quand tu m'écriras, souviens-toi que tu écris non seulement à un roi, mais encore à ton roi. » Thersippe fut envoyé pour porter cette lettre. Alexandre descendit ensuite en Phénicie et prit possession de la ville de Byblos, qui lui fut livrée.
(Histoire (V Alexandre, liv. IV, ch. rr.)
GCLVIII.
Description de Babylone.
La beauté de la ville et son ancienneté attirèrent, comme elles le méritaient, non seulement les regards d'Alexandre, mais encore ceux de toute l'armée. C'est Sémiramis qui l'avait fondée et non, comme la plupart l'ont cru, Bélus, dont le palais se montre encore. Le mur qui en forme l'enceinte, bâti de briques et enduit de bitume, a trente-deux pieds d'épaisseur ; des chars attelés de quatre chevaux peuvent, dit-on, s'y rencontrer et y marcher de front sans danger. La hauteur du mur est de cent coudées au-dessus du sol; ies tours sont de dix pieds plus élevées que le mur. L'enceinte tout entière embrasse une étendue de trois cent soixante-neuf stades, et la renommée rapporte qu'on en construisait un stade par jour. Les édifices ne touchent point aux murs ; ils en sont éloignés de la distance d'environ un arpent. La ville même n'est pas entièrement occupée par les maisons ; il n'y a que quatre-vingt-dix stades d'habités, et encore les bâtiments ne sont-ils pas tous contigus, sans doute parce qu'on a jugé plus sûr de les disperser en plusieurs endroits. Le reste du terrain est ensemencé et cultivé, afin qu'en cas d'attaque du dehors, le sol même de la ville fournisse des aliments à la population.
L'Euphrate coule au milieu de la ville ; des quais d'un travail considérable le retiennent dans son lit. Tous ces immenses ouvrages sont environnés de cavernes creusées profondément pour recevoir les grandes crues du fleuve ; car, lorsque sa hauteur vient à excéder celle des quais qui le bordent, il entraînerait les maisons dans son cours, s'il n'y avait des sou-
terrains et des lacs pour le recevoir. Ces bassins sont construits en briques cuites et partout enduits de bitume. Un pont de pierre, élevé sur le fleuve, unit les deux côtés de la ville: on le compte aussi parmi les merveilles de l'Orient. L'Euphrate, en effet, roule une masse énorme de limon et comme, pour jeter des fondations, ce limon a été enlevé dans toute sa profondeur, on a peine à trouver un terrain solide pour obtenir les travaux.
(Histoire d'Alexandre, liv. V, ch. ier.)
CCLIX, Mort d'Alexandre.
Après avoir reçu Néarque à sa table, il se retirait pour se coucher, lorsque, cédant aux prières instantes de Médius de Larisse, il alla de nouveau se mettre à table chez lui. Il y passa toute la nuit à boire, puis se sentit mal à l'aise. La maladie s'aggrava bientôt et épuisa tellement ses forces en six jours qu'il ne pouvait même plus parler. Cependant les soldats, inquiets, désireux de le voir, pleins d'anxiété, exprimèrent le vœu d'être admis en sa présence, malgré les représentations des généraux qui les engageaient à ne pas accabler leur roi malade.
En Je voyant (H, leurs larmes coulèrent, et on eût dit que l'armée ne visitait pas son roi, mais assistait à ses funérailles. Cependant la douleur de ceux qui environnaient le lit éclatait sur leurs visages ; le roi les aperçut : « Trouverez-vous, leur dit-il, quand je serai mort, un roi digne de commander à de tels hommes? » Chose incroyable à dire et à entendre : il demeura immobile, dans l'attitude qu'il avait prise pour recevoir ses soldats, jusqu'au moment où l'armée entière eut achevé de le saluer. Quand il eut dit adieu à la foule, se croyant libre désormais de toute dette envers la vie, il laissa retomber ses membres fatigués. Il ordonna alors à ses amis de s'approcher (car la voix même commençait à lui manquer); il ôta son anneau de son doigt et le remit à Perdiccas, en y joignant l'ordre de faire porter son corps au temple d'Ammon. On lui demanda à qui il laissait l'empire :
(t) Lo texte de Quinte-Gurce commence seulement à Intuenlibus.
« Au pins digne, répondit-il ; au reste, je prévois qu'à l'occasion de ce débat on me prépare de grands jeux funèbres. » Perdiccas lui a}rant encore demandé quand il voulait qu'on lui rendît les honneurs divins : « Alors, dit-il, vque vous serez heureux.» Ce furent là ses dernières paroles et peu après il s'éteignit.
[Histoire d'Alexandre, liv. X, ch. v.)