DOULEUR DE LA MÈRE DE MÉDÉE
Cependant l'horrible nouvelle arrive aux oreilles du père de Médée ; elle lui annonce la ruine, le deuil de la maison royale, la perfidie et la fuite de sa fille. Aussitôt le frère de Médée se revêt de ses armes; toute la ville se rassemble bientôt; JFMès lui-même, oubliant sa vieillesse, vole sur le rivage, qui se couvre de guerriers. C'est en vain! Le vaisseau fuit à toutes voiles. La mère de Médée tendait encore les bras vers la mer, ainsi que la sœur de la fugitive et toutes les autres femmes colchidiennes, mères et brus, et tes jeunes compagnes, ô Médée ! Seule, en avant des autres, sa mère remplit l'air de ses gémissements : « Suspends ta fuite ; ramène du milieu des flots, ramène ici ton navire, ô ma fille ! Tu le peux. Où fuis-tu ainsi? s'écrie-t-elle. C'est ici que sont tous les tiens ; ici qu'est ton père, encore sans colère contre toi ; ici qu'est le sol qui l'a vue naître et le sceptre qui t'appartient. Pourquoi te livrer seule au pays des Grecs? Quelle place y aura-t-il pour toi, qui es une barbare, au milieu des filles d'Inachus? Sont-ce là les vœux de ta famille et l'hymen qui l'était réservé? Est-ce là le jour que demandait ma vieillesse? Je voudrais, comme l'oiseau, pouvoir fondre avec mes ongles recourbés sur le visage de ton ravisseur, et, sur son propre vaisseau, lui redemander à
grands cris celle à qui j'ai donné le jour. « C'est au roi d'Albanie qu'elle était promise, non à toi, lui dirais-je ; jamais ses parents infortunés n'ont pris d'engagement avec loi, fils d'^Eson. Pélias ne t'a pas dit de féchapper au prix d'un pareil larcin et d'enlever les filles de la Colchide. Garde la toison ; prends aussi ce qui peut rester dans nos temples.... Mais pourquoi poursuivre quelqu'un plus de mes plaintes injustes? C'est elle qui fuit; c'est elle, ô honte, qui brûle d'un si ardent amour ! »
(Les Argonautiques, chant VIII. v. 134 et suiv.)
SILEUS ITALIGUS
Les « Guerres Puniques. ■
PORTRAIT D'àUNIBÀL.
Par caractère, il est avide de mouvement, de mauvaise foi, consommé dans la ruse (i) et déviant de l'équité. Il n'a sous les armes aucun respect pour les dieux; son courage indomptable lui fait mépriser les avantages de la paix; la soif du sang humain le brûle jusqu'au fond des entrailles. De plus, dans la fleur de sa verte jeunesse, il ambitionne d'effacer le souvenir des Egates, honte de ses pères, et d'engloutir les traités dans la mer de Sicile. Junon l'anime encore et tourmente son cœur de l'espérance de la gloire. Et déjà, dans les visions de ses nuits, ou il pénètre au Capitule, ou il s'avance à pas rapides à travers les sommets des Alpes. Souvent aussi ses serviteurs, au seuil de sa porte, éveillés dans leur sommeil, tremblèrent à la voix terrible qui retentissait dans le vaste silence de la nuit, et ils trouvèrent le guerrier inondé de sueur, livrant ses futurs combats et faisant des guerres imaginaires.
Cette rage contre la terre d'Italie et contre les champs Sa-
(1) Lire dans le texte astu, au lieu d'œsLu.
turniens, la fureur paternelle l'avait de bonne heure mise au cœur de l'enfant. Issu de l'antique famille de Barcas, originaire de Sidon, Annibal comptait depuis Bélus une longue série d'ancêtres. En etfet, lorsque Didon, après la mort de son mari, fuyait l'asservissement de Tyr, le jeûne fils de Bélus avait fui avec elle les armes impies d'un cruel tyran et s'était associé à elle pour partager tous ses périls. Fier de cette noble origine et aussi célèbre par sa vaillance, Amilcar s'appliqua, dès qu'Annibal put parler et articuler les premiers mots, à nourrir en lui de patriotiques fureurs et à exciter son cœur d'enfant à la guerre contre les Romains.
(Les Guerres Puniques, liv. Ier, v. 58 et suiv.)
Joie des Romains après qu'Annibal eut levé son camp d'auprès de leur ville.
Annibal se retourne en se retirant, ordonne à ses troupes de lever le camp et les enseignes et menace Rome de son retour. Le soleil brille tout à coup dans les airs d'un éclat plus ardent et les flots azurés resplendissent des rayons tremblants que Phébus répand sur eux. Mais les Romains ont vu, du haut des murs, les étendards des Carthaginois s'éloigner et leur chef changer de dessein. Ils se regardent alors en silence et se disent par des signes ce qu'ils n'osent croire dans l'extrême terreur qui leur demeure. Ils pensent qu'Annibal ne veut pas s'en aller; que c'est une ruse, un piège, où se reconnaît l'esprit des Carthaginois. Cependant les mères couvrent leurs enfants de baisers muets, jusqu'à ce que l'armée ennemie, continuant sa marche, se dérobe aux regards et dissipe la terreur qu'inspirait le soupçon d'une ruse.
Alors les Romains se rendent de toutes parts à la colline sacrée du Capitole; ils s'embrassent mutuellement; ils mêlent leurs voix pour publier le triomphe de Jupiter Tarpéien, et ils couronnent de fleurs les temples des dieux. Déjà l'on ouvre toutes les portes de Rome ; la foule se répand de tous côtés et se livre à une joie depuis longtemps inespérée. Les uns vont voir la place où le chef ennemi avait fixé sa tente ; les autres, le lieu élevé d'où il avait harangué ses troupes; l'en-
droit où campaient le belliqueux Asturien, le cruel Garamante et le farouche Hannon. On se baigne dans l'eau vive du tleuve ; on élève des autels aux Nymphes de l'Anio ; puis, après avoir fait le tour des murailles, on rentre dans la ville
en fête.
(Guerres Puniqv£S, liv. XII, fin.)
GGLXIV.
Bruits et préparatifs de guerre.
Le bruit se répand dans les villes alarmées de l'Ausonie que ces montagnes où séjournent les nuages et ces rochers qui menacent le ciel ont subi le joug; que les Carthaginois s'avancent à travers des lieux impraticables, et qu'un général, qui se vante d'égaler par ses exploits les travaux d'Hercule, est descendu en Italie. La sinistre renommée parle de terribles mouvements, grandit à chaque pas, et, plus rapide que le rapide Eurus, jette de terrifiantes rumeurs dans les villes épouvantées. La frayeur, qui sait si bien entretenir les rumeurs du vulgaire par des nouvelles imaginaires, exagère encore ces bruits. Aussitôt on s'empresse de s'adonner aux rudes soins de la guerre : tout à coup les bruits de Mars retentissent dans toute l'Ausonie et réclament, des armes et des guerriers. On fabrique de nouveaux traits ; le fer, dépouillé de sa rouille, reprend son éclat redoutable ; les jeunes gens replacent sur leur tête le casque à l'aigrette étincelante ; on garnit les piques de courroies et on retrempe les haches dans la fournaise. On façonne des cottes de mailles impénétrables, des cuirasses capables de supporter bien des coups et d'empêcher toutes les blessures. Les uns s'occupent des arcs ; les autres dressent aux évolutions leurs coursiers hors d'haleine et aiguisent leurs épées sur la pierre tranchante.
(Les Puniques, chant IV.)