CCLXVIII
Contre le siècle de Domitien.
Dis-moi, Calliope : que médite le père des dieux ? Veut-il bouleverser la terre et les siècles dévolus à notre patrie? Les arts, qu'il nous donna jadis, va-t-il les arracher à des mourants ? Veut-il que muets, dépouillés même de la raison, tels qu'au jour où nous nous levâmes dans notre première enfance, nous nous traînions encore à la recherche du gland ou sur le bord d'une onde pure ? Ou réserve-t-il ses amitiés au reste de la terre, aux autres cités, et veut-il en déshériter la race ausonienne et les nourrissons de Romulus ?
Mais à quoi songeons-nous? C'est grâce à deux causes que Rome porta si haut sa tête altière, sa valeur dans les combats et sa sagesse dans la paix. Mais cette valeur, après s'être exercée chez elle et dans les guerres sociales, se jeta sur les mers de Sicile, sur la citadelle de Carlhage, sur tous les autres royaumes, et dévora bientôt le monde entier. Puis, semblable à l'athlète qui, resté seul vainqueur dans le stade Achéen, languit et s'énerve en consumant son courage dans l'immobilité, Rome, dès qu'elle n'eut plus à combattre et qu'elle eut façonné les peuples au joug d'une longue paix, élabora chez elle les lois et les inventions de la Grèce, et recueillit, sous l'influence de la sagesse et de l'aimable raison, tous les fruits de ses victoires sur terre et sur mer. C'était la base de sa puissance, base sans laquelle elle ne pouvait se maintenir, sans laquelle Jupiter eût été convaincu de mensonge pour avoir dit autrefois à Junon : « Je leur ai donné un empire sans limites. »
(Sur un arrêt de Domitien qui bannit de Rome les philosophes, v. 12 et suiv.)