‹ Cours de versions latinesChapitre 137 sur 214 · JUVÉNAL · texte numérisé non relu

JUVÉNAL

CGLXIX.

La femme savante.

Une femme plus insupportable encore, c'est celle qui n'est pas plus tôt à table qu'elle vante Virgile, pardonne à Elise par égard pour sa mort, met les poètes aux prises, les compare, place dans la balance d'un côté Virgile, de l'autre Homère. Les grammairiens rendent les armes, les rhéleurs s'avouent vaincus ; lout le monde se tait: avocat, crieur public, une femme même, une autre femme n'oserait parler, tant se précipite le tlux de ses paroles ! On dirait un carillon de cloches et de cymbales qu'on frappe. Que personne désormais ne fatigue l'airain et ne sonne du cor : seule, elle pourra secourir la Lune en travail.

La sagesse impose des bornes, même dans les choses honnêtes. La femme qui tient à passer pour savante et pour éloquente doit porter une tunique retroussée à mi-jambe, sacriiier un porc à Sylvain et se baigner pour un quart d'as. Que la femme qui doit être la tienne ne se pique point d'éloquence ; qu'elle ne lance point le court enthymème en sa forme arrondie; qu'elle ne connaisse pas toutes les histoires ; que même il y ait des passages qu'elle ne comprenne pas dans les livres. Moi, j'abhorre celle qui lit et relit sans cesse l'art de Polémon, qui observe toujours les lois et les règles du langage, qui, véritable antiquaire, me récite des vers que je ne connais pas, et reprend une amie de campagne pour des expressions auxquelles un homme ne ferait pas attention. Je veux qu'un mari puisse impunément faire un solécisme.

(Satire vi, v. 434-456.)

La chute de Séjan.

Il en est que précipite une puissance en butte à toutes les attaques de l'envie et que plonge dans l'abîme la liste longue

et fastueuse de leurs titres. Leurs statues descendent de leur base et suivent le câble qui les tire ; puis la hache frappe à coups redoublés jusqu'aux roues de leur^ char et brise même les jarrets des coursiers innocents. Déjà le feu pétille ; déjà, sous le vent des soufflets, s'embrase dans la fournaise cette tête adorée du peuple ; le grand Séjan éclate en morceaux. Puis, de cette face, la seconde de tout l'univers, on fait des pots, des chaudrons, des poêles, des cuvettes. Orne ta maison de lauriers; conduis au Capitule un bœuf énorme et sans tache : Séjan est traîné au croc et livré en spectacle ; tout le monde est dans la joie. — Quelles lèvres, quelle figure il avait ! — Jamais, si tu m'en crois, je n'ai aimé cet homme! — Mais sous quelle accusation a-t-il succombé? Qui l'a dénoncé ? Quelles preuves, quels témoins ont prouvé le crime ? — Rien de tout cela : une longue et verbeuse lettre est venue de Caprée. — Très bien ; je n'en demande pas davantage. — Mais que font tous ces enfants de Rémus ? — Ils suivent la fortune, comme toujours, et maudissent les condamnés. Ce même peuple, si Nursia avait été pour le Toscan et qu'elle eût livré à ses coups la vieillesse du prince sans défiance, proclamerait à cette heure même Séjan Auguste. Depuis longtemps, depuis le jour où personne parmi nous ne vend ses suffrages, aucun souci ne le louche. Autrefois, il distribuait commandements, faisceaux, légions, tout : aujourd'hui, le voilà impassible ; il ne demande avec passion que deux choses : du pain et des jeux.

(Satire x, v. 56 et suiv.)

La vraie noblesse.

Qu'importent les arbres généalogiques? Que sert, ô Ponticus, de compter une longue série d'aïeux, de montrer les portraits de ses ancêtres, et les Emiliens debout sur leur char triomphal, et les Curius tout mutilés, et un Corvinus à qui manque une épaule, et un Galba qui a perdu le nez et les oreilles"? A quoi bon étaler avec orgueil sur un vaste tableau de famille les portraits enfumés des maîtres de cavalerie et de leur dictateur, si, en présence des Lépides, on vit misérablement? A quoi bon les images de tant d'illustres guerriers,

si l'on passe toute la nuit à des jeux de hasard, et cela devant les vainqueurs de Numance (1)? si l'on commence à dormir au lever de l'aurore, à l'heure où les généraux levaient leurs aigles et leur camp? Pourquoi un Fabius, né sous l'égide d'Hercule, se targuerait-il du surnom d'Allobrogeet du grand autel d'Alcide, s'il est cupide, s'il est vain, s'il est plus mou qu'une brebis de Padoue? C'est en vain que d'antiques efligies de cire orneraient de toutes parts tout un atrium : la seule et unique noblesse, c'est la vertu. Sois par tes mœurs un Paulus, un Cossus, un Drusus; mets ces mœurs avant les portraits de tes aïeux : qu'elles aient le pas sur tes verges consulaires elles-mêmes. Ce qu'il me faut avant tout, ce sont les qualités de l'âme. Mérites-tu par tes actions et tes paroles de passer pour un homme intègre et ferme observateur delà justice? Je te reconnais pour noble.

(Satire vin, début.)

Vanité de la gloire,

Pèse Annibal : combien de livres de cendres trouveras-tu dans ce capitaine éminent? Le voilà celui que n'a pu contenir l'Afrique, depuis les rives baignées par l'océan Mauritanien, jusqu'aux lieux voisins des tièdes eaux du Nil, enlre les peuples de l'Ethiopie et l'autre patrie des grands éléphants (2)! Ii ajoute l'Espagne à l'empire de Carthage; il franchit les Pyrénées ; la nature lui oppose les Alpes et leurs neiges : il entr'ouvre les rochers ; il dissout les montagnes avec du vinaigre. Déjà il est maître de l'Italie, et cependant il veut aller plus loin : « Nous n'avons rien fait, dit-il, si les soldats de Carthage ne brisent les portes de Rome et si je ne plante l'étendard africain au milieu du quartier de Suburra! » Et le dénouement, quel est-il? 0 gloire! Il est vaincu, ce héros; il fuit précipitamment en exil, et là, ce

(1) Lire dans le texte Xumanliaos, au lieu de Mumantianos.

(2) Lire dans le texte allos elephantos, au lieu de alios. — Pour traduire ainsi, il faut mettre le point d'exclamation après altos elephantos.

grand, cet admirable client attend dans le prétoire d'un roi qu'il plaise au tyran de Bithynie de s'éveiller. Cette existence, qui jadis a bouleversé l'humanité, ce n'est ni le glaive, ni les rochers, ni les traits qui y mettront fin. Le vengeur de Cannes et de tant de sang versé, ce sera un anneau ! Va, insensé, cours à travers les Alpes et leurs horreurs, pour plaire aux enfanls, pour devenir un sujet de déclamation!

(Satire x, v. 147 et suiv.)

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