GUI
La philosophie en Grèce au Ille siècle avant l'ère chrétienne : Zenon de Cittium et le Stoïcisme.
Zenon, plus âgé qu'Arcésilas, très subtil dans la discussion et très habile à se replier dans tous les sens, s'efforça de réformer la doctrine philosophique....
11 n'était pas homme à briser, comme Théophraste, les ressorts de la vertu ; au contraire, il plaçait dans la vertu seule tout ce qui peut constituer une vie heureuse ; il ne comptait aucun bien en dehors de la vertu et il appelait honnête ce bien simple, unique, indivisible. Quant aux autres choses, quoiqu'elles ne fussent ni bonnes ni mauvaises, il disait cependant que les unes étaient conformes, les autres contraires à la nature. Entre les deux, il en comptait d'autres qui étaient moyennes. Pour les choses conformes à la nature, il enseignait qu'on pouvait en user et qu'elles étaient dignes d'une certaine estime. Pour les choses contraires, il enseignait tout l'opposé; pour les choses qui n'étaient ni contraires ni conformes à la nature, il les laissait entre deux et il n'y attachait absolument aucune importance. Parmi les choses dont on peut user, les unes méritaient plus d'estime, les autres moins. Celles qui en méritaient le plus, il les nommait préférables; celles qui en méritaient le moins, il les disait à rejeter. Comme en cela, il avait moins changé les idées que les mots, entre l'accomplissement du bien et la faute, entre le devoir et la violation du devoir, il plaçait certaines choses moyennes; il mettait le seul accomplissement du bien parmi les bonnes actions, et le mal, c'est-à-dire les fautes, parmi les mauvaises. L'observation ou l'omission du devoir étaient à ses yeux des
choses intermédiaires, comme je l'ai dit. Tandis que ses prédécesseurs disaient que toutes les vertus ne viennent pas de la raison, mais que plusieurs sont le fruit de la nature ou de l'habitude, Zenon les plaçait toutes dans la raison ; tandis que les anciens pensaient que les espèces de vertus dont j'ai parlé plus haut peuvent se présenter séparément, il démontrait qu'il ne peut aucunement en être ainsi.... ; tandis que les écoles précédentes ne proscrivaient pas dans l'homme toutes les passions qui troublent l'âme et reconnaissaient qu'il est naturel de s'affliger et de désirer, de craindre et d'être transporté de joie, pourvu que ces mouvements soient renfermés et contenus dans d'étroites limites, Zenon regarda ces passions comme des maladies dont il voulut que le sage fût exempt.
(ClCÉRON.)
GIV.
La doctrine stoïcienne.
On a demandé « comment tous les biens peuvent être
égaux, s'ils sont de trois sortes. » Il y a, d'après l'opinion de nos Stoïciens, des biens de premier ordre, comme la joie, la paix, le salut de la patrie. Il y en a de second ordre, qui naissent de circonstances malheureuses, comme la patience dans les tourments, l'égalité d'âme dans une maladie grave. Nous désirerons directement pour nous les premiers de ces biens, et les seconds dans la nécessité seulement. Il y a encore des biens de troisième ordre, comme une démarche modeste, une physionomie régulière et honnête, le geste qui convient à un homme sage. Comment ces biens peuventils être égaux entre eux, alors que les uns sont à désirer et les autres à redouter?
Si nous voulons saisir ces distinctions, revenons au souverain bien et considérons ce qu'il est. Une âme qui a l'intention du vrai, qui sait ce qu'il faut fuir et rechercher, qui apprécie les choses d'après leur nature et non d'après l'opinion , qui se mêle à l'univers entier et qui en observe attentivement tous les phénomènes , qui veille sur ses pensées et sur ses actions, qui est également forte et grande, qui, invincible à la douleur comme au plaisir, ne cède ni à
la bonne ni à la mauvaise forlune, qui est au-dessus de tous les événements prévus ou fortuits, qui unit à la décence la plus grande beauté, à la vigueur la santé et la sobriété, une âme imperturbable, intrépide, qu'aucune force ne peut briser, que les accidents n'exaltent ni n'abattent, une telle âme est la vertu même : voilà son portrait, si on l'embrassait d'un seul coup d'œil, si elle se montrait une fois tout entière. Mais elle a mille faces, qui se révèlent suivant les diverses circonstances de la vie et suivant nos actions, sans qu'elle devienne ni plus grande ni plus petite. Le souverain bien, en effet, ne peut décroître, et la vertu ne saurait rétrograder; seulement, elle se change en telles ou telles qualités et prend l'aspect conforme aux choses qu'elle doit faire. A tout ce qu'elle a touché, elle imprime sa ressemblance et sa teinte; elle embellit les actions, les amitiés, parfois même des familles entières où elle a pénétré pour y mettre de l'ordre ; tout ce qu'elle approche, elle le rend aimable, excellent, admirable.
(SÉNÊQUE.)
GV.
La doctrine stoïcienne (suite).
Cependant, d'après ce qui est admis par tous les Stoïciens, c'est pour la nature des choses que je me prononce : ne pas s'en écarter, se former sur sa loi et sur son exemple, voilà la sagesse. La vie heureuse est donc celle qui s'accorde avec notre nature ; or, on ne peut l'obtenir que si d'abord l'âme est saine et continuellement en possession de cet état sain ; ensuite, si elle est énergique et ardente, douée des plus belles qualités, paliente, propre à toutes les circonstances, soigneuse de son corps et de ce qui s'37 rapporte, sans toutefois s'en tourmenter ; attentive aux autres choses qui sont nécessaires à la vie, sans être éblouie d'aucune ; usant des dons de la forlune, sans en être l'esclave. Vous comprenez, quand même je ne l'ajouterais pas, que de là résulte une perpétuelle tranquillité, puisqu'on a banni ce qui irrite ou effraie....
Ce sera la même chose, si je dis : Le souverain bien est une âme qui méprise le hasard et dont la vertu fait la joie, ou bien, une invincible force d'âme qui a l'expérience des choses,
calme dans Faction, accompagnée de beaucoup de bienveillance pour les hommes en général et d'attention pour ceux avec qui l'on vit. Il me plaît encore de le définir en disant que l'homme heureux est celui pour lequel il n'y a d'autre bien, d'autre mal qu'une âme bonne ou mauvaise; celui qui pratique l'honnête, qui se contente de la vertu, que le hasard ne saurait ni élever ni abaltre ; celui qui ne connaît pas de plus grand bien que celui qu'il peut se donner à lui-même ; celui pour lequel la vraie volupté sera le mépris des voluptés. Permis à vous, si vous aimez les digressions, de présenter la même chose sous telle ou telle autre face, pourvu que le fond reste sain et sauf. Qui nous empêche, en effet, de dire que la vie heureuse est une âme libre, élevée, intrépide et inébranlable, placée au-dessus de la crainte, au-dessus du désir, une âme pour laquelle le seul bien est l'honnête, le seul mal uue conduite honteuse?
(Sénèque).
GVI.
La doctrine stoïcienne (suite).
Voici la définition de Zenon : la passion, ce qu'il appelle Tcâ.Boçs est un mouvement de l'âme opposé à la droite raison et contraire à la nature. Quelques-uns disent plus brièvement que la passion est un désir trop véhément, et ils le trouvent trop véhément, parce qu'il s'éloigne trop de l'égalité d'âme que veut la nature. Les diverses sortes de passions naissent, d'après eux, de ce que l'opinion des hommes distingue deux sortes de biens et deux sortes de maux; il y a par conséquent quatre passions : deux qui naissent des biens, le désir et la joie ; la joie, des biens présents, le désir, des biens à venir. Des maux viennent la crainte et la tristesse; la crainte, des maux futurs ; la tristesse, des maux présents : car ce que l'on craint, s'il est à venir, nous cause de la tristesse, s'il est présent. Quant à la joie el au désir, ils tiennent à l'opinion d'un bien : le désir se porte, captivé et enflammé, vers ce qui paraît un bien ; la joie éclate en transports quand l'âme possède l'objet de son désir. La nature porte tous les hommes à rechercher les choses qui paraissent des biens et à fuir leur contraire.,..
Mais les Stoïciens pensent que toutes les passions naissent du jugement et de l'opinion. C'est pourquoi ils les définissent d'une manière encore plus précise, afin que l'on comprenne non seulement combien elles sont vicieuses, mais encore combien nous en sommes les maîtres. La tristesse est donc l'opinion récente d'un mal présent, sous le poids duquel on pense qu'il est juste que le cœur abattu se resserre ; \&joie est l'opinion récente d'un bien présent et qui semble autoriser des transports ; la crainte est l'opinion d'un mal qui nous menace et qui paraît intolérable ; le désir est l'opinion d'un bien à venir, qu'il est avantageux pour nous de voir devenir présent.... La tristesse cause une sorte de morsure douloureuse ; la crainte, une certaine retraite et comme une fuite de l 'âme ; la joie, une hilarité qui déborde ; le désir, une cupidité effrénée.
(CicéronO
GYII.
La doctrine et l'éloquence des Stoïciens.
Quant aux Stoïciens, je suis loin de les blâmer ; mais je les abandonne aussi, et cela sans crainte de les mettre en colère, puisqu'ils ignorent absolument ce que c'est que se mettre en colère. Je leur sais gré d'être les seuls entre tous les philosophes qui aient donné à l'éloquence les noms de vertu et de sagesse. Mais il y a chez eux deux choses qui sont tout à fait incompatibles avec l'éloquence de l'orateur que nous formons : tous ceux qui ne sont pas des sages, ils les appellent des esclaves, des brigands, des ennemis publics, des insensés, et ils ajoutent pourtant qu'il n'y a personne de sage. Or, ce serait une grande absurdité de confier le soin de haranguer un peuple, un sénat, une assemblée quelle qu'elle soit, à quelqu'un qui penserait qu'il n'y a dans l'assistance pas un citoyen raisonnable, pas un homme libre. A cela s'ajoute leur éloculion, ingénieuse peut-être et certainement pénétrante, mais mesquine dans la bouche d'un orateur, étrange, peu faite pour les oreilles du vulgaire, obscure, vide et maigre, telle enfin qu'il n'y aurait pas moyen d'en faire usage auprès du peuple. Autre est l'idée que se font les Stoïciens des biens et des maux, autre celle qu'en ont les autres citoyens, ou
plutôt tous les peuples ; ces philosophes conçoivent autrement que tout le monde la nature de l'honneur, de l'ignominie, des récompenses et des peines: ont-ils tort oli raison? peu importe quant à présent; mais en suivant leurs maximes, nous ne pourrions réussira rien par la parole.
[ClCÉBOH.)
Les anciens Stoïciens ont peu cultivé l'éloquence ; mais en prêchant l'honnêteté, en coordonnant et en prouvant ce qu'ils enseignaient, ils ont montré la plus grande habileté ; pourtant, ils ont la subtilité du dialecticien, plutôt que la magnificence de l'orateur, qu'ils n'ont pas sans doute voulu avoir.
MUINTILIEN.J
GYIII.
Les Stoïciens du Ille siècle avant l'ère chrétienne : Zenon de Cittium, Cléanthe et Chrysippe.
Cléanthe n'eût pas si bien reproduit les sentiments de Zenon, s'il n'avait fait que l'entendre. 11 fut témoin de sa vie; il en pénétra les secrets; il l'observa pour voir s'il vivait conformément à son système. Sénèque.
11 est des philosophes qui pensent que l'office du consolateur se borne à enseigner que ce que l'on croit un mal ne l'est pas du tout : telle est l'opinion de Cléanthe. Il en est, comme les Péripatéticiens, qui veulent que le consolateur montre seulement qu'il n'y a pas grand mal. Il en est, comme Epicure, qui détournent du mal par l'idée de quelque bien. 11 en est, comme les Cyrénaïques, pour lesquels c'est assez de montrer qu'il n'y a rien d'imprévu dans ce qui est arrivé. Chrysippe pense que l'essentiel, en consolant un affligé, c'est de lui ôter cette opinion qu'en ^'affligeant il s'acquitte d'un devoir légitime et obligatoire. Il en est même qui rassemblent toutes ces manières de consoler, tel étant touché d'une considération, tel autre d'une autre. Et c'est ainsi que dans ma Consolation, j'ai tout réuni pour me consoler : car mon cœur alors élait dans l'excès de la douleur, et je tentais tous les moyens de le guérir.
Ainsi donc, dans les consolations, le premier remède à employer, ce sera de montrer à la personne affligée que le mal dont il se plaint n'en est pas un ou qu'il est très léger ; le
second, de lui représenler la commune condition de la vie et en particulier Ja sienne, s'il y a lieu ; le troisième, de lui faire sentir que c'est le comble de la folie que de se consumer en regrets, quand on sait qu'ils ne peuvent servir à rien. Quant à Cléanthe, il console le sage, qui n'a pas besoin de consolation : car, persuader à quelqu'un qui souffre qu'il n'y a rien de mal que ce qui est honteux, c'est moins lui ôter sa douleur qu'une folle opinion : or, c'est à un autre moment qu'il faut donner ces leçons. Et d'ailleurs, Cléanthe ne me semble pas avoir assez pris garde que le chagrin peut naître quelquefois d'une chose qui, de son aveu, est le plus grand de tous les maux. Que dirons-nous, en effet, après avoir vu Socrate persuader à Alcibiade, à ce que nous avons entendu dire, qu'il n'était qu'un homme de rien et que, malgré sa haute naissance, il n'y avait aucune différence entre lui et un porlefaix, discours qui affligea tellement Alcibiade que, les larmes aux yeux, il supplia Socrate de lui enseigner la vertu et le moyen de se corriger du vice : que dirons-nous, Cléanthe? Dans l'étal qui affligeait Alcibiade, n'y avait-il rien de mal?
(ClCÉRON.)
Les Stoïciens du Ile siècle avant l'ère chrétienne : Zenon de Tarse, Diogène de Babylone, Antipater.
Il se présente souvent des circonstances où l'utile semble opposé à l'honnête et où il faut examiner si cette opposition est absolue, ou si l'utile ne peut pas se concilier avec l'honnête. Voici des difficultés de ce genre : si, par exemple, un honnête homme porte d'Alexandrie une grande quantité de blé, au moment où les Rhodiens souffrent de la disette et de la famine et où le blé se vend très cher ; si cet honnête homme sait qu'un grand nombre de marchands sont partis d'Alexandrie; s'il a vu, pendant sa traversée, des vaisseaux chargés de blé se dirigeant sur Rhodes, doit-il le dire aux Rhodiens ou garder le silence pour vendre son blé le plus cher possible (1 1 ? Nous supposons que c'est un honnête homme
(1) Lire dans le texte quant plurimi, au lieu de quam plurimo.
et un sage ; nous nous demandons quelle sera sa délibération, sa décision : il ne cacherait rien aux Rhodiens, s'il y voyait de la honte ; mais il se demande s'il y en a.
Dans ce genre de questions, l'opinion de Diogène de Babylone, célèbre et grave Stoïcien, est ordinairement tout autre que celle d'Antipater, son disciple, esprit très pénétrant. D'après Antipater, il faut tout révéler, pour que l'acheteur n'ignore absolument rien de ce que connaît le vendeur. D'après Biogène, le vendeur doit déclarer les vices de la marchandise, dans la mesure où le droit civil l'ordonne, ne tendre d'ailleurs aucun piège, mais puisqu'il vend, chercher à vendre le mieux possible. J'ai apporté du blé, je l'expose en vente ; je ne le vends pas plus cher que les autres, peutêtre même moins, quand il y a abondance ; à qui fais-je tort? Voici d'autre part le raisonnement à' Antipater : u Que dites-vous ? Vous qui devez veiller aux intérêts de vos semblables, rendre service à la société humaine, vous qui n'êtes venu au monde qu'à cette condition et qui avez reçu de la nature des principes auxquels vous devez obéir et demeurer fidèle, de manière à ce que votre intérêt propre soit l'intérêt commun et que, réciproquement, l'intérêt commun soit votre intérêt propre, vous cacheriez à vos semblables les ressources et l'abondance qui leur arrivent ! » Diogène répondra peut-être : « Autre chose est cacher, autre chose se taire. Je ne vous cache pas quelque chose en ce moment, si je ne vous dis pas quelle est la nature des dieux, en quoi consiste le souverain bien, tout autant de choses qu'il vous serait plus utile de connaître que le bon marché du blé I ; mais je ne suis pas nécessairement tenu de vous dire tout ce qu'il vous est utile d'apprendre.
ClCÉRON.j
GX.
Panétius et Posidonius.
Panètius, qui, sans contredit, a traité des devoirs avec le plus grand soin et que j'ai suivi de préférence, tout en y apportant quelques corrections, dit qu'il y a trois questions
(1) Lire dans le texte viliuis, au lieu de utilitas.
sur lesquelles les hommes ont l'habitude de délibérer et de consulter à propos du devoir : ils se demandent premièrement si la chose dont il s'agit est honnêle ou honteuse ; secondement, si elle est utile ou nuisible ; troisièmement, quand ce qui a l'apparence de l'honnête est en opposition avec ce qui semble utile, comment faut-il discerner ces choses? Pour les deux premières questions, Panétius les a traitées dans trois livres ; il a annoncé qu'il parlerait de la troisième; mais il n'a pas tenu sa promesse.
Je m'en étonne d'autant plus que Posidonius, son disciple, écrit que Panétius vécut encore trente ans après avoir publié ses trois livres. Je ne suis pas moins surpris que Posidonius ait brièvement touché à ce sujet dans quelques notes, alors surtout qu'il écrit qu'il n'y a pas dans toute la philosophie de point plus important.
Je ne partage pas le moins du monde l'avis de ceux qui soutiennent que Panétius a, non pas oublié, mais omis à dessein de traiter ce sujet et qu'il ne devait rien en écrire du tout, parce que l'utile ne peut jamais être en opposition avec l'honnête. On peut élever des doutes sur la question de savoir s'il fallait traiter ou laisser absolument de côté ce point, qui forme la troisième partie de la division de Panétius ; mais on ne peut douter que Panétius ait eu le dessein d'en parler et qu'il l'ait abandonné : car, si un auteur divise son sujet en trois parties et en développe deux, il est nécessairerement en reste d'une troisième.
Ajoutez à cela l'imposant témoignage de Posidonius, qui écrit dans une lettre que P. Kutilius Rufus, qui avait suivi les leçons de Panétius, disait souvent que, comme il ne s'était trouvé aucun peintre pour achever la Vénus de Cos qu'Apelle avait commencée (la beauté de la tête enlevait tout espoir de faire dignement le reste du corps), de même personne n'avait entrepris d'achever ce que Panétius avait laissé imcomplet, tant il y avait de perfection dans ce qu'il avait achevé. (Gicéron.)
La Moyenne Académie : Arcésilas.
C'est contre Zenon, comme on nous l'apprend, qu'Arcêsilas dirigea toutes ses attaques, non point par opiniâtreté ou
par le désir de vaincre, à ce qu'il me semble, mais à cause de l'obscurité de ces questions, qui avaient amené Socrate à confesser son ignorance, et avant Socrate, Démocrite, Anaxagore, Empédocle, et presque tous les anciens, qui affirmèrent qu'on ne peut rien connaître, rien comprendre, rien savoir ; que les sens sont bornés, l'intelligence faible, la carrière de ia vie courte, et la vérité, comme disait Démocrite, plongée au fond d'un puits; que tout dépend des opinions et des conventions, qu'il n'y a plus de place pour la vérité ; enfin que tout est enveloppé de ténèbres. C'est pourquoi Arcésilas disait qu'il n'est rien qu'on puisse savoir, pas même ce que Socrate s'était réservé, et qu'ainsi tout nous est caché. Il n'y a rien, selon lui, qu'on puisse voir ou comprendre, et, pour ces motifs, il faut ne rien avancer, ne rien affirmer, ne rien approuver par son assentiment, retenir toujours son jugement et le préserver (lj de tout faux pas, de toute témérité; ce serait une insigne folie que d'approuver une chose fausse ou inconnue, et rien n'est plus honteux que de faire devancer la perception et la connaissance par l'assentiment et l'approbation. Il agissait conformément à ce système et passait la plupart de ses journées à combattre les opinions de tout le monde, afin que, ayant trouvé dans le même sujet des arguments pour et contre de force égale, il obtînt plus facilement que, des deux côtés, le jugement restât suspendu. Voilà ce qu'on appelle la Nouvelle Académie, qui me paraît être l'Ancienne, si toutefois c'est dans l'Ancienne que l'on compte Platon, qui, dans ses Dialogues, n'affirme rien et apporte des preuves nombreuses à l'appui de deux opinions opposées.
ClCÉRON.)
La Nouvelle Académie : Garnéade, Clitomaque, Mélanthius, Métrodore, Charmadas, Antiochus et Philon.
Qu'on nomme Nouvelle Académie l'école qui se continua jusqu'à Carnéade, quatrième successeur d'Arcésilas, et qui demeura fidèle à sa doctrine. Carnéade n'ignorait aucune
(1) Lire dans le texte «6 omni lapsu continere.
partie de la philosophie, et comme je l'ai appris de ceux qui l'avaient entendu et surtout de l'épicurien Zenon, qui, tout en s'éloignant beaucoup de ses opinions, l'admirait néanmoins par-dessus tous les autres philosophes, c'était un homme d'un talent incroyable....
Il fut l'auditeur d'Hégésinus, qui avait eu pour maître Evandre, disciple de Lacyde, qui lui-même avait suivi les leçons à'Arcésilas. Caméade fut longtemps à la tête de l'école; car il vécut quatre-vingt-dix ans. Ses disciples eurent une fort brillante réputation ; Clitomaque est celui d'entre eux qui eut le plus d'activité, comme l'atteste la multitude de ses livres. Il n'y avait pas moins de génie dans ce philosophe que d'éloquence dans Charmadas et de douceur dans le Rhodien Mélanthius. Méirodore de Stratonice passait pour bien connaître la doctrine de Carnéade. Enfin, votre Philon étudia sous Clitomaque pendant de longues années, et tant que Philon vécut, l'Académie ne fut pas sans soutien ...
Mais Philon, en soulevant des opinions nouvelles, parce qu'il pouvait à peine répondre à ce que l'on disait contre l'obstination des Académiciens, ment d'abord ouvertement, ainsi que le lui a reproché le père de Catulus, et puis, comme l'a enseigné Antiochus, il s'embarrasse lui-même dans le piège qu'il craignait. Il affirme qu'on ne peut rien comprendre;.... il supprime le discernement du connu et de Tinconnu, et ainsi il retombe étourdiment dans le scepticisme, dont il ne voulait pas du tout.
(GlCÉRON.)
Les philosophes Péripatéticiens du IIIe et du Ile siècle avant l'ère chrétienne : Eudème, Dicéarque, Aristoxène le Musicien, Straton le Physicien, Lycon, Ariston, Critolaùs, Diodore.
Aristoxène, musicien et philosophe tout ensemble, pensait que l'âme est une certaine tension du corps : de même que le chant et les instruments produisent ce qu'on appelle l'harmonie, de même la nature et l'organisation du corps produisent des moin ements variés, qui sont comme les accords dans la musique. Ce musicien s'est inspiré de son art,
et cependant il n'a fait que répéter tel quel ce que bien longtemps auparavant PJaton avait dit et développé.
Diccarque, dans un dialogue qu'il dit avoir eu lieu à Corinthe entre de savants hommes et qu'il a rédigé en trois livres, introduit dans le premier de ces livres plusieurs interlocuteurs et dans les deux aulres un certain Phérécrale, vieillard de Phthie, qu'il fait descendre de Deucalion et auquel il prête ce discours : « L'âme n'est absolument rien ; ce n'est qu'un mot vide de sens; on a lort de parler d'animaux et d'êtres animés; il n'y a d'âme, de principe de vie ni dans l'homme ni dans la bête; la force qui nous fait agir et sentir est également répandue dans tous les corps vivants et elle ne peut être séparée du corps, puisqu'elle n'est rien par elle-même et qu'il n'existe rien que la matière une et simple, naturellement disposée et organisée de telle sorte qu'elle a la vie et sentiment.
(GlCÉRON.)
Il ne faut pas écouter le disciple de Théophraste, Straton, celui qu'on appelle le physicien; il pense que toute la puissance divine réside dans la nature, qui renferme en elle les causes de la naissance, de l'augmentation, de la diminution, mais manque de sentiment et de figure.
Straton a voulu être physicien ; quoiqu'il soit grand physicien, la plupart de ses idées sont nouvelles et il a très peu écrit sur les mœurs. Lycon, son disciple, est riche de mots, mais très pauvre d'idées. Son disciple Ariston a un style agréable et élégant ; mais il lui manque la gravité que l'on demande à un grand philosophe.... Critolaûs a voulu imiter les anciens, et il approche sans doute de leur gravité, quoique son style soit trop abondant; il est du moins fidèle aux traditions de ses prédécesseurs. Diodore, son disciple, joint à l'honnête l'absence de la douleur.
(GlCÉRON.
GXIY.
La philosophie à Athènes à la fin du Ile siècle avant l'ère chrétienne.
Je n'ignore pas, Scévola, dit Grassus, que les Grecs soutiennent la même opinion que vous et qu'ils en discutent
souvent. J'ai entendu, en effet, des hommes éminents, lorsque je suis allé à Athènes après ma questure en Macédoine : l'Académie était florissante, comme on le disait à cette époque ; Charmadas y dominait avec Clilomaque et Eschine. Il y avait aussi Métrodore, qui, comme eux, avait été l'un des auditeurs les plus zélés de ce fameux Carnéade, celui de tous les hommes dont l'éloquence, disait-on, avait le plus de vigueur et d'abondance. On y voyait fleurir encore Mnésarque, élève de votre Panétius, et Biodore, disciple du péripatéticien Oitolaùs. Il y avait en outre beaucoup d'autres illustres et nobles philosophes, qui n'avaient tous qu'une voix pour écarter l'orateur du gouvernement des Etats, lui interdire toute science, toute connaissance des choses les plus élevées, et le renfermer, le confiner dans les plaidoiries et les petites harangues comme dans un moulin. Mais je ne partageais ni leur avis ni celui de Platon, l'inventeur de ce genre de discussion et le plus sublime et le plus éloquent de tous les philosophes. Je lus alors attentivement à Athènes son Gorgias avec Charmadas : ce que j'admirais le plus dans ce livre, c'est que Platon, en s'y moquant des orateurs, me semblait être un orateur éminent. Mais ce n'est là qu'une chicane de mots, qui depuis longtemps tourmente les Grecs, plus amoureux de la discussion que de la vérité.
Si l'on réduisait l'orateur à plaider au barreau et dans les affaires judiciaires, ou à parler avec abondance soit devant le peuple, soit dans le sénat, il faudrait pourtant lui donner, lui accorder encore beaucoup de connaissances. En effet, sans une longue expérience de toutes les affaires publiques, sans la science des lois, de la morale, du droit, sans la connaissance de la nature et des mœurs des hommes, il ne pourra parler avec assez d'habileté et de compétence de tout ce qui se rapporte à ces matières.
(ClCÉRON.)