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UTILITÉ DE L'HISTOIRE POUR L'ÉLOQUENCE

L'histoire peut aussi nourrir l'éloquence d'une sève féconde et agréable; mais il faut savoir, en la lisant, que la plupart de ses qualités sont à éviter par l'orateur. En effet, elle abeaucoup d'affinité avec la poésie et elle est en quelque sorte un poème en prose. On l'écrit pour raconter et non pour prouver; c'est une œuvre composée tout entière non pour l'actualité et pour une lutte présente, mais pour la mémoire de la postérité et la gloire du génie. C'est pourquoi elle évite la monotonie du récit en employant des termes moins communs et des figures plus libres. Aussi, comme je l'ai dit, ce n'est pas la concision de Salluste, en comparaison de laquelle rien ne peut être parfait pour des oreilles attentives et délicates, qu'il faut employer auprès d'un juge préoccupé de mille pensées et le plus souvent sans instruction ; et l'abondance de Tite-Live, douce comme le lait, ne suffirait pas pour instruire celui qui cherche, non la beauté de l'exposition, mais la vérité. Ajoutez que Cicéron ne pense pas que Thucydide et Xénophon eux-mêmes soient utiles à l'orateur, quoiqu'il soit d'avis que le premier embouche la trompette guerrière et que les Muses ont parlé par la bouche du second.

Nous pouvons cependant donner quelquefois à nos digressions l'éclat de l'histoire, pourvu que nous nous souvenions que, dans les points essentiels de la question, ce n'est pas l'appareil musculaire d'un athlète, mais la vigueur du soldat qui est nécessaire, et que la robe bariolée dont se servait, dit-on, Démétrius de Phalère, ne va point avec la poussière du forum.

{Institution oratoire, liv. X, ch. i,r.)

GCLXXXII.

L' « Institution oratoire. ■

JUGEMENT SLR SÊNÈQUE.

Sénèque avait et de nombreuses et de grandes qualités : un génie facile et abondant, beaucoup d'études, la connaissance d'une foule de choses; ce qui ne l'a pas empêché d'être trompé plusieurs fois par ceux qu'il chargeait de faire quelques recherches II a même traité presque toute la matière des études; car on a sous son nom et des discours, et des poèmes, et des lettres, et des dialogues. Peu exact en philosophie, il fut pourtant un excellent censeur des vices. Il y a chez lui beaucoup de belles pensées, beaucoup de choses aussi qu'il faut lire à cause de la morale; mais le style est presque partout corrompu et d'autant plus pernicieux qu'il abonde en défauts agréables. On voudrait qu'il eût écrit avec son génie et avec le goût d'un autre. Car, s'il eût méprisé certaines choses, s'il n'eût pas recherché des traits d'un goût peu sûr, s'il n'eût pas aimé tout ce qui sortait de lui, s'il n'eût point brisé le poids des pensées en phrases si menues (i), il aurait l'approbation unanime des gens instruits plutôt que celle des jeunes gens qu'il passionne. Mais, tel qu'il est, il peut être mis aux mains des lecteurs déjà robustes et suûisamnienl fortifiés par des écrits d'un genre plus sévère, ne fût-ce même que parce qu'il peut exercer le jugement dans les deux sens. En effet, il y a, comme je l'ai dit, beaucoup à approuver en lui, beaucoup même à admirer. Qu'on ait seulement soin de choisir, et plût aux dieux qu'il l'eût fait lui-même ! Cette nature était digne de vouloir mieux; car ce qu'elle a voulu, elle l'a fait ;2 .

{Institution oratoire, liv. X, ch. Ier.)

(1) Lire dans le texte minulissimis, au lieu de minuliosissimls.

(2) Lire dans le texte : quœ, quod voluit, effecit.

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