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SIXIÈME ÉPOQUE ÉPOQUE GRÉCO-ROMAINE

Le poète Archias.

A peine Archias fut-il sorti de l'enfance et de ces études qui forment ordinairement le jeune âge aux belles-lettres qu'il s'adonna au travail de la composition, et cela d'abord à Antioche : né de parents nobles, dans cette ville depuis longtemps célèbre, opulente et florissante, grâce aux hommes les plus instruits et aux études les plus libérales, il eut bientôt le bonheur de s'élever au-dessus de tous par l'éclat de son génie. Plus tard, dans les autres parties de l'Asie et dans toute la Grèce, on parlait de son arrivée avec tant d'enthousiasme que l'impatience de le voir dépassait la réputation de son génie et qu'à son arrivée l'admiration dépassait cette impatience. En Italie llorissaient alors partout les sciences et les arts de la Grèce; on cultivait ces études dans le Latium avec plus d'ardeur qu'aujourd'hui dans les mêmes villes, et à Rome même, grâce à la tranquillité de la république, on ne les négligeait pas. Aussi les habitants de Tarente, de Rhégium, de Naples, accordèrent-ils à Archias le droit de cité avec les autres privilèges qui en dépendent, et tous ceux qui savaient apprécier les talents le jugèrent digne d'être leur hôte et leur ami. Avec une réputation si brillante, déjà connu où il n'avait jamais paru, il vint à Rome sous le consulat de Marias et de Catulus. Il y trouva ainsi tout d'abord deux magistrats, dont l'un pouvait lui fournir les plus grands exploits à célébrer, et l'autre lui offrir avec de belles actions des oreilles délicates et un goût exercé. Aussitôt arrivé et quoiqu'il portât encore la robe prétexte, Archias

fat reçu par les Lucullus dans leur maison. Ce n'est pas seulement par son génie et son amour des lettres, c'est encore par son naturel et ses vertus qu'il mérita de voir la maison qui la première s'était ouverte à lui dans sa jeunesse lui demeurer la plus familière dans sa vieillesse. A cette époque, il était goûté de Métellus le Numidique et de Pius, son fils; M. yEmilius écoutait ses leçons; il vivait familièrement avec les deux Catulus, père et fils; L. Crassus l'honorait de son estime, et ses étroites relations avec les Lucullus, Drusus, les Octaves, Caton et toute la famille des Hortensius, lui faisaient le plus grand honneur; il était recherché et de ceux qui voulaient l'entendre pour s'instruire, et de ceux mêmes qui feignaient de le vouloir.

(ClCÉRON.)

GXVt.

Le poète Archias (suite).

Combien de fois ai-je vu Archias, juges (car je vais profiter de votre bienveillance, puisque vous m'écoutez avec tant d'attention dans ce plaidoyer d'un nouveau genre), combien de fois l'ai-je vu improviser sur-le-champ, sans avoir écrit un seul mot, un grand nombre de vers excellents sur les matières dont on s'entretenait ! Combien de fois, prié de les redire, a-t-il répété les mêmes choses en d'autres termes et avec d'autres pensées! Quant à ce qu'il écrivait avec soin et réflexion, je l'ai vu louer à l'égal des œuvres des anciens écrivains. Et je ne chérirais pas un tel homme ! Je ne l'admirerais pas ! Je ne me croirais pas obligé de le défendre par tous les moyens! Nous avons appris des hommes les plus éminents et les plus instruits que les autres talents s'acquièrent par l'élude, les préceptes et l'exercice de l'art, mais que le poète doit sa valeur à la nature elle-même, que les forces de son génie l'excitent et qu'il est inspiré comme par un souffle divin. Aussi notre Ennius, en défendant ses droits, appelle-t-il sacrés les poètes, parce que les dieux, en leur accordant comme un don et une faveur célestes, semblent les recommander à nos hommages. Juges, qu'il soit donc sacré pour vous, les plus civilisés des hommes, ce nom de poète que jamais les barbares n'ont méconnu. Les rochers et les

solitudes répondent à la voix des poètes ; souvent les bêtes farouches s'arrêtent touchées par leurs accents; et nous, formés par les études les plus belles, nous serions insensibles à la voix des poètes !

Les habitants de Colophon disent qu'Homère était leur concitoyen ; ceux de Chio le revendiquent comme leur ; Salamine le réclame ; les Smyrniens prouvent qu'il leur appartient; aussi lui ont-ils dédié un temple dans leur ville. Bien d'autres peuples encore se disputent entre eux l'honneur si contesté de lui avoir donné le jour. Ils réclament donc, même après sa mort, un étranger, parce qu'il fut poète ; et nous, alors qu'Archias est vivant, qu'il veut être notre concitoyen, qu'il l'est d'après nos lois, nous le repousserions ! alors surtout qu'il a consacré depuis longtemps tout son travail et tout son génie à célébrer la gloire et les vertus du peuple romain ! Dans sa jeunesse, il s'est essayé sur la guerre des Cimbres, et Marius lui-même, dont la rudesse semblait inaccessible à ce genre de mérite, l'écoutait avec plaisir.

(Gicéron.)

Le poète Archias (suite).

Certes, si l'esprit ne pressentait rien dans l'avenir, si le cercle qui circonscrit le cours de notre existence bornait aussi toutes nos pensées, l'homme ne s'épuiserait pas par tant de travaux, ne se tourmenterait pas par tant de soucis et de veilles et ne lutterait pas tant de fois pour sa vie ! Mais il y a dans tout homme généreux un sentiment puissant qui nuit et jour excite le cœur par l'aiguillon de la gloire et qui nous avertit de ne pas limiter au cours de notre vie le souvenir de notre nom, mais de l'égaler à la durée entière de la postérité.

Montrerions-nous donc, nous tous qui nous dévouons aux affaires publiques, aux dangers et aux travaux de la vie, une âme assez peu élevée pour croire qu'après avoir été jusqu'au bout de notre carrière sans avoir eu le loisir de respirer un instant tranquillement, tout doit mourir avec nous? Quoi! lorsque tant d'hommes éminents ont pris soin de laisser après eux des statues et des tableaux, images, non de leur

âme, mais de leur corps, ne devons-nous pas être bien plus jaloux de laisser de nos pensées et de nos vertus une image tracée et achevée par les plus beaux génies? Pour moi, dans tout ce que j'ai fait, je me figurais, en le faisant, répandre et disséminer mon nom dans la mémoire éternelle de l'univers. Que je sois après ma mort insensible à cette renommée, ou que, comme l'ont pensé les hommes les plus sages, quelque partie de mon âme en jouisse encore : du moins, cette pensée, cette espérance, font dès à présent mes délices.

Conservez-donc, juges, un homme dont vous voyez les vertus modestes attestées par la dignité et la vieille affection de ses amis, un homme dont le génie est aussi grand qu'il convient de se figurer celui d'un poète recherché par les hommes du plus éminent génie, un homme dont la cause a pour garants le bénéfice de la loi, l'autorité d'un municipe, le témoignage de Lucullus et les registres de Métellus. Tel est, juges, l'état des choses, et, s'il faut joindre à la recommandation des hommes la recommandation des dieux pour de si beaux génies, je vous demande qu'Archias, qui vous a toujours célébrés, vous, vos généraux et les exploits du peuple romain, qui promet de payer un immortel hommage de gloire aux récents périls domestiques que nous avons courus, vous et moi, qui est enfin du nombre de ces hommes que tout le monde a toujours jugés et dits sacrés, qu'Archias trouve auprès de vous une telle protection qu'il ait plutôt à s'enorgueillir de votre bonté qu'à souffrir de votre rigueur.

(Cicéron.)

GXVIII.

Les historiens Diodore de Sicile et Plutarque.

Diodore de Sicile rapporte que c'était l'usage chez les anciens Egyptiens de n'ensevelir dans le tombeau le corps d'un roi défunt qu'après que toutes ses actions avaient été contrôlées. On accordait à quiconque le voulait la liberté d'accuser le défunt. On établissait un tribunal, et si le roi était convaincu d'avoir fait plus de mal que de bien, on le privait de sépulture. La crainte de ce déshonneur fit que beaucoup de rois gouvernèrent avec justice et piété.

{Selectœ, liv. II.)

Plutarque, cet homme si savant et si sage, avait un esclave méchant et entêté, dont les oreilles étaient remplies de discours et de discussions philosophiques; il le fît un jour dépouiller de sa tunique pour je ne sais quel délit et ordonna de le fouetter. On commençait à frapper ; l'esclave de dire qu'il n'avait pas mérité un tel châtiment, qu'il n'avait commis aucun mal, aucun crime. Bientôt il se met à élever la voix, tandis qu'on le frappe; ce ne sont plus des plaintes, des gémissements, des lamentations qu'il fait entendre ; ce sont des paroles sérieuses et des reproches : « Plutarque, dit-il, ne se conduit pas comme il conviendrait à un philosophe ; il est honteux de se mettre en colère ; il a souvent disserté sur les funestes effets de la colère ; il a même composé un très beau livre sur les moyens de la réprimer, et après tout ce qu'il a écrit dans ce livre, il n'est nullement convenable qu'il s'abandonne et se laisse aller à la colère au point de faire rouer de coups un malheureux. » Alors Plutarque, lentement et avec douceur : « Parce que je te fais frapper, lui ditil, je te semble donc en colère? Est-ce mon visage, ma voix, mon teint, mes paroles, qui te font penser que la colère s'est emparée de moi? Mes regards, je pense, ne sont pas farouches ; mon visage n'est point troublé ; je ne pousse point de cris horribles ; l'écume ne vient pas sur mes lèvres, et la rougeur n'enflamme pas mes joues; je ne dis rien dont j'aie à rougir ou à me repentir; je ne tremble pas de fureur et de rage. Or, toutes ces choses-là, si tu l'ignores, sont les signes ordinaires de la colère. » Et en même temps, Plutarque se tournant vers l'esclave qui frappait : « Pendant que ton camarade et moi nous discutons, continue la besogne que je t'ai commandée. »

(âulu-Gelle.)

Plutarque (suite).

Plutarque, dans un livre qu'il a écrit sous ce litre : Combien il y a de différence entre les âmes et les corps des hommes pour les dons naturels et la vertu, rapporte le moyen habile et ingénieux dont se servit Pythagore pour trouver et mesurer de combien la taille et la stature d'Hercule l'emportaient sur

celles des autres hommes. Comme il passait à peu près pour constant qu'Hercule avait mesuré de son pied l'étendue du stade qui est à Pise, près du temple de Jupiter Olympien, et qu'il lui avait donné une longueur de six cents pieds, et comme les autres stades établis en Grèce dans la suite avaient aussi six cents pieds et étaient pourtant un peu plus courts que celui d'Olympie, Pythagore comprit facilement, en tenant compte des règles de proportion, que la mesure et la longueur du pied d'Hercule l'emportaient sur celles des autres pieds autant que le stade d'Olympie sur la longueur des autres stades. Connaissant donc la dimension du pied d'Hercule, Pythagore détermina quelle était la taille de son corps, d'après cette dimension et la proportion naturelle de tous les membres entre eux; et il en conclut, ce qui était une conséquence rigoureuse, que la taille d'Hercule surpassait celle des autres hommes autant que le stade d'Olympie surpassait en longueur les autres stades ayant le même nombre de pieds.

Le même Plutarqae blâme Epicure d'avoir employé une expression impropre et prise dans un sens inusité. Epicure a écrit, en effet : « Le degré le plus élevé du bonheur, c'est l'absence de toute souffrance : f, navTbç to'j à>yoOvroç Û7re£aipî<Tiç. Il aurait dû écrire, dit Plutarque, ttkvtôç toO «XysivoO et non pas toO àtyoOvroç. Car il faut exprimer l'absence de douleur, et non l'absence de celui qui souffre. Celte critique est trop minutieuse et même presque ridicule : Plutarque, en blâmant Epicure, lui fait une querelle de mots. Or, Epicure, non seulement ne recherche pas l'élégance dans le choix des mots et des expressions, mais même il la censure.

(Aulu-Gelle.)

Plutarque (suite).

Plutarque, dans le second livre de son traité sur Homère, dit qu'Epicure a fait un syllogisme incomplet, irrégulier et vicieux 0), et il rapporte les paroles mêmes d'Epicure : « La mort n'est rien pour nous ; en effet, ce qui est dissous est in-

(1) Lire dans le texte inscit'e, au lieu de insciter.

sensible; or, ce qui est insensible n'est rien pour nous. » «11 a omis, dit Plutarque, ce qu'il aurait dû placer dans la première partie du raisonnement : « La mort est Ja dissolution de l'âme et du corps. » Puis, comme s'il avait énoncé cette proposition et qu'on l'eût admise, il s'en sert pour prouver autre chose. Cependant ce syllogisme ne peut marcher, si cette proposition n'est pas tout d'abord exprimée. »

C'est avec raison que Plutarque a fait cette remarque sur la forme et l'ordre du syllogisme : car, si l'on veut conclure et raisonner comme l'enseignent les règles, il faut dire : « La mort est la dissolution de l'âme et du corps ; or, ce qui est dissous est insensible, et ce qui est insensible n'est rien pour nous. » Mais Epicure, quelque opinion qu'on ait de lui, ne semble pas avoir omis par ignorance la première partie de son syllogisme. Sans doute, il ne songeait pas à faire un syllogisme avec tous ses éléments et toutes ses propositions, comme on en fait dans les écoles des philosophes. La mort étant la séparation évidente de l'âme et du corps, il n'a pas cru nécessaire de rappeler une vérité qui était évidente pour tout le monde. Et s'il a placé aussi la conclusion de son syllogisme, non pas à la fin, mais au commencement, qui ne voit que ce n'est pas par ignorance? Dans Platon aussi on trouve en maints endroits des syllogismes, où il réprouve et renverse l'ordre qu'enseignent (1) les maîtres, et où il s'affranchit de la règle avec un élégant dédain de la critique.

(Aulu-Gelle.)

Plutarque (suite).

C'est une erreur que l'ancienne opinion répandue et accréditée, d'après laquelle le philosophe Pylhagore ne mangeait jamais de la chair des animaux et s'abstenait même de fèves, que les Grecs appellent y.û«p.ooç. C'est en suivant cette opinion que le poète Callimaque a dit : «S'abstenir de fèves, ne point manger de chair, c'était le précepte dePythagore (2),

(t) Lire dans le texte docendo, au lieu de dicendo. (2) Lire dans le texte w; sxsXevs au lieu de ïoç.

et je le proclame aussi. » C'est encore d'après la même opinion que Cicéron, dans le premier livre de son traité Sur la Divination, a écrit ces mots : u Platon veut que nous nous livrions au sommeil dans une telle disposition de corps qu'il n'y ait rien qui jette dans l'âme le trouble et l'erreur. Voilà même pourquoi L'on pense qu'il était interdit aux Pythagoriciens démanger des fèves, aliment qui produit une grande boursouflure, contraire à ceux qui recherchent la tranquillité de l'âme. » Voilà ce que dit Cicéron. Mais Aristoxène Je fhusicien, homme très versé dans la littérature ancienne et disciple du philosophe Aristote, affirme, dans l'ouvrage qu'il a laissé sur Pythagore, qu'il n'y avait pas de légume dont Pythagore mangeât plus souvent que des fèves. Plutarque, lui aussi, dont l'autorité est si grave en matière d'érudition, affirme, dans le premier livre du traité qu'il a composé sur Homère, que le philosophe Aristote a écrit la même chose des Pythagoriciens, qui mangeaient de la chair des divers animaux , à peu d'exceptions près. Plutarque, dans les Symposiaques, nous dit qu'il y avait quelques poissons dont s'abstenaient les Pythagoriciens, et que Pythagore luimême disait souvent, comme on le sait, qu'il avait été tout d'abord Euphorbe, puis Pyrandre, ensuite Callicléa, enfin une femme au beau visage.

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