LÀ MORT DE MARTIAL
J'apprends que Valérius Martial est mort et cela me fait de la peine. C'était un homme d'esprit, fin, piquant, dont les écrits étaient pleins de sel, de mordant et de non moins de franchise. A son départ de Rome, je lui avais fourni les frais de son voyage. Je devais ce secours à notre amitié ; je le devais aux petits vers qu'il a faits pour moi. C'était un antique usage de récompenser par des honneurs ou de l'argent ceux qui avaient écrit à la gloire des villes ou de quelques particuliers. Mais, à notre époque, cet usage est un des premiers passés, comme tant d'autres nobles et beaux. Depuis que nous avons cessé (1) de faire des choses louables, nous croyons que la louange est inepte. Vous voulez savoir quels sont les vers dont j'ai été reconnaissant à Martial. Je vous renverrais à son livre lui-même, si je ne me souvenais de quelques-uns. S'ils vous plaisent, vous chercherez les autres dans le recueil. Le poète adresse la parole à la Muse ; il
(1) Lire dans le texte detiimus, au lieu de descimus.
lui recommande de chercher ma maison aux Esquilies et de m'aborder avec respect : « Mais prends garde de ne pas aller à contretemps frapper, dans ton ivresse, à la porte de cet homme éloquent. Il donne ses journées entières à la docte Minerve, en travaillant à ces discours que doivent entendre les oreilles de cent citoyens et que les siècles et la postérité pourront comparer aux discours de l'orateur d'Arpinum. 11 sera plus sûr pour toi d'aller chez lui à l'heure tardive où brillent les lampes : c'est ton heure, quand Bacchus échauffe les cœurs, quand les roses régnent sur les fronts, quand les cheveux sont parfumés; alors, les Catons rigides eux-mêmes pourraient me lire ! » Ne méritait-il pas, après avoir écrit de moi en ces termes, que je lui donnasse, à son départ, des preuves de toute mon affection, et maintenant qu'il est mort, des témoignages de la douleur que me cause la perle d'un tel ami? Tout ce qu'il a pu me donner de mieux, il me l'a donné, prêt à me donner davantage, s'il avait pu. Cependant, que peut-on donner de meilleur à l'homme que la gloire, la louange et l'immorlalité? — Mais les poésies qu'a écrites Martial ne seront pas éternelles. — Elles ne le seront peut-être pas : il les a du moins écrites dans la pensée qu'elles le seraient. Adieu.
{Lettres, liv, III, xxi.)
CCG.
Les « Lettres » de Pline le Jeune.
PLINE A ATRIUS CLEMENS.
Si jamais Jes belles-lettres ont fleuri dans notre ville, c'est surtout aujourd'hui. 11 y en a de nombreux et d'illustres exemples. Qu'il me suffise de vous en citer un seul, celui du philosophe Euphrate. C'est en Syrie, où, tout jeune encore, je faisais mon service militaire, que je l'étudiai à fond, chez lui, et que je pris soin de m'en faire aimer, quoiqu'il n'en fallût pas prendre beaucoup. Il est affable, prévenant, et plein de l'urbanité qu'il enseigne. Plût aux dieux que, de mon côté, j'eusse rempli l'espérance qu'il avait conçue de moi, comme il a, de son côté, ajouté beaucoup à ses mérites personnels! Peut-être les admiré-je davantage aujourd'hui, parce que je les connais mieux, quoique je ne les connaisse
pas encore assez. S'il n'appartient qu'à un artiste déjuger un peintre, un sculpteur, un statuaire, il n'y a, de même, qu'un sage pour pouvoir apprécier un sage. Mais autant qu'il m'est permis d'en juger, tant de qualités éclatent et brillent chez Euphrate qu'elles frappent et étonnent les gens même médiocrement éclairés. Il est, dans les discussions, fin, solide, fleuri; souvent même il reproduit le sublime et la majesté de Platon. Ses discours sont abondants, variés et surtout d'une douceur qui séduit et entraîne jusqu'aux rebelles. A ces qualités il joint une haute taille, un beau visage, de longs cheveux et une grande barbe blanche ; ces dehors, quelque fortuits et vains qu'ils paraissent, lui valent pourtant une très grande vénération. Rien de choquant dans sa tenue, rien de trisle, beaucoup de gravité. Son abord inspire le respect, non la crainte. La sainteté parfaite de sa vie égale sa politesse. Il fait la guerre aux vices, et non aux hommes. Il ne châtie pas ceux qui se trompent ; il les corrige.
[Lettres, liv. Ier, x.)
GGGI.
Les « Lettres » de Pline le Jeune.