PLINE A LUPERCUS. — UNE OPINION LITTÉRAIRE
Je me suis exprimé, je crois, avec justesse, quand j'ai dit d'un orateur de notre temps, judicieux et sage, mais qui manque d'élévation et d'ornements: «Il n'a qu'un défaut, c'est de n'en avoir aucun. » En effet, l'orateur doit s'élever, s'élancer, quelquefois même s'échauffer, s'emporter et souvent s'avancer jusqu'au bord du précipice. Car c'est presque toujours près des hauteurs et des sommets que se trouvent les abîmes. Le chemin est plus sûr à travers la plaine, mais aussi plus bas et plus obscur. Ceux qui courent tombent plus souvent que ceux qui rampent; mais il n'y a pour ceux-ci aucune gloire à ne pas tomber; ceux-là en acquièrent même en tombant. Il en est de l'éloquence comme de certains arts : rien ne la fait plus valoir que les dangers. Voyez ceux qui dansent sur la corde à une grande hauteur : quelles acclamations n'excitent-ils pas, lorsqu'ils paraissent sur le point de tomber ! Ce que l'on admire le plus, c'est ce qu'on espère le moins, ce
qui offre le plus de dangers. Voilà pourquoi l'habileté du pilote n'est pas du tout égale par une mer tranquille et par une mer Iroublée. Dans le premier cas, il entre au port sans être admiré, sans être loué, sans qu'il y ait de gloire pour lui. Mais quand les cordages sitilent, quand le mât plie, quand le gouvernail gémit, c'est alors qu'il s'illustre et qu'il paraît égal aux dieux de la mer. Pourquoi ces réflexions? Parce que, dans mes écrits, vous avez noté comme boursouflés quelques passages que je trouvais sublimes ; comme mauvais certains autres qui me semblaient hardis ; comme superflus quelques autres que je croyais pleins.
[Lettres, liv. IX, xxvi.)
CGC II.