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J- G ELLE

Sophistes et Rhéteurs grecs de l'époque gréco-romaine : Hermagoras, Athénée, Apollonius, Molon, Caecilius. Denys d'Halicarnasse, etc.

Un peu passionné pour l'art dont je parle, j'en ai goûté les préceptes, lorsque j'étais questeur en Asie, où je trouvai le rhéteur Métrodore, de l'Académie, à peu près de mon âge, et dont Antoine nous a cité la mémoire surprenante; j'allai ensuite à Athènes et j'y serais demeuré plus longtemps, si je n'eusse su mauvais gré aux Athéniens de n'avoir pas voulu recommencer pour moi la célébration de leurs mystères, pour lesquels j'étais arrivé deux jours trop tard.

(Cicéron.)

Théophraste, disciple d'Arislote, a écrit avec soin sur la

rhétorique, et après lui les philosophes s'en sont occupés avec plus de zèle encore que les rhéteurs, surtout les principaux d'entre les Stoïciens et les Péripatéticiens. Hermagoras s'est frayé ensuite une route nouvelle, où on l'a suivi en foule : c'est Athénée qui semhle avoir été son principal émule et son égal. Après eux, il y a beaucoup d'écrits d'Apollonius Molon, beaucoup à'Aréus, beaucoup de Cœcilius et de Denys d'Halicaraasse.

Toutefois, ceux qui conquirent surtout les suffrages, ce sont Apollodore de Pergame, qui fut, àApollonie, le précepteur de César Auguste, et Théodore de Gadare, qui aima mieux qu'on l'appelât Rhodien et dont on dit que Tibère César suivit avec goût les leçons, quand il se fut retiré dans cette île. Ces deux rhéteurs professaient des opinions opposées, d'où le nom à'ApoUodoriens et de Théodoriens donné à leurs sectateurs, à l'instar de ceux qui suivent des sectes différentes de philosophie. Les préceptes d'Apollodore sont plutôt connus par ses disciples, parmi lesquels ceux qui ont mis le plus de soin à nous les transmettre sont Yalgius en latin et Atticus en grec. Pour lui, il ne semble avoir publié que sa rhétorique à Matius ; car il désavoue les autres traités, dans sa lettre à Domitius. Théodore a écrit davantage et il y a des gens qui ont vu son disciple Hermagoras.

(QUINTILIEN

Hérode Atticus.

Hérode Atticus, personnage consulaire, célèbre par les charmes de son esprit et son éloquence dans la langue grecque, fut abordé un jour, en ma présence, par un homme vêtu d'un manteau et très chevelu, avec une barbe qui descendait presque au-dessous de la ceinture : il lui demanda de l'argent pour acheter du pain. Hérode alors l'interroge pour savoir qui il est. Celui-ci, d'un air et d'un ton de reproche, dit qu'il est philosophe et ajoute qu'il s'étonne qu'on ait cru devoir lui demander ce qu'on voyait. « Je vois, reprit Hérode, une barbe et un manteau ; mais je ne vois point encore de philosophe. Je te prie de me dire, sans te fâcher, à quelles marques tu penses que nous pouvons te

reconnaître pour philosophe. » Alors quelques-uns de ceux qui se trouvaient avec Hérode lui disent que cet homme était an vagabond, un vaurien, et que, si on ne lui donnait pas ce qu'il demandait, il poursuivait d'ordinaire d'injures grossières ceux dont il n'obtenait rien. Hérode dit alors : « Quel que soit cet homme, donnons-lui quelque argent, non pas comme à un homme, mais parce que nous sommes des hommes. » Et il lui fit donner de quoi acheter du pain pendant trente jours. Puis, se tournant vers nous qui le suivions : « Musonius, dit-il, rencontrant un mendiant de cette espèce, qui se vantait aussi d'être philosophe, lui fit compter mille deniers, et comme la plupart des personnes présentes lui disaient que c'était un vaurien, un misérable, un fripon qui n'était digne d'aucune faveur, Musonius, dit-on, répondit en souriant : « L'argent est donc fait pour lui. » Mais c'est pour moi une cause de douleur et d'affliction que de voir des êtres aussi vils et aussi abjects usurper le nom le plus saint et s'appeler philosophes. Les Athéniens, mes ancêtres, défendirent, par un décret public, de donner à des esclaves les noms d'Harmodius et d'Aristogiton, ces deux vaillants jeunes gens qui, pour rétablir la liberté, avaient tenté d'immoler le tyran Hippias : ils eussent craint de souiller, par le contact de la servitude, des noms consacrés à la liberté de la patrie. Pourquoi donc souffrons-nous que le nom si illustre de philosophe soit avili par des misérables? »

(Aulu-Gelle, liv. IX, ch. n.)

GXXIV ET GXXV.

Hérode Atticus (suite).

J'ai entendu Hérode Atticus, personnage consulaire, discourir en grec à Athènes, et il l'emporta sur presque tous les hommes de notre temps par la gravité, l'abondance et l'élégance de la diction. Il parla contre l'insensibilité des Stoïciens, parce qu'un Stoïcien l'avait provoqué en lui reprochant de ne pas supporter (l) en sage, ni même en homme, la mort d'un enfant qu'il chérissait. Voici quel était, autant qu'il m'en souvient, le sens de son discours : jamais homme

(1) Lire dans le texte ferret, au lieu do ferrai.

— Ul —

qui conforme à la nature ses sentiments et ses goûts, ne peut être entièrement libre et exempt de ces affections de l'âme qu'on appelle passions, chagrin, désir, crainte, colère, plaisir, ni rester absolument sans douleur. Et s'il pouvait résister à ces mouvements de l'âme et se délivrer de tous, en réalité cela ne vaudrait pas mieux ; car l'âme à qui manquerait le soutien de certaines affections languirait dans l'engourdissement et serait privée d'une puissance tout à fait nécessaire. « Ces sentiments et ces mouvements du cœur, disait-il, qui, en devenant excessifs, deviennent des vices, sont liés et mêlés à certains principes de force et de gaieté pour les âmes ; voilà pourquoi, si l'on avait la maladresse de les extirper tous, on risquerait de perdre aussi les bonnes et utiles qualités de l'âme, qui en sont inséparables. » Hérode Atticus pensait donc qu'on doit les modérer, les épurer (1) avec soin et précaution, n'arracher que ce qui est étranger, que ce qui semble contraire à la nature et amène sa perle. Il ne faut pas qu'il nous arrive ce que la fable raconte d'un Thrace ignorant et insensé, à propos delà culture d'un champ qu'il avait acheté. — « Un Thrace, dit-il, né dans la plus profonde barbarie et sans aucune notion d'agriculture, passa dans un pays plus civilisé, avec le désir d'y mener une vie plus douce ; il acheta un fonds de terre qui produisait de l'huile et du vin. Il n'entendait rien du tout à la culture de la vigne et de l'olivier. Un jour, il voit un voisin couper les ronces hautes et profondes nées dans son champ, tailler les frênes presque jusqu'à leur sommet, arracher les pousses de la vigne issues des racines et rampant à terre, émonder les branches longues et courtes des pommiers et des oliviers. 11 s'approche et demande pourquoi il faisait un tel abatis de bois et de feuilles. « C'est, répond le voisin, pour que le champ soit plus libre et plus net, pour que la vigne et les arbres soient plus fertiles.- » Le Scythe remercie le voisin et s'en va tout joyeux, comme s'il venait d'apprendre l'art de l'agriculture. Puis il prend une faux et une hache, et le malheureux, dans son inexpérience, décapite toutes ses vignes et tous ses oliviers, dépouille ses arbres de leur plus belle chevelure, abat les ceps les plus fertiles, arrache en même temps que

(1) Lire dans le texte purgandos, au lieu de pugnandos.

les ronces et les buissons toutes les pousses, toutes les branches propres à donner des pommes et des fruits. Tl apprit à ses dépens la témérilé de la confiance que lui avait donnée une imprudente imitation. » C'est ainsi, dit Hérode Atlicus, que les partisans de l'insensibilité, qui veulent se montrer tranquilles, intrépides, impassibles, sans aucun désir, sans aucune douleur, sans aucune colère, sans aucune joie, émondent l'âme de tous ses sentiments véhéments, et ils vieillissent dans un corps qui ne vit que d'une vie languissante et énervée.

(Aulu-Gelle.)

GXXVI.

Les philosophes grecs de l'époque gréco-romaine : Cratippe.

Sans doute, mon cher Marcus, depuis un an déjà que vous suivez les leçons de Cratippe, et cela à Athènes, vous devez avoir en abondance des préceptes et des principes de philosophie, à cause de Féminente autorité d'un maître et d'une ville, dont l'un peut vous faire profiler de sa science et l'autre de ses exemples. Cependant, comme j'ai toujours trouvé du profit' à unir les lettres latines aux lettres grecques, et cela non seulement en philosophie, mais encore dans l'art oratoire, je pense que vous devez faire de même, afin d'acquérir une égale facililé dans l'une et l'autre langue. Sous ce rapport, j'ai rendu, ce me semble, un grand service aux hommes de notre époque et de notre pays ; car non seulement ceux qui ignorent les lettres grecques, mais même ceux qui les connaissent, croient avoir gagné quelque chose et pour la parole et pour le jugement. C'est pourquoi vous étudierez auprès du prince des philosophes de notre époque; vous étudierez aussi longtemps que vous le voudrez, et vous devrez le vouloir tant que vous ne serez pas mécontent de vos progrès....

Tout le domaine de la philosophie, mon cher Cicéron, est fertile en fruits abondants; aucune partie n'en est inculte et abandonnée; mais il n'en est pas de plus féconde et de plus riche que celle qui Iraite des devoirs, d'où l'on tire les préceptes d'une vie régulière et honnête. Sans doute, j'en ai la

confiance, vous les entendez, vous les apprenez assidûment auprès de Cratippe, le prince des philosophes de ce siècle ; toutefois, je pense qu'il est avantageux pour vous que de tels discours retentissent de toutes parts à vos oreilles, et qu'elles n'entendent rien autre chose, si cela est possible. Ce sont des leçons que doivent pratiquer tous ceux qui songent à entrer honorablement dans la vie, et je ne sais si vous n'y êtes pas plus obligé que tout autre. Vous êtes l'objet de l'attente du public, comme imitateur de mes travaux, ce qui n'est pas peu de chose, comme héritier de mes honneurs, ce qui est beaucoup, et de mon nom, ce qui est peut-être aussi quelque chose. Vous avez de plus assumé de lourdes obligations, en allant, pour ainsi dire, acheter la sagesse à Athènes et auprès de Cratippe : revenir les mains vides serait une très grande honte et un déshonneur pour l'autorité de la ville et du maître.

(GlCÉRON.)

Epictète et Arrien.

J'ai entendu Favorinus rapporter ce mot du philosophe Epictète : « La plupart des gens qui ont l'air de philosopher sont des philosophes «vsu to-j izp<i.TT-u, [ts^pi to~j Hysiv, » c'està-dire n'allant pas jusqu'à la pratique, s'arrêtant aux paroles. Il y a plus de véhémence encore dans les invectives qui lui étaient familières, d'après Arrien, qui nous lésa laissées par écrit dans ses livres sur les Dissertations d'Epictète. « Quand il voyait, dit Arrien, un homme qui avait perdu la pudeur et d'une activité déplacée, de moeurs corrompues, audacieux, bavard imperturbable, s'occupanl de tout, excepté de son âme ; quand il voyait un homme de celte espèce s'adonnera l'étude des systèmes philosophiques, aborder la physique, méditer sur la dialectique, tenter de résoudre des problèmes de ce genre, il prenait à témoin les dieux et les hommes et souvent il gourmandait avec des cris ce faux philosophe. » Rien de plus sévère, rien de plus vrai que les paroles par lesquelles le plus grand des philosophes déclarait que les lettres et les doctrines de la philosophie, en tombant dans une âme fausse et dégénérée, comme dans un vase impur et souillé,

s'y changent, s'y dénaturent, s'y corrompent, et, suivant son expression trop cynique, deviennent de l'urine ou quelque chose de pis encore que l'urine. En outre, ce même Epictète, comme je l'ai encore entendu de la bouche de Favorinus, avait coutume de dire que les deux vices les plus graves et les plus hideux sont l'impatience et l'incontinence, qui consistent, l'une à ne pas endurer, à ne pas souffrir les injures qu'il faut supporter ; l'autre à ne pas savoir s'abstenir des choses et des plaisirs que nous devons nous interdire. « Voilà pourquoi, disait-il, il y a deux mots que l'on doit graver dans son cœur, et observer en se maîtrisant et en s'observant soimême, pour être presque impeccable et mener la vie la plus tranquille. Ces deux mots sont les suivants : Ave'^ou xcu ùrcé- ;çov, supporte et abstiens-toi. »

(Aulu-Gelle, liv. XVII, ch. xix )

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