PLINE A QUADRATUS
Avidius Quiétus, qui avait pour moi une affection toute particulière et, ce dont je ne me félicite pas moins, de l'estime, me rapportait entre beaucoup d'autres traits de Thraséas, dont il avait été l'ami, que ce grand homme conseillait ordinairement de se charger ou des causes des amis, ou des causes abandonnées, ou des causes susceptibles de servir d'exemple. Pourquoi des causes des amis? Cela n'a pas besoin d'explication. Pourquoi des causes abandonnées? Parce que c'est dans celles-là surtout que se font voir et la fermeté et la générosité d'un avocat. Pourquoi des causes susceptibles de servir d'exemple? Parce qu'il importe infiniment de donner de bons et non de mauvais exemples. A ces trois genres de causes, j'ajouterai, peut- être en homme qui a de l'ambition, les causes célèbres et illustres : il est juste, en effet, de plaider quelquefois pour la gloire et la réputation, c'est-à-dire pour soi-même. Voilà, puisque tu m'as consulté, les limites que j'assigne à ta dignité et à ta délicatesse. Je n'ignore pas d'ailleurs que l'usage passe pour le meilleur maître d'éloquence et qu'il l'est en effet. Je vois même bien des gens d'un talent médiocre et sans littérature aucune parvenir, à force de plaider, à bien plaider. Mais j'éprouve aussi la parfaite vérité de cette parole de Poîlion ou que l'on m'a donnée comme de Pollion : « Bien plaider m'a fait plaider souvent; plaider souvent m'a fait plaider moins bien. » C'est qu'une trop grande habitude donne de la facilité plutôt que du talent, de la témérité plutôt que de l'assurance. La faiblesse de la voix et la timidité naturelle, qui empêchaient Isocrate de parler en public, ne l'ont pas empêché de passer pour un éminent orateur. Lis donc beaucoup, écris, médite, afin de
pouvoir parler quand tu le voudras, et tu parleras quand tu devras le vouloir.
{Lettres, liv. VI, xix.)
CCGIV.
Lettre de Pline à Trajan.
il l'informe de sa conduite envers les chrétiens.
Je me suis fait un devoir, Seigneur, d'en référer à vous sur tous mes doutes ; car qui peut mieux que vous me guider dans mes incertitudes ou éclairer mon ignorance ? Je n'ai jamais assisté aux informations contre les chrétiens : aussi j'ignore à quoi et dans quelle mesure on applique ordinairement à leur égard la peine ou l'information. J'ai aussi beaucoup hésité pour décider s'il n'y a aucune distinction à faire entre les âges et si les plus tendres enfants ne diffèrent en rien des hommes faits ; s'il faut pardonner au repentir, ou si celui qui a été une fois chrétien n'a rien gagné à cesser de l'être ; si c'est le nom seul, fût-il pur de tout crime, ou les crimes attachés an nom que l'on punit.
En attendant, voici le procédé que j'ai suivi à l'égard de ceux qu'on a déférés à mon tribunal comme chrétiens. Je leur ai demandé à eux-mêmes s'ils étaient chrétiens. Quand ils l'ont avoué, j'ai posé une seconde et une troisième fois ma question, en les menaçant des supplices. Quand ils ont persisté, je les y ai fait conduire. Car de quelque nature que fût l'aveu qu'ils faisaient, je n'hésitais pas à penser qu'on devait punir au moins leur opiniâtreté et leur inflexible obstination. 11 y en a d'autres, entêtés de la même folie, que j'ai réservés pour les envoyer à Rome, parce qu'ils sont citoyens romains.
J'ai donc suspendu l'information l), pour recourir à vos lumières. L'affaire m'a paru digne de réflexion, surtout à cause du nombre de ceux que menace le même danger. Une multitude de gens de tout âge, de toute condition, de l'un et de l'autre sexe, sont et seront chaque jour impliqués dans cette accusation. Ce ne sont pas seulement les villes, mais les
(t) Il s'agit de deux esclaves chrétiennes.
villages et les campagnes qu'a gagnés ce mal contagieux, qu'on peut pourtant arrêter et guérir. Il est assez constant, du moins, que les temples, qui étaient presque déserts, commencent à être fréquentés, qu'on revient aux sacrifices, longtemps interrompus, et qu'on vend partout des victimes, qui ne trouvaient auparavant que de très rares acheteurs. On peut aisément juger par là quelle quanlité de gens pourront être ramenés de leur égarement, si l'on fait grâce au repentir.
{Lettres, liv. X, xcvn.)