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PREMIERE EPOQUE LES CINQ PREMIERS SIÈCLES DE ROME

Depuis sa fondation, 754 avant Jésus-Christ, jusqu'à la fin de la première guerre punique, 242 avant Jésus-Christ.

Le « Chant des frères Arvals o aux fêtes de Gérés.

Il n'esl pas besoin d'indiquer Ja cause des jeux de Cérès : les dons et les bienfaits de la déesse parlent d'eux-mêmes. Les premiers mortels n'avaient pour moissons que les herbes verdoyantes que la terre produisait sans aucun travail : tantôt ils cueillaient le gazon vivace; tantôt ils se nourrissaient du tendre feuillage qui couronne les arbres. Ensuite naquit le gland; c'était déjà un bonheur que cette découverte, et le dur chêne avait de magnifiques récoltes. Cérès, la première, invita l'homme à de meilleurs aliments et substitua au gland une nourriture plus salutaire. Elle força les taureaux à soumettre leur tête au joug, et le sein de la terre labourée vit alors le soleil pour la première fois. L'airain avait du prix ; le métal des Chalybes était encore inconnu. Ah ! comme il aurait dû toujours rester enfoui dans la terre! La paix est le bonheur de Cérès : faites des vœux, ô laboureurs,

pour avoir toujours la paix et toujours le chef qui vous la donne ! Vous pouvez offrir en l'honneur de la déesse de la fleur de froment, un peu de sel pétillant et quelques grains d'encens sur des foyers antiques ; à défaut d'encens, allumez des torches grasses. La bonne Cérès aime des dons de peu de valeur, pourvu que de chastes mains les lui offrent. Ministres des autels, prêts à frapper, que vos couteaux respectent le bœuf, et que Je bœuf laboure. Immolez en sacrifice Ja truie paresseuse. La hache ne doit point frapper une tête qui sait porter le joug. Que le bœuf vive et promène longtemps le soc de la charrue dans vos champs endurcis.... Le blanc plaît à Cérès ; prenez des robes blanches pendant les Céréales ; l'usage des vêtements noirs est alors proscrit.

(Ovide.)

Les « Chants Saliens. »

C'est une chose étonnante qu'il y ait tant de différence entre le savant et l'ignorant, lorsqu'il faut produire, et qu'il y en ait si peu, lorsqu'il faut juger. L'art, ayant son principe dans la nature, semble n'avoir rien fait, s'il n'émeut et ne charme cette nature. Or, il n'est rien de plus en rapport avec nos âmes que le nombre et les sons ; ils nous animent, nous échauffent, nous calment, nous inspirent de la langueur, de la joie et souvent aussi de la tristesse. Leur pouvoir souverain est surtout sensible dans les vers et le chant ; aussi Numa, le plus éclairé de nos rois, ne l'a-t-il pas négligé ; nos ancêtres non plus, comme l'indiquent les instruments à cordes et les flûtes des banquets solennels, et les vers des Saliens; mais c'est surtout la Grèce ancienne qui fit usage de ces moyens. (Cicéron.)

Tel qui loue les Chants Saliens de Numa et veut avoir l'air d'entendre tout seul ce qu'il ignore comme moi, ne pense pas à favoriser et à applaudir des génies ensevelis dans le tombeau, mais à combattre nos œuvres : c'est à nous et à nos vers qu'en veulent sa jalousie et sa haine. Si la nouveauté avait été aussi odieuse aux Grecs qu'à nous, qu'y aurait-il

aujourd'hui d'ancien? qu'y aurait-il dans le domaine public à lire et à se passer de main en main ? (Horace.)

Quant aux mois qu'on emprunte au vieux langage, non seulement ils ont d'illustres partisans, mais encore ils impriment au discours une "sorte de majesté qui n'est pas sans charme ; ils ont d'abord l'autorité des temps antiques, et puis, à cause de leur désuétude, ils offrent comme l'attrait de la nouveauté. Mais il faut en user avec mesure et n'en faire un emploi ni trop fréquent ni trop saillant; car rien n'est plus déplaisant que l'affectation. Il faut se garder surtout d'aller les chercher dans des temps trop reculés et trop obscurs, comme les vers des Saliens, à peine compris de ces prêtres eux-mêmes. Qoihtilien.J

Les a Chants des Cérémonies Argées. »

C'est aussi à cette époque que le pontife est dans l'usage de jeter du pont de bois dans le Tibre les simulacres en joncs des anciens hommes. Croire que nos aïeux mettaient à mort tous ceux qui avaient soixante ans accomplis, c'est les accuser d'un crime barbare. Voici l'antique tradition : lorsque cette contrée s'appela Saturnie, le dieu des oracles prononça ces paroles : « Peuples, sacrifiez deux hommes au vieillard qui porte la faux, et que les eaux du fleuve toscan reçoivent leurs corps. » Jusqu'à la venue du héros de Tyrinthe dans ces contrées, chaque année ce sacrifice s'accomplit comme à Leucade. Mais lui, ce fut des Romains de paille qu'il précipita dans les flots, et, à l'exemple d'Hercule, on n'y jette plus que des simulacres de victimes. Quelques-uns pensent que les jeunes gens, pour être seuls à voter, précipitèrent des ponts les faibles vieillards. Tibre, apprends-moi la vérité; tes rives sont plus anciennes que la ville ; tu peux bien connaître l'origine de cette cérémonie. Le Tibre élève du milieu de son lit sa tête couronnée de roseaux et d'une voix rauque il prononce ces paroles : « Alcide était venu ici accompagné d'une troupe de Grecs; je portais alors, s'il m'en souvient, le nom d'Albula. Le héros de Pallantée donne l'hospitalité au

jeune dieu, et Cacus reçoit enfin le châtiment dû à ses crimes. Le vainqueur part; il emmène avec lui les bœufs, qui étaient son butin de l'île d'Erythie ; mais ses compagnons refusent d'aller plus loin.... Cependant, le tendre amour de la patrie les touche au cœur, et l'un d'eux en mourant donne cet ordre en peu de mots : « Jetez-moi dans le Tibre, pour que, portés par les eaux, mes restes inanimés arrivent sur les rives de l'Inachus. » Mais l'héritier ne veut pas donner au mort la sépulture demandée et l'étranger défunt est inhumé dans la terre d'Ausonie. A sa place on jette dans le Tibre une figure de jonc, pour qu'elle regagne la patrie grecque à travers l'immensité des mers.

(Ovide.)

Les « Chants funèbres » ou « Nénies. »

Elles ne sont ni à l'usage de tous ni sans force, les ailes qui vont m'emporter, poète changé en cygne, à travers l'espace liquide ; je ne séjournerai pas plus longtemps sur la terre, et, vainqueur de l'envie, je quitterai les villes. Non, Mécène, je ne mourrai pas, moi, l'enfant de pauvres parents, moi que lu appelles ton ami ; non, le Styx ne m'enchaînera pas de ses ondes.

Et déjà s'étend sur mes jambes une peau plus rude ; le haut de mon corps se change en un cygne blanc, et un léger duvet naît sur mes doigts et mes épaules.

Bientôt, plus rapide qu'Icare, fils de Dédale, je visiterai, mélodieux oiseau, les rivages du Bosphore mugissant, les Syrtes de la Gétulie et les champs Hyperboréens. L'habitant de la Colchide et le Dace, qui feint de ne pas craindre les cohortes des Marses, et les Gelons, qui habitent à l'extrémité du monde, connaîtront mes chants ; le docte Ibérien les apprendra, ainsi que les peuples qui boivent l'eau du Rhône.

A mes fausses (l) funérailles, point de nénies, point de lamentations el de plaintes indignes de moi ! Retenez vos sanglots et laissez de côté les honneurs superllus accordés au tombeau. (Horace.)

(1) Quelques-uns disent vaines.

— loo —

Les « Livres Sibyllins » et les a Livres des Devins. »

Voici venir le dernier âge prédit par l'oracle de dîmes ; la chaîne des siècles de la grande année recommence entièrement. Déjà revient Astrée; le règne de Saturne revient aussi; déjà une nouvelle race d'hommes descend du haut des cieux.

Toi, chaste Lucine, favorise l'enfant dont la naissance va mettre fin à l'âge de fer et ramener dans le monde entier les vertus de l'âge d'or : déjà règne ton frère Apollon.

Oui, c'est sous ton consulat, Pollion, que commencera ce siècle glorieux et que les mois de la grande année reprendront leur cours. Sous tes auspices s'effaceront les dernières traces de nos crimes, s'il en reste encore, et la terre sera affranchie de ses perpéuelles alarmes.

(Virgile.)

Les consuls et les préteurs furent retenus à Rome par les fériés latines jusqu'au cinquième jour avant les calendes de mai. Ce jour-là, après un sacrifice accompli sur le mont Alhain, ils partirent chacun pour sa province. Ensuite, les prédictions de Marcius inspirèrent de nouvelles susperstitions. Ce Marcius avait été un devin illustre, et, l'année précédente, lorsqu'un sénatus-consnlte avait ordonné la recherche de ces sortes d'ouvrages, les vers de Marcius étaient tombés aux mains de M. Atilius (1), préteur de la ville et chargé de cette affaire. Il les avait sur-le-champ remis au nouveau préteur Sylla. Des deux prédictions de Marcius, l'autorité (2) de l'une, justifiée par l'événement après lequel on l'avait publiée, donnait du crédit à l'autre, dont le moment n'était pas encore venu. La première annonçait à peu près en ces termes le désastre de Cannes : « Fils de Troie, Romain, fuis le fleuveCanna, de peur que des étrangers ne te forcent à combattre dans le champ de Diomède. Mais tu ne me croiras pas, jusqu'à ce que ton sang aura inondé ces plaines, jusqu'à ce que le fleuve portera, de la terre féconde au vaste

([) Lire dans texte M. Atilii, au lieu de Malilii. (2) Lire dans le texte : cum rate- auclorilas eventu, au lieu do auctoritatis.

sein des mers, des milliers de cadavres, et que ta chair sera devenue ainsi la pâture des poissons, des oiseaux, des bêtes féroces qui habitent la terre. C'est là ce que m'a dit Jupiter.

(TlTE-LlVE.)

Les « Livres des Devins » (suite).

La seconde prophétie, lue dans le Sénat, était plus obscure, non seulement parce que l'avenir est plus incertain que le passé, mais encore parce qu'il y avait plus d'ambiguïté dans les termes. « Romains, si vous voulez chasser l'ennemi et le fléau qui vous arrive des contrées lointaines, je vous conseille de vouer à Apollon des jeux qui, chaque année, seront célébrés avec magnificence. Lorsque (1) le trésor public y aura contribué en partie, que les particuliers y contribuent chacun pour soi. A la célébration de ces jeux présidera le préteur, qui rendra la justice suprême au peuple et aux plébéiens. Que les décemvirs offrent des sacrifices et des victimes selon les rites grecs. Si vous suivez exactement ces ordres, vous serez toujours heureux et vos affaires deviendront plus florissantes; car ce dieu exterminera vos ennemis, qui dévorent tranquillement les fruits de vos champs. » On employa tout un jour à expliquer cet oracle. Le lendemain, un sénatusconsulte ordonna aux décemvirs de consulter les Livres sibyllins à propos des jeux et des sacrifices à faire en l'honneur d'Apollon. Après examen et rapport de ces magistrats au sénat, les sénateurs décrétèrent «que des jeux seraient voués et célébrés en l'honneur d'Apollon, et que, après leur célébration, on donnerait au préteur douze mille livres d'airain pour les cérémonies religieuses et deux grandes victimes. » Un autre sénatus-consulte fut rendu, d'après lequel « les décemvirs devaient sacrifier, selon les rites grecs, les victimes suivantes : à Apollon, un bœuf aux cornes dorées, avec deux chèvres blanches aux cornes dorées, et à Latone, une génisse aux cornes dorées. » Le préteur, au moment de faire célébrer ces jeux dans le grand cirque, rendit un édit pour que, pendant leur durée, le peuple apportât son offrande à

(1) Lire dans le texte quum, au lieu de quam populus.

Apollon, chacun selon ses moyens. Telle est l'origine des jeux Apollinaires, établis et institués pour obtenir la victoire, et non pas, comme la plupart le croient, pour faire cesser une épidémie. La peuple y assista, la couronne sur la tête ; les dames romaines firent des prières publiques ; on ouvrit les portes des maisons; on prit son repas en public, et ce jour fut célébré par des cérémonies de toute sorte.

(TlTE-LlVE.)

Les « Vers Fescennins » et la poésie Satirique dans les premiers siècles de Rome.

Les laboureurs antiques, robustes et heureux à peu de frais, après avoir rentré leurs blés, délassaient, les jours de fête, leur corps et leur esprit des durs travaux qu'ils avaient supportés dans l'espérance d'en voir le terme. Avec les compagnons de leurs labeurs, leurs enfants et leurs épouses fidèles, ils offraient un porc à la Terre, du lait à Sylvain, des fleurs et du vin au Génie qui nous rappelle la brièveté de notre existence. Dans ces fêtes naquit la licence des Chants Fescennins, qui répandirent en vers dialogues des sarcasmes rustiques. Cette liberté revint chaque année et ne fut d'abord qu'un aimable amusement ; mais bientôt le badinage, devenu cruel, dégénéra en vraie fureur, et menaçant, impuni, s'attaqua aux plus honorables maisons. Ceux qu'avait déchirés la dent sanglante de la calomnie s'en plaignirent ; ceux mêmes qu'elle avait épargnés s'émurent du danger commun. Une loi fut portée, une peine prononcée contre quiconque attaquerait autrui par des vers méchants. On changea de manière, et la peur du bâton ramena les auteurs au soin de bien dire et de plaire. (Horace.)

Les paysans de l'Ausonie, peuple exilé de Troie, s'amusent à réciter des vers rustiques en riant à gorge déployée ; ils prennent des masques hideux, faits d'écorce d'arbres ; ils t'invoquent, ô Bacchus, par des chants d'allégresse, et suspendent en ton honneur au sommet des pins tes images artistement façonnées. Dès lors , la vigne se couvre de fruits abondants ; le creux des vallons, la profondeur des

bois et tous les lieux vers lesquels le dieu a tourné son noble visage, sont comblés de dons. Payons donc à Bacchus, suivant l'usage, le tribut d'honneur qui lui est dû; chantons les hymnes de nos pères ; offrons-lui des plats et des gâteaux; que le bouc sacré soit amené par la corne au pied de son autel, et que des broches de coudrier nous servent à faire rôtir les entrailles succulentes de la victime.

(Virgile.)

Les < Vers Fescennins n (suite).

Pierre ou vieux tronc enfoui (l) par les anciens dans les champs, tu n'en a pas moins, ô Terme, la puissance d'un dieu. Deux propriétaires voisins le couronnent sur la limite de leurs possessions ; ils t'offrent deux guirlandes, deux gâteaux sacrés. On dresse un autel ; une bonne villageoise apporte, dans un débris de pot cassé, du feu de son âtre encore tiède. Un vieillard fend du bois et élève un bûcher en enfonçant des branches d'arbre dans la terre qui résiste. Tandis qu'il allume le premier feu avec des écorces sèches, un enfant esl près de lui, tenant dans ses mains de larges corbeilles. Ensuite, il jette trois fois au milieu des flammes les prémices des grains, et sa jeune sœur offre un rayon de miel coupé dans la ruche. D'autres présentent le vin des libations, que de chaque coupe on répand sur les flammes; la foule des spectateurs, revêtue d'habits blancs, garde un religieux silence. Alors la statue du Terme commun est arrosée du sang d'une jeune brebis, et il ne s'offense pas lorsqu'on lui offre une truie qui tète encore. On s'assemble; les voisins prennent un repas sans apprêts et chantent tes louanges, ô vénérable Terme. Toi seul fixes les limites des nations, des villes, des royaumes immenses; sans toi, tous les champs deviendraient une source de dispute. Tu es libre de toute ambition, et l*or de personne ne saurait te corrompre; tu gardes avec une inaltérable fidélité les terres qu'on t'a confiées.

(Ovide.)

M Quelques auleurs traduisent (irradié du sein de la terre; il ne semble pas que ce soit le sens de defossus in agro.

La a Satire » et les a Chants de triomphe. » La satire est entièrement notre patrimoine.

QuiNTILIBN.)

Si la nature s'y refuse, l'indignation dicte des vers, tels qu'elle peut en faire, tels que nous en faisons, Cluviénus et moi. Depuis que Ueucalion, porté par les eaux du déluge, s'éleva dans sa barque au sommet du Parnasse, qu'il consulta les oracles et que des cailloux amollis reçurent par degrés la chaleur du sentiment, tout ce que font les hommes et tous leurs sentiments, vœux, craintes, colère, volupté, joies, intrigues, voilà la matière de nos livres. Juvéhal.1

A Rome, Quintus Fabius, préfet de la ville, convoqua le sénat, qui ordonna que Quinctius (Cincinnatus) entrerait en triomphe dans la ville avec l'armée qu'il ramenait. On conduisait devant son char les généraux ennemis ; on portait devant lui les enseignes militaires; l'armée, chargée de bu lin, le suivait. Des festins furent, dit-on, préparés devant toutes les maisons, et les convives, au milieu de chants de triomphe et de plaisanteries à l'usage des gens qui font bombance, se mirent à la suite du char. Tite-Live.)

Après les succès qu'il avait remportés de toutes parts, le dictateur Mamercus /Emilius , en vertu d'un sénatus-consulte et d'un décret du peuple, rentra dans la ville en triomphe. Le plus bel ornement de ce triomphe fut Cossus, qui portait les dépouilles opimes du roi (Tolumnius) qu'il avait tué. Les soldats chantaient en sou honneur des ch ints grossiers où ils l'égalaient à Romulus. Il consacra ces dépouilles par une dédicace solennelle dans le temple de Jupiter Férélrien, auprès de celles que Romulus y avait déposées et qui étaient les premières et les seules jusque alors qu'on eût appelées opimes. Cossus avait détourné du char du dictateur les regards des citoyens fixés sur lui, et il recueillit presque seul le fruit de la solennité de ce jour.

(Tite-Li Le dictateur Camille, après avoir recouvré Rome sur les ennemis, revint en triomphe dans la ville, et au milieu des saillies que les soldats improvisaient, ils l'appelaient Romu-

lus, père de la patrie, second fondateur de Rome, titres glorieux et mérités.

(TlTE-LlVE.)

Origine du théâtre à Rome ; transformation des Vers Fescennins en « Saturae » ou pièces farcies, et en a Atellanes. »

Comme ni les remèdes humains ni le secours des dieux ne calmaient la violence du mal et de la peste, la superstition s'empara des âmes et, entre autres moyens d'apaiser la la colère céleste, on institua, dit-on, les jeux se uniques, ce qui fut une nouveauté pour ce peuple belliqueux, qui n'avait eu jusque-là que les spectacles du cirque. Au reste, cette innovation, comme presque toutes les autres, fut bien humble à l'origine ; on l'emprunta même à l'étranger. Des bateleurs, venus d'Etrurie, dansant au son de la flûte, exécutaient à la mode des Toscans des mouvements qui n'étaient pas sans grâce ; mais ils n'avaient aucun chant, aucun geste pour accompagner les paroles. Bientôt nos jeunes gens se mirent à les imiter, en se renvoyant en vers grossiers de joyeuses railleries ; leurs gestes s'accordaient assez avec leurs paroles. La chose une fois accueillie se répéta souvent et eut de la vogue. Comme, en langue toscane, un bateleur s'appelait hister, on donna le nom d'histrion aux acteurs indigènes ; déjà ils ne se lançaient plus, comme auparavant, ce vers semblable au Fescennin, qu'ils improvisaient tour à tour avec rudesse et sans art ; mais ils représentaient des satires, pleines de mélodies, avec un chant réglé sur le son de la flûte et des gestes en harmonie avec ce chant. Quelques années après, Livius qui, le premier, renonçant à la satire, osa composer des œuvres dramatiques, et qui était, comme tous les auteurs à cette époque, acteur dans ses propres ouvrages, Livius, souvent redemandé et ayant fatigué sa voix, obtint, dit-on, la permission de placer devant le joueur de tlûte un jeune esclave qui chanterait pour lui, et il joua le drame avec plus d'action et de vigueur ; le souci de ménager sa voix ne le gênait plus en rien. Dès lors, les histrions commencèrent à avoir sous la main un chanteur et réservèrent leur voix pour

le dialogue. Après que cette loi eut prévalu, le théâtre perdit sa libre et folâtre gaieté ; le divertissement devint peu à peu un art, et la jeunesse, abandonnant le drame aux histrions, se mit à reprendre l'usage de ces antiques et bouffonnes scènes, entremêlées de vers, qu'on appela plus tard exodes et qui se rattachèrent aux pièces atellanes. Ce genre de divertissement qu'elle avait reçu des Osques, la jeunesse se l'appropria, et ne souffrit point qu'il fût profané par les histrions. Aussi demeure-t-il établi que les acteurs d'Atellanes ne sont exclus ni de la tribu ni du service militaire, comme s'ils étaient étrangers à l'art du comédien.

(TlTE-LlVE.)

Origine du théâtre et des spectacles à Rome (suite).

Les théâtres ont vu souvent des partis se battre avec fureur dans leur sein, et des jeux, imaginés pour honorer les dieux et divertir les hommes, ont, à la honte de la paix, souillé du sang des citoyens les plaisirs et la religion de Rome, et cela pour d'infâmes histrions.

Le premier amphithéâtre fut commencé par les censeurs Messala et Cassius ; mais, sur la proposition de P. Scipion Nasica, tous les matériaux préparés pour ce travail furent mis à l'encan et vendus en vertu d'un décret du sénat. Un sénatus-consulte défendit, en outre, à tout citoyen de placer des bancs soit dans la ville, soit à une distance moindre de mille pas, et d'assister assis aux jeux publics, afin, sans doute, que la mâle habitude de se tenir debout, caractère propre de la nation romaine, fût jointe même aux délassements de l'esprit.

Pendant cinq cent cinquante-huit ans, les sénateurs assistèrent aux jeux publics, pêle-mêle avec le peuple; mais cet usage fut changé par les édiles Atilius Serranus et Lucius Scribonius : aux jeux qu'ils célébrèrent en l'honneur de la mère des dieux, ils assignèrent, en suivant l'avis du premier Africain, des places séparées au sénat et au peuple; cette séparation indisposa la multitude et ébranla fortement la popularité de Scipion.

Je vais maintenant exposer les causes de l'institution des

jeux publics et remonter à leur origine. Sous le consulat de Sulpicius Bélicus et de Licinius Stolon, une peste d'une violence intolérable détourna notre ville de ses entreprises guerrières et l'accabla au dedans de maux domestiques. Déjà l'on ne voyait plus de ressources que dans la religion, dans un culte nouveau et recherché; la science humaine ne donnait aucun espoir. On composa donc des hymnes pour apaiser le couroux céleste; ces chants furent avidement écoutés par le peuple, qui jusqu'à cette époque s'était contenté des spectacles du cirque, que Romulus, le premier, avait célébrés en l'honneur du dieu Consus, lors de l'enlèvement des Sabines. Comme c'est Je propre des hommes de poursuivre avec un zèle ardent le développement des choses les plus humbles à leur origine, la jeunesse enjouée joignit aux expressions de respect envers les dieux des gestes et des mouvements rustiques et grossiers. C'est ce qui fournit l'occasion de faire venir d'Etrurie un pantomime, dont la gracieuse agilité, commune chez les Curetés et les Lydiens, dont les Etrusques tirent leur origine, eut pour les yeux des Romains le charme d'une agréable nouveauté. Et comme ces sortes de comédiens se nomment histrions dans la langue étrusque, le nom d'histrion fut donné à quiconque parut sur la scène.

(Valère Maxime.)

Origine du théâtre et des spectacles à Rome (suite).

Les jeux des histrions se changèrent insensiblement en pièces satiriques (1), dont le poète Livius détourna le premier les spectateurs pour attirer leur attention sur des sujets de drames. Il jouait lui-même ses pièces; mais à force d'être redemandé par le peuple, il altéra sa voix ; alors, aidé des accords d'un enfant et d'un joueur de flûte, il faisait les gestes sans parler. Quant aux Alellans, on les fit venir de chez les Osques. Ce genre de divertissement, tempéré par la sévérité italienne, ne déshonore point les acteurs; car ils ne sont ni rayés de leur tribu ni exclus du service militaire.

Les noms mêmes des autres jeux indiquent assez leur ori-

(1) Lire dans le lexte salir arum ou saturarum, au lieu de sat>/rarum.

gine ; mais il n'est pas hors de propos de rapporter ici celle des jeux séculaires, qui est moins connue. Pendant une violente épidémie qui ravageait la ville et les environs, Valésius, riche particulier, vivant à la campagne, avait ses deux fils et sa fille si malades que Jes médecins en désespéraient. En allant prendre pour eux de l'eau chaude à son foyer, il se jeta à genoux et conjura ses dieux Lares de détourner sur sa tête le danger qui menaçait ses enfants Une voix se fit entendre et lui dit « qu'il les sauverait, s'il les transportait de suite à Tarente par la voie du Tibre, et si, là, il leur faisait boire de l'eau chauffée sur l'autel de Pluton et de Proserpine. » Cette prédiction l'embarrassa beaucoup, parce qu'elle lui prescrivait une longue et périlleuse navigation; néanmoins, la crainte présente céda à une vague espérance et il transporta aussitôt ses enfants au bord du Tibre ; il habitait dans sa villa près du bourg d'Erète, au pays des Sabins. Il s'embarqua pour Ostie et arriva au milieu de la nuit vers le Champ de Mars. Comme il désirait soulager ses malades qui avaient soif et qu'il n'y avait pas de feu dans la barque, le pilote lui dit qu'on apercevait de la fumée à peu de distance et l'invita à descendre à Térente (tel était le nom de cet endroit). Valésius saisit un vase avec empressement, puisa de l'eau dans le fleuve et la porta, déjà plein de joie, à l'endroit d'où s'élevait la fumée. Il croyait avoir trouvé dans le voisinage comme la trace du remède indiqué par les dieux, et s'altachant avec force à ce présage sur le sol qui fumait plutôt qu'il ne contenait un reste de feu, il parvint, à force de souûler, à faire jaillir la flamme, et, l'eau une fois chaude, il la porta à boire à ses enfants.

Valère Maxime.)

Origine du théâtre et des spectacles à Rome (suite).

Après avoir bu l'eau, les enfants de Valésius s'endormirent d'un sommeil salutaire et furent tout à coup délivrés d'une longue et violente maladie. Ils apprirent à leur père « qu'ils avaient vu en songe je ne sais quel dieu qui leur essuyait le corps avec une éponge et leur avait ordonné d'immoler des victimes noires devant Fautel de Pluton et de Proserpine,

d'où leur était venue cette eau bienfaisante, et d'y célébrer un banquet sacré avec des jeux nocturnes. » Comme Valésius n'avait pas vu d'aulel dans cet endroit, il crut qu'on désirait qu'il en élevât un II se rendit à Rome pour acheter un aulel, laissant sur les lieux des esclaves chargés de creuser la terre jusqu'au tuf, pour y construire de solides fondements. Obéissant aux ordres de leur maître, ceux-ci creusèrent le sol jusqu'à une profondeur de vingt pieds, et aperçurent un autel avec cette inscription : A Pluton et à Proserpine. Un esclave courut en porter la nouvelle à Valésius, qui renonça à son dessein d'acheter un autel. Il immola à Térenle des victimes noires, que nos ancêtres appelaient sombres; il célébra ensuite des jeux et un banquet sacré pendant trois nuits consécutives, nombre égal à celui des enfants que ces divinités avaient sauvés d'un danger de mort.

A son exemple, Valérius Publicola, qui fut l'un des premiers consuls, vint, pour soulager ses concitoyens, auprès du même autel, y fit des vœux au nom de la république, immola des taureaux noirs à Pluton, des génisses noires à Proserpine, et leur offrit un banquet sacré et des jeux qui durèrent trois nuits ; ensuite, l'autel fut recouvert de terre, comme il Tétait auparavant.

Avec le progrès des richesses s'accrut la magnificence des jeux sacrés. Elle inspira à Quintus Catulus d'imiter le luxe de Capoue, et le premier, il tendit au-dessus de l'amphithéâtre des toiles qui donnèrent de l'ombre aux spectateurs. Cnéius Pompée fut aussi le premier de tous à établir des courants d'air dans lenceinte pour diminuer les chaleurs de l'été. Claudius Pulcher orna le théâtre de peintures variées, qui remplacèrent les planches nues qu'on y voyait auparavant. C. Antonius le fit border d'un bout à l'autre en argent; Pétréius en or; Q. Catulus en ivoire. Les Lucullus le rendirent mobile; P. Lentulus Spinlher l'enrichit de décorations argentées l : au lieu de costumes d'écarlate, auparavant en usage, M. Scaurus introduisit un genre de vêlement fort recherché.

(1) Ponctuer ainsi le texte : Versatilem fecerunt Luculli ; argentalis choragiis P. Lentulus Spinther adornavit; translatum, etc.

Le premier spectacle de gladiateurs fut offert aux Romains sur la place aux Bœufs, sous le consulat d'Appuis Claudius et de M. Fulvius; il fut donné par Marcus et Décimus Brutus dans la solennité funèbre dont ils honorèrent la mémoire de leur père. Quant aux combats d'athlètes, on les dut à la munificence de M. Scaurus.

(Valère Maxime.)

L'Histoire dans les premiers siècles de Rome : a Grandes Annales, Livres des Pontifes. »

Il y a longtemps qu'on vous demande, ou plutôt qu'on vous supplie d'écrire l'histoire. On pense, en effet, que, si vous la trailez, il pourra se faire que même, en ce genre, nous ne le cédions en rien à la Grèce. Et pour vous dire ce que je pense, il me semble que ce travail est pour vous une dette, non seulement envers ceux qui font des lettres leurs délices, mais encore envers la patrie : elle vous doit son salut ; elle vous devrait en même temps une de ses gloires. L'histoire, en effet, manque à notre littérature : je le comprends moi-même et je vous l'entends dire souvent. Or, vous pouvez assurément satisfaire à ce besoin, puisque, comme vous le pensez vous même, c'est un genre d'écrit éminemment oratoire. Commencez donc, je vous prie, et prenez du temps pour un travail que jusqu'ici nos concitoyens ont ou ignoré ou négligé, après les Annales des grands pontifes, qui sont tout ce qu'il peut y avoir de plus désagréable.

(GlCÉRON.)

Virgile signale la qualité de pontife dans Enée jusque dans le nom qu'il donne au récit de ses labeurs. Les pontifes, en effet, avaient le droit de consigner sur des tablettes le souvenir des événements publics; c'est ce qu'on appelle les grandes Annales, comme étant l'œuvre des grands pontifes. C'est pour cela que Virgile dit par la bouche d'Enée : « Si vous avez le temps d'écouter les Annales de nos malheurs. » (Macrobe : les Saturnales, liv. III, ch. n.)

Voici comment se faisaient les Annales : chaque année le grand pontife prenait un tableau blanc, où il écrivait d'abord les noms des consuls et des autres magistrats et où

il avait l'habitude de consigner, jour par jour, les choses dignes de mémoire, accomplies en temps de paix et en temps de guerre, sur terre et sur mer. Grâce à ce soin, on eut des commentaires pour chaque année, que les anciens réunirent en quatre-vingts livres et qu'ils appelèrent grandes Annales à cause des grands pontifes qui les rédigeaient.

(Servius.)

L'Histoire dans les premiers siècles de Rome : « Fastes, Livres des Magistrats. »

On débattit pendant plusieurs jours de l'interrègne la question de savoir si l'on créerait des consuls ou des tribuns militaires. L'interroi et le sénat voulaient des comices consulaires; le peuple et les tribuns réclamaient des comices pour la nomination de tribuns militaires. Les patriciens remportèrent, parce que, d'un côté, le peuple, décidé à conférer l'une ou l'autre de ces dignités à des patriciens, cessa de résister inutilement; et, de l'antre côté, les chefs du peuple préféraient des comices où il ne devait pas être question d'eux à des comices d'où on les écarterait commes indignes. Les tribuns du peuple eux-mêmes se firent un mérite auprès des principaux patriciens de renoncer à une lutte qui ne devait pas avoir de succès. T. Quinclius Barbatus, inlerroi, créa comme consuls L. Papirius Muginallus et L. Sempronius Atratinus. Sous leur consulat, on renouvela le traité avec les Ardéates, et cet acte est le seul monument qui atteste qu'ils ont été consuls cette année-là : car leurs noms ne se trouvent ni dans les anciennes Annales ni dans les Livres des Magistrats.

(TlTE-LlVE.)

Combien ne pourrais-je pas nommer de généraux romains qui n'ont jamais essuyé de revers dans les combats ? On peut parcourir dans les Annales et les Fastes des Magistrats les pages concernant les consuls et les dictateurs, dont la fortune et la valeur n'ont pas fait repentir un seul jour le peuple romain de leur avoir confié ses destinées. Et ce qui les rend plus admirables qu'Alexandre ou tout autre roi, c'est que quelquesuns n'exercèrent la dictature que dix ou vingt jours et qu'aucun ne géra le consulat plus d'une année ; c'est que les tri-

buns du peuple les gênaient dans les levées de troupes ; c'est qu'ils partaient quelquefois trop tard pour la guerre ; c'est qu'ils en étaient rappelés trop tût pour les comices ; c'est qu'au moment même de leurs plus grands efforts, leur année s'accomplissait; c'est que tantôt la témérité d'un collègue, tantôt sa malveillance entravait ou ruinait leurs opérations ; c'est qu'ils succédaient quelquefois à un homme qui avait mal géré les affaires ; c'est qu'ils recevaient souvent une armée de recrues ou de soldats mal disciplinés. Les rois, au contraire, sont libres de toutes ces entraves, et de plus, maîtres des choses et des moments, ils entraînent tout par leurs résolutions et ne suivent pas celles des autres. C'est donc contre des généraux invaincus comme lui qu'Alexandre eût fait la guerre, et il aurait apporté dans la lutte les mêmes gages de la fortune. Et même l'épreuve eût été pour lui d'autant plus périlleuse que les Macédoniens n'auraient eu qu'un seul Alexandre, tandis que les Romains auraient eu à leur opposer un grand nombre de concurrents égaux à Alexandre, soit en gloire, soit pour la grandeur de leurs exploits.

(TlTE-LlYE.

L'Histoire dans les premiers siècles de Rome : « Livres Lintéens. »

L'année suivante fut une année mémorable 1 , et à cause du consulat de L* Papirius Cursor, illustre par la gloire de son père et par la sienne propre, et à cause d'une grande guerre et d'une victoire telle qu'aucun général, excepté le père du consul, L. Papirius, n'en avait remporté jusque alors d'aussi éclatante. Par un effet du hasard, les Samnites, avec les mêmes efforts et les mêmes préparatifs qu'auparavant, avaient paré leurs troupes de tout le luxe d'armes magnifiques ; ils avaient eu aussi recours à la protection des dieux en imposant aux soldats, comme initiation militaire, un serment emprunté à un rite antique, et en faisant des levées dans tout le Samnium d'après une loi nouvelle, qui portait que si

(1) Lire dans le texte, page 241 : et consul insignis L. Papirius Cursor, qua paternà glorià, quasuà, et hélium, etc.; — page £42, injussu abisset, au lieu de obisset; — quà quondam usi, au lieu de nia.

quelqu'un, parmi les jeunes gens, ne se rendail pas à l'appel du général ou s'en allait sans sa permission, sa tête serait vouée à Jupiter. » Aquilonie fut indiquée comme rendezvous à toute l'armée. Il s'y rassembla environ quarante mille soldats, qui étaient toute la force du Samnium. Là, vers le milieu du camp, on forma une enceinte ayant tout au plus deux cents pieds en tous sens, que l'on ferma de planches et de palissades et que l'on couvrit de toiles de lin. On y sacrifia, d'après un rite choisi dans les vieux Livres Lintéens : le sacrificateur était un certain Ovius Pactius, homme d'un âge très avancé et qui affirmait avoir trouvé ces formules dans les vieilles pratiques religieuses des Samnites, employées jadis par leurs aïeux, lorsqu'ils prirent secrètement les mesures pour enlever Capoue aux Etrusques. Le sacrifice accompli, le général envoyait chercher par un oiiicier public les guerriers les plus illustres par leur naissance et leurs exploits. On les introduisait un à un. Outre les autres appareils de ce sacrifice, qui pouvaient pénétrer l'âme d'une religieuse terreur, on avait, au milieu de cette enceinte partout couverte, dressé des autels entourés de victimes immolées et de centurions qui se tenaient debout, l'épée nue. On faisait approcher de ces autels chaque soldat, plutôt comme victime que comme participant au sacrifice, et il s'engageait par serment à ne pas révéler ce qu'il aurait vu ou entendu dans ce lieu. Ensuite, on le contraignait à prononcer une terrible formule d'imprécations contre sa personne, contre sa famille et toute sa race, s'il ne marchait au combat, partout où les généraux le conduiraient, s'il s'enfuyait lui-même du champ de bataille ou s'il ne tuait pas à l'instant le premier qu'il verrait fuir. Quelques-uns d'abord se refusèrent à un pareil serment : on les égorgea autour des autels, et leurs corps, gisant parmi les victimes immolées, furent pour les autres un avertissement de ne pas résister.

(TlTE-LlVE.)

Origine du droit à Rome.

Les premiers des mortels, libres encore de toute mauvaise passion, vivaient sans souillure et sans crime et par là même

sans châtiment et sans contrainte. Ils n'avaient pas besoin non plus de récompense, puisqu'ils pratiquaient la vertu par instinct. Comme ils ne désiraient rien contre la morale, rien ne leur était interdit par la crainte. Mais quand l'égalité vint à disparaître et qu'à la place de la modération et de l'honneur régnèrent l'ambition et. la violence, les monarchies s'établirent et chez beaucoup de peuples se maintinrent perpétuellement. Quelques-uns, dès l'origine, ou après s'être lassés des rois, préférèrent les lois. Elles furent d'abord simples; car les hommes étaient encore grossiers. La renommée a célébré surtout celles que Minos donna aux Cretois, Lycurgue aux Spartiates, et plus tard, Solon aux Athéniens : celles-ci sont déjà plus nombreuses et plus compliquées. A Rome, Romulus n'avait eu d'autre règle de gouvernement que son caprice ; après lui, Numa imposa au peuple le frein de la religion et du droit divin. Tullus et Ancus Marlius firent quelques innovations ; mais le principal législateur fut Servius Tullius, dont les lois obligeaient même les rois. Après l'expulsion de Tarquin, le peuple prit beaucoup de précautions contre les prétentions des patriciens, pour défendre sa liberté et maintenir la concorde. On créa des décemvirs-, on fit un choix de tout ce qu'il y avait de meilleur dans les codes alors connus et on composa les Douze Tables, règle du droit et de l'équité. Bien d'autres lois vinrent ensuite ; mais, si quelques-unes furent édictées contre les malfaiteurs à l'occasion* des délits, la plupart durent le jour aux dissensions entre les ordres de citoyens ; elles furent le fruit de l'ambition et d'autres vices ; en un mot, plus la corruption s'accrut dans la république, plus les lois furent nombreuses.

(Tacite.)

La « Loi des Douze Tables. »

De plus, pour faciliter l'intelligence et la science du droit civil, il y a, ce que la plupart sont bien loin de croire, un attrait et un charme étonnants attachés à cette étude. En effet, se plait-on à des recherches étrangères à la science du droit : on trouvera à chaque instant et dans tout le droit civil, et dans les Livres des Pontifes, et dans les Douze Tables, une image des temps anciens ; on y apprend les mots antiques

et vieillis ; certains genres d'actions usités alors font connaître les mœurs et la manière de vivre des ancêtres. S'occupet-on de politique, science quo. Scévola ne croit pas indispensable à l'orateur, mais qu'il regarde comme un genre de connaissances à part : on la trouvera contenue tout entière dans les Douze Tables, où est réglé tout ce qui concerne les intérêts publics et toutes les parties du gouvernement....

Dût tout le monde en frémir, je dirai ce que je pense : oui, le seul petit livre des Douze Tables, si l'on y voit la source et le fondement de nos lois, me paraît l'emporter sur tous les livres des philosophes et par le poids de son autorité et par son utilité féconde. Et, s'il est vrai que notre patrie nous est chère, comme elle doit l'être par-dessus tout ; si telle est la nature, si telle est la force de ce sentiment, que le plus sage des hommes préférait à l'immortalité son Ithaque suspendue comme un nid d'oiseau sur les rochers les plus sauvages, de quel amour ne devons-nous pas être enflammés pour une patrie qui, seule dans tout l'univers, est le sanctuaire de la vertu, de la puissance et de la majesté? Nous devons en connaître avant tout l'esprit, les usages, la législation, soit parce que la patrie est notre mère à tous, soit parce que nous devons être persuadés qu'elle a déployé autant de sagesse pour établir le droit que pour acquérir la puissance d'un si grand empire. Vous goûterez encore dans la connaissance du droit le plaisir et la joie de comprendre très facilement combien nos ancêtres l'ont emporté en sagesse sur les autres nations, si vous voulez comparer nos lois à celles de leur Lycurgue, de leur Dracon, de leur Solon. Il est incroyable, en effet, combien tous les codes de lois civiles, à l'exception du nôtre, sont désordonnés et presque ridicules.

(GlCÉRON.)

Les premiers orateurs de Rome : Brutus, Valérius Publicola , Valérius Potitus , Appius Claudius , C. Fabricius, Coruncanius, Curius, Popilius.

Pour nos premiers orateurs, il est diflicile d'en savoir plus que ne le permettent les conjectures qu'on peut tirer des monuments historiques.

Qui croirait, en eftèl, que la vivacité d'esprit manquât à ce Lucius Brutus, le premier héros de votre noble famille, lui qui interpréta d'une manière si fine et si spirituelle l'oracle d'Apollon sur le baiser à donner à sa mère ; lui qui, sous le masque de la stupidité, cacha une profonde sagesse; lui qui chassa un roi très puissant, fils d'un roi très illustre, affranchit la ville de la perpétuelle domination d'un maître, lui donna des magistrats annuels, le frein des lois et des tribunaux, enleva enfin le pouvoir à son collègue pour anéantir dans Rome le souvenir du nom royal : tout autant de choses qu'il n'aurait pu accomplir, si ses discours n'eussent été persuasifs. Nous voyons de même, peu d'années après l'expulsion des rois, lorsque le peuple se retira sur les rives de l'Anio, à trois milles de Rome, et occupa la hauteur qu'on a appelée le Mont Sacré, nous voyons le dictateur M. Valérius apaiser la discorde par ses discours, mériter en récompense les plus grands honneurs et recevoir le premier pour ce motif le surnom de Maxirnus. Je crois aussi que VcUérhts Podtus avait quelque talent oratoire, lui qui, après l'odieuse tyrannie des décemvirs, apaisa par ses lois et ses harangues les plébéiens soulevés contre les patriciens.

Nous pouvons aussi supposer de l'éloquence à Appuis Claudius, puisqu'il fit revenir le sénat du sentiment vers lequel il penchait et l'empêcha de conclure la paix avec Pyrrhus. Nous pouvons faire la même supposition pour C. Fahricius, qui fut l'orateur envoyé vers Pyrrhus pour négocier le retour des prisonniers ; pour Tib. Coruncanius, que les Livres des Pontifes représentent comme ayant obtenu énormément d'influence par son talent ; pour M. Curius, qui était tribun du peuple et qui, voyant un homme éloquent, l'interroi Appius Csecus, tenir les comices contre les lois et refuser de recevoir un consul plébéien, contraignit les sénateurs à ratifier d'avance le choix qui sera fait : succès bien remarquable à une époque où la loi Maenia n'avait pas encore été portée. Il est permis aussi de supposer quelque talent à Popilius qui, étant consul et occupé à offrir un sacrifice public, apaisa une sédition du peuple et par son autorité et par son discours.

GlCÉRON.)

Les premiers orateurs de Rome : Ménénius Agrippa.

Les plébéiens, retirés sur le Mont Sacré, sans aucun chef, dans un camp fortifié par un retranchement et par un fossé, s'y tinrent tranquilles durant quelques jours ; ils ne prenaient que ce qui leur était nécessaire pour leur subsistance; ils n'élaient point attaqués et ils n'attaquaient point. La terreur était grande dans la ville, et une défiance mutuelle tenait tout en suspens. La portion du peuple abandonnée par l'autre craignait la violence des patriciens ; les patriciens craignaient le peuple qui restait dans la ville et ne savaient que souhaiter de son séjour ou de son départ. Combien de temps la multitude qui s'était retirée sur le Mont Sacré se tiendrait-elle tranquille? Qu'arriverait-il si, dans l'intervalle, survenait une guerre étrangère ? 11 n'y avait plus d'espoir que dans la concorde des citoyens : il fallait l'obtenir pour la cité par n'importe quels moyens, justes ou injustes. On se détermina donc à députer comme orateur vers les plébéiens Ménénius Agrippa, homme éloquent et cher au peuple, parce qu'il était d'origine plébéienne. Introduit dans le camp, il ne fit, dit-on, que raconter, dans le langage antique et grossier de l'époque, cet apologue : Au temps où, dans l'homme, tout ne concourait pas comme aujourd'hui à un seul but, mais où chaque membre avait son dessein et son langage à part, toutes les autres parties du corps s'indignèrent de ce que leurs soins, leurs travaux, leur ministère avaient pour but de satisfaire tous les besoins de l'estomac, tandis que, tranquille au milieu d'elles, il ne faisait que jouir des plaisirs qu'elles lui procuraient. Elles conspirèrent donc pour que les mains refusassent de porter la nourriture à la bouche, la bouche de la recevoir, les dents de la broyer. Dans leur ressentiment, les membres voulaient dompter l'estomac par la faim ; mais eux-mêmes et le corps tout entier tombèrent dans une exlrême langueur. Ils virent alors que l'estomac n'avait point un rôle oisif, et que, si on le nourrissait, il nourrissait à son tour, en renvoyant dans toutes les

parties du corps ce sang qui est notre* vie et notre force, et en le distribuant également dans les veines, après l'avoir élaboré par la digestion des aliments. La comparaison de cette sédition intestine du corps avec la colère des plébéiens contre les patriciens fléchit, dit-on, les esprits.

(TlTE-LlVE.)

Les premiers orateurs de Rome : Appius Claudius Csecus, Fabricius, Gurius, Coruncanius.

La vieillesse éloigne delà gestion des affaires. — De quelles affaires ? De celles qui se font avec les forces de la jeunesse ? N'y a-t-il donc pas des affaires propres à la vieillesse et que l'esprit peut traiter même dans an corps affaibli? Q. Fabius Maximus ne faisait donc rien? ni Paul-Emile, votre père, Scipion, et le beau-père de mon excellent fils? Et les autres vieillards, les Fabricius, les Gurius, les Coruncanius, ne faisaient donc rien, lorsque leur prudence et leur autorité défendaient la république? Appius Claudius était vieux et de plus aveugle. Cependant, alors que le sentiment du sénat penchait vers la paix et la conclusion d'un traité avec Pyrrhus, il ne craignit pas de prononcer ces paroles qu'Ennius a reproduites en vers : « Où s'égarent follement vos esprits, jusque-là si droits et si fermes? » Le reste est de la plus grande vigueur. Vous connaissez ces vers; d'ailleurs, la harangue d'Appius existe encore; il la prononça dix-sept ans après son second consulat ; dix ans s'étaient écoulés entre ses deux consulats et avant le premier il avait été censeur, d'où l'on conclut qu'il était fort âgé lors de la guerre de Pyrrhus, et c'est aussi ce que nous tenons de nos pères.

J'ai souvent entendu raconter par des vieillards, qui disaient l'avoir appris dans leur enfance d'autres vieillards, que C. Fabricius s'étonnait souvent qu'étant ambassadeur auprès du roi Pyrrhus, il eut entendu dire au Thessalien Cinéas qu'il y avait à Athènes un homme, faisant profession de sagesse, qui enseignait que toutes nos actions doivent être rapportées à la volupté. Instruits de cela par Fabricius, M. Curius et T. Coruncanius se mirent à souhaiter de voir les

Samnites et Pyrrhus lui-même persuadés de ce principe, afin de les vaincre plus facilement, lorsqu'ils se seraient abandonnés à la volupté.

(GlCÉRON.)

Les premiers auteurs d'éloges funèbres à Rome : Valérius Publicola, Fabius.

Dès que le jour parut et qu'on ne vit point d'ennemis en présence, le consul P. Valérius fit ramasser les dépouilles et s'en retourna triomphant à Rome. Il célébra les funérailles de son collègue avec toute la pompe possible à cette époque. Mais un bien plus grand honneur pour le mort, ce fut la tristesse publique, dont le trait le plus remarquable de tous, c'est que les dames romaines portèrent le deuil pendant un an, comme pour un père, en reconnaissance de l'ardeur qu'avait mise Brutus à venger la pudeur outragée. Ensuite, le consul qui avait survécu vit la faveur dont il jouissait se changer non seulement en haine, tant sont variables les affections de la multitude, mais même en soupçons et en inculpations odieuses. Le bruit courait qu'il aspirait à la royauté, parce qu'il ne s'était pas donné de collègue à la place de Brutus et qu'il faisait bâtir une maison au sommet du Vélia, sur un emplacement fortifié par son élévation et qui deviendrait une citadelle inexpugnable. L'indignité de cette accusation répandue partout et partout accueillie blessait au cœur le consul : il convoqua l'assemblée du peuple, et, après avoir fait abaisser les faisceaux, il monta à la tribune. Ce fut un spectacle bien doux pour la multitude que de voir les insignes du pouvoir abaisses devant elle, puisque ^c'était avouer que la majesté et la puissance du peuple étaient supérieures à celles du consul. Quand il eut commandé le silence, Valérius vanta le sort de son collègue qui, « après avoir délivré sa patrie et être parvenu au faîte des honneurs, était mort en combattant pour la république et dans la maturité de sa gloire, avant qu'elle se changeât en haine. Pour lui, il survivait à sa gloire et il ne conservait l'existence que pour être en butte aux accusations de l'envie. Libérateur de sa patrie, il se voyait tombé au rang des

Aquilius et des Vitellius. « N'y aura-t-il jamais à vos yeux, s'écria-t-il, de vertu assez éprouvée pour que le soupçon ne puisse pas la souiller? Moi, le plus implacable ennemi des rois, devais-je craindre d'avoir à subir Faccusation d'aspirer à la royauté? Et quand j'habiterais au Capilole, dans la citadelle même, devrais-je penser que je serais un objet de crainle pour mes concitoyens? Ma réputation auprès de vous dépend-elle d'aussi légers motifs?.... Non, la maison de Valérius ne sera point un obstacle à votre liberté : Vélia ne vous inspirera plus de crainte. » Il fit transporter sur-lechamp tous les matériaux au pied du Vélia, et sa maison fut bâtie dans le lieu le plus bas, là où est maintenant le temple de la Victoire.

(TlTE-LlVE.)

Les premiers auteurs d'éloges funèbres à Rome : Valérius Publicola, Fabius (suite).

On remporta une victoire éclatante, mais attristée par deux morts si illustres. Aussi le consul, quand le sénat lui décerna le triomphe, répondit que, « si l'armée pouvait triompher sans le général, il y consentirait volontiers, en considération de ses brillants services dans cette guerre; mais que pour lui, quand sa famille était frappée par la mort de son frère, Q. Fabius, quand la république était veuve de l'un des consuls qu'elle avait perdu, il n'accepterait pas des lauriers flétris par un deuil public et par un deuil de famille. » Ce triomphe refusé fut plus glorieux pour lui que tout l'éclat d'une pompe triomphale, tant il est vrai que la gloire refusée à propos revient parfuis plus éclatante. Fabius conduisit ensuite les deux convois de son collègue et de son frère. Ce fut lui aussi qui prononça l'éloge funèbre de l'un et de l'autre ; il leur accorda les louanges qu'ils avaient méritées et dont la plus grande part lui revenait. Comme il n'oubliait pas le dessein qu'il avait conçu dès le commencement de son consulat, de reconquérir l'affection du peuple , il répartit le soin des soldats blessés entre les patriciens: ce fut aux Fabius qu'il en donna le plus et nulle part ils ne furent mieux traités. Dès lors, les Fabius devinrent populaires, et cela

uniquement par des moyens salutaires pour la république.

(TlTE-LlVE.)

Je ne connais pas d'orateur plus ancien (que Caton) dont je croie devoir citer les écrits, à moins toutefois que la harangue d'Appius Ca^cus au sujet de Pyrrhus et certains éloges funèbres n'aient du charme pour quelques lecteurs. Il nous en reste, en effet, plusieurs. Les familles les conservaient comme des titres d'honneur et des monuments, tant pour s'en servir, quand mourait un de leurs membres, que pour perpétuer le souvenir de leur gloire domestique et rehausser l'éclat de leur noblesse. Au reste, ces panégyriques ont rempli de mensonges l'histoire de notre patrie ; car on y a inscrit des faits qui n'ont jamais eu lieu, des triomphes imaginaires, des consulats plus nombreux qu'ils ne l'ont été, de fausses généalogies et des anoblissements de plébéiens et d'hommes de basse condition que l'on a fait entrer dans des familles de même nom, qui pourtant leur étaient étrangères, comme si je me disais issu de ce patricien M. Tullius qui fut consul avec Servius Sulpicius, dix ans après l'expulsion des rois.

(ClCÉRON- )

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