AVIENUS
CGGXXI.
Des Pyrénées au Danube et au Pont-Euxin.
Pius loin s'élèvent les croupes des Pyrénées, couvertes de neige; puis les peuples terribles des Gaules passent leur vie dans une terre inhospitalière ; ensuite le Pô jette dans la mer ses flots azurés et couvre de vastes plaines de ses ondes débordées. C'est là, sur les bords boisés de l'Eridan, que jadis les sœurs de Phaéton, fondant en larmes, pleurèrent sa chute et se frappèrent la poitrine de leurs mains changées en branches d'arbres.
Non loin de là se dressent les durs rochers des Alpes et ces cimes élevées qui voient naître le jour. Le Rhin presse le cours de ses eaux au milieu des cailloux et des rochers retentissants, vers les lieux où le sommet du mont Adule, couvert de brouillards, soutient les nuages. Il emporte en roulant dans ses tourbillons bleuâtres la masse de ses eaux, jusqu'à ce qu'il se jette dans les ondes de l'océan boréal et que ses flots rapides fassent irruption dans la mer. Les mystérieuses retraites de la barbare Germanie laissent s'échapper tout à coup le Danube; mais la nature est en désaccord avec ce fleuve. Il a sa source au mont Abnoba; il tombe d'une de ses gorges, dirige son cours vers l'Orient et se jette dans le Pont-Euxin : cinq bouches vomissent ses flots dans la mer, là où l'île Peucé s'élève au loin. Du côté où souffle l'aquilon glacé habitent les Sarmates, les Germains, les Gètes, les féroces Bastarnes, les peuplades des Daces et les terribles
Alains.
(Description de la terre, v. 421-444.)
m GLAUDIEN
ÇCCXXII.
Il y a une Providence.
Deux sentiments contraires ont souvent partagé mon esprit incertain : les dieux du ciel s'occupent-ils de la terre, ou bien, privées d'un guide suprême, les destinées humaines flottent-elles au gré d'un aveugle hasard? — Oui, quand je considérais les lois et l'harmonie du monde, les limites prescrites à la mer, le cours des saisons, le retour alternatif du jour et de la nuit, j'étais convaincu que tout est régi par la sagesse d'un Dieu, qui a ordonné aux astres de se mouvoir d'après des lois fixes, aux fruits de la terre d'éclore à des époques diverses, à l'inconstante Phébé de remplir son croissant de feux empruntés, au soleil de briller de ses propres feux, qui a emprisonné les flots dans leurs rivages et balancé la terre sur son axe. — Mais lorsque je voyais les choses humaines rouler dans de si épaisses ténèbres, le crime florissant au sein d'une longue joie et la vertu persécutée, alors ma religieuse croyance ébranlée succombait de nouveau et j'embrassais à regret l'opinion contraire, qui affirme que les atomes errent épars dans le vide, que les corps, sans cesse renaissants dans l'immensité, sont régis par le hasard et non par des lois, qui n'admet que de deux choses l'une : ou qu'il n'y a pas de dieux, ou qu'ils ne s'occupent pas de nous. — Ce trouble de mon esprit, le châtiment de Rufin l'a enfin dissipé et les dieux sont absous.
{Invectives contre Rufin, liv. Ier.)
GCGXXIII.
Panégyrique d'Honorius.
Bientôt, quand lu foulas le sol d'un pas plus ferme, ton père ne te permit ni l'oisiveté de la mollesse, ni les langueurs, d'un luxe efféminé, ni le sommeil, ni l'inaction. Il rompit à de rudes travaux tes membres délicats et exerça tes forces naissantes par de mâles habitudes ; il t'apprit à supporter les-
rigueurs du froid, à lutter contre les tempêtes, à supporter les feux de l'été, à traverser à Ja nage les eaux retentissantes des torrents furieux, à gravir les monts escarpés,^ à franchir les plaines à la course, les fossés et les vallons d'un saut, à passer sur un bouclier des nuits sans sommeil, à boire la neige dans un casque; tantôt à ajuster des flèches sur l'arc, tantôt à semer le plomb dans Pair avec la fronde du Baléare. Pour t'enflammer encore davantage de l'amour des combats, il te racontait les exploits de ton aïeul, etfroi des rivages brûlés de la Libye, effroi de Thulé, l'île inaccessible aux vaisseaux. Ce héros soumit le Maure fugitif et les Pietés dont le corps, couvert de peinture, justifie le nom ; il poursuivit, l'épée nue, le Scot vagabond ; ses rames audacieuses brisèrent les glaces des mers hyperboréennes, et resplendissant de l'éclat des trophées conquis sur les deux pôles, il foula d'un pied vainqueur les sables agités par le reflux des deux mers,
Voilà les stimulants à la vertu, voilà les germes de gloire, voilà les exemples que te donnait ton père! Moins prompt était Achille à saisir les leçons du vieux Centaure, qu'il apprît à lancer des traits, ou à tirer des sons de la lyre, ou à connaître la vertu médicale des plantes.
(Panégyrique du III* consulat d'Honorius, v. 22-63.)
Pluton à Proserpine.
« Cessez, Proserpine, de tourmenter votre âme par de funestes soucis et de vaines craintes. Vous recevrez un sceptre glorieux, et vous n'aurez point à souffrir les feux d'un mari indigne de vous. Ce mari, c'est moi, fils de Saturne, moi dont l'univers est l'esclave et dont le pouvoir s'étend dans l'immensité du vide. Ne croyez pas que la lumière vous soit ravie ; nous avons d'autres astres, nous avons d'autres globes; vous verrez une lumière plus pure et vous admirerez davantage le soleil de l'Elysée et ses pieux habitants. Là demeurent des races meilleures, les générations de l'âge d'or. Nous possédons pour toujours ce que la terre n'a mérité de voir qu'une fois. Là ne vous manqueront pas les riantes prairies;
là des zéphyrs plus doux répandent le parfum de fleurs immortelles, comme n'en porta jamais votre Henna. — Mai c'est trop peu dire : tout ce qu'embrasse l'air fluide, tout ce que nourrit la terre, tout ce qu'entraînent les flots salés de 1 mer, tout ce que roulent les fleuves, tout ce qu'ont engraissé les marais, tous les êlres animés placés au-dessous de l'orb de la lune, qui, dans la septième sphère, sépare un mond périssable des régions éternelles, tout en un mot reconnaîlr votre empire.
» A vos pieds viendront les rois naguère couverts de pourpre, maintenant dépouillés de leur pompe et mêlés à la foui des pauvres ; car la mort égalise tous les rangs. C'est vous qui condamnerez les coupables, vous qui donnerez aux justes un repos éternel ; arbitre suprême, vous forcerez le méchant à vous faire l'aveu des crimes de sa vie. Recevez pour esclaves les Parques et régnez sur les gouffres du Lélhé ; que tous vos désirs soient des arrêts du destin ! » A ces mots, il excite ses coursiers triomphants, et, d'un air plus doux, il entre dans le Ténare.
(L'Enlèvement de Proserpine.)
RUTILIUS NAMATIANUS
Gloire de Rome.
C'est toi que je chante et que je chanterai toujours, tant que les destins me le permettront. Personne ne peut t'oublier, tant qu'il vit encore. Compter les innombrables trophées de tes victoires est un travail aussi impossible que vouloir compter les étoiles. L'éclat de tes temples brillants éblouit les regards qui les parcourent : on croirait que ce sont les habitations mêmes des dieux. Que dirai-je des ruisseaux suspendus sur des voûtes- aériennes, à une hauteur où Iris ; porterait à peine ses eaux pluviales? On dirait plutôt des* montagnes qui se sont élevées jusqu'aux astres. Tel fut le lra-J vail des géants que nous vante la Grèce. Des fleuves que tu asi
interceptés sont enfermés dans tes murailles; tes vastes salles de bains contiennent des lacs entiers. Tes jardins^sont arrosés par des eaux qui leur appartiennent ; de ton sein jaillissent des sources en tous lieux murmurantes. De fraîches haleines y tempèrent les chaleurs de l'été, et une onde pure y étanche la soif, sans être jamais nuisible. C'est pour toi que des torrents d'eaux chaudes rompirent tout à coup les chemins de la roche Tarpéienne sous les pas d'un ennemi pressant. S'ils coulaient toujours, je croirais que c'est peut-être un effet du hasard; mais ils n'ont coulé que pour t'être utiles et rentrer dans leur gouffre. Parlerai -je de ces bois renfermés entre les lambris de tes palais et où l'oiseau apprivoisé fait entendre en se jouant des concerts variés ? L'année pour toi ne cesse jamais d'avoir les charmes du printemps, et l'hiver vaincu respecte les délices de tes jardins.
(rtinéraire, liv. Ier, 51-52 ; 93-114.)
GGGXXVI.
Géographie de l'Italie.
Si l'on voulait embrasser du regard l'Italie, maîtresse du monde, ou se la représenter tout entière dans la pensée, il se trouverait qu'elle ressemble à une feuille de chêne i , aux flancs étroits, aux longs côtés. Sa longueur, depuis le pays des Liguriens jusqu'au détroit de Sicile, est de dix fois cent milles. Dans ses flancs pénètrent, par diverses sinuosités, les flots furieux de la mer Tyrrhénienne et ceux de la mer Adriatique ; à l'endroit où la terre est le plus resserrée par ces deux mers qui se joignent, sa largeur n'est que de cent trente milles. L'Apennin s'étend obliquement entre les deux mers opposées, dans la direction où le soleil se lève et se couche. Cn de ses sommets, tourné vers l'aurore, domine les flots de la mer de Dalmatie, et l'autre se brise, vers l'occident, aux bords de la mer bleue d'Etrurie. Si nous avouons qu'un ordre certain a présidé à la création du monde et que cet immense édifice est l'œuvre de la sagesse de Dieu, c'est pour la garde du Latium qu'elle a formé la chaîne de l'Apennin, comme une barrière de montagnes presque im-
(1 ) On la compare ordinairement à une botte éperonnée.
praticables. La nature a craint le reproche d'envie et elle a cru avoir trop peu fait en opposant les Alpes aux menaces du Nord. C'est aiDsi qu'elle a environné de plusieurs membres les parties vitales du corps humain et ne s'est pas contentée d'une seule enveloppe pour assurer la conservation de ces précieuses parties. Rome méritait qu'on l'entourât de boulevards multiples, et, avant qu'elle existât, elle occupait la sollicitude des dieux.
(Itinéraire, liv. II, v. 17 et suiv.)