MINUTIUS FELIX
GGGXLVI.
Dieu prouvé par les merveilles de la création.
Ceux qui ne veulent pas que les beautés de tout cet univers soient l'œuvre d'une raison divine et qui pensent qu'il s'est formé par quelques atomes s'aggloméranl au hasard, me semblent n'avoir eux-mêmes ni une intelligence, ni des sens, ni des yeux. Que peut-il y avoir, en effet, de plus évident, de plus manifeste, de plus clair, quand on lève les yeux au ciel et qu'on parcourt du regard ce qu'on a au-dessus et autour de soi, que l'existence d'une intelligence supérieure qui anime la nature entière, la meut, la vivifie, la gouverne? Voyez le ciel lui-même : quelle immense étendue ! quels mouvements rapides ! que d'astres le parsèment la nuit! Et ce soleil, qui le parcourt chaque jour! Vous comprendrez qu'il y a là un merveilleux et divin équilibre, œuvre d'un suprême modérateur. Pourquoi vous rappeler les
alternatives régulières des ténèbres et de la lumière, qui nous ménagent le renouvellement successif du travail et du repos? Et l'ordre des saisons, et la constante variété des fruits dont chacun se pare, et le printemps avec ses fleurs, et l'été avec ses moissons, et l'automne avec ses fruits délicieusement mûrs, et l'hiver avec ses olives si nécessaires: tout n'annoncet-il pas un créateur, un père? Cet ordre se troublerait aisément, si la plus hante raison ne le maintenait. Quelle admirable prévoyance pour empêcher que les glaces de l'hiver ne nous congèlent et que les ardeurs de l'été ne nous brûlent ! L'automne et le printemps sont intercalés entre ces deux saisons pour les adoucir; l'année marche et accomplit les révolutions qui la ramènent sur ses pas, par des forces secrètes qui ne nous nuisent jamais ! Considérez la mer : il y a une loi qui la resserre en ses rivages. Voyez tous les arbres qu'il y a autour de nous : comme la vie s'échappe pour eux des entrailles de la terre ! Voyez l'océan : il a son flux et son reflux régulier. Voyez les sources : elles s'épanchent sans fin. Regardez les fleuves : ils coulent toujours de leur cours habituel. Faut-il parler des cîmes des montagnes si convenablement disposées, des pentes des collines, de l'immensité des plaines? Ainsi donc, dans cette demeure de l'univers, au spectacle du ciel et de la terre, croyez qu'il y a une providence, un ordre, une loi, un maître et un père.
(Octavius, xvn, xvm.)
SAINT GYPRIEN
CCCXLVÏI.
Immoralité du théâtre païen.
Tourne maintenant tes regards vers d'autres spectacles, non moins coupables, non moins pestilentiels : tu verras aussi sur les théâtres de quoi pleurer, de quoi rougir. Le cothurne tragique y raconte en vers les crimes du temps jadis. Parricides et incestes antiques, pleins d'horreur, sont reproduits par une action qui exprime parfaitement la réalité,
afin que, malgré les siècles qui passent, ne vieillisse point un attentat qui ne fut commis qu'une fois. Tout âge apprend par des récits que ce qui s'est fait peut se faire encore. Jamais le temps n'anéantit le crime ; jamais les forfaits ne sont ensevelis dans l'oubli. Ce qui a cessé d'être un crime devient un exemple. Ensuite ce qui plaît dans les mimes, école d'infamies, c'est de reconnaître ce que l'on a fait au foyer domestique ou d'entendre dire ce que l'on peut y faire. L'adultère s'apprend par les yeux : on le voit. Et puis encore quelle ruine pour les mœurs, quel stimulant au mal, quel aliment pour le vice que de se souiller au spectacle des gestes des histrions, que de voir le crime en face ! Que ne peut pas conseiller un acteur? Il émeut les sens; il caresse les passions ; il chasse d'un cœur honnête la conscience plus énergique qui résiste ; il est la copie vivante de son Jupiter, qui ne règne pas tant par la puissance que par le vice. Cherche donc maintenant quelle place peut rester à la vertu, à la pudeur. Les païens imitent les dieux qu'ils vénèrent ; malheureux, pour qui le crime devient un acte de religion!
(Lettres : à Donat, liv. Ier, 8.)
CGCXLVIII.
L'année du martyre.
Le soleil à son lever et la lune dans sa course éclairaient le monde; mais vous aviez en prison une plus grande lumière, celui-là même qui a fait le soleil et la lune; et les clartés du Christ, resplendissant dans votre cœur et dans vos esprits, faisaient rayonner leur éternelle et brillante lumière sur les horribles et funestes ténèbres de votre prison, de votre lieu de supplice. La succession des mois a amené l'hiver : et vous, enfermés par vos persécuteurs, vous trouviez dans la rigueur de la persécution une compensation à la rigueur de l'hiver. A l'hiver a succédé une saison ornée de roses et couronnée de fleurs : et vos roses et vos fleurs à vous, c'étaient les joies du paradis; des guirlandes célestes couronnaient votre lête. Voici l'été fécond en riches récoltes et l'aire remplie de grains: et vous, qui avez semé la gloire, vous moissonnez une récolte de gloire. Placés dans l'aire du Seigneur, vous voyez
la paille brûlée par un feu qui ne s'éteint pas, et vous-mêmes, comme des grains de froment épuré el de précieuses récolles déjà variées et recueillies, vous regardez comme un grenier la prison dont vous êtes les hôtes. La grâce spirituelle ne fait pas défaut à notre automme pour représenter les fruits de la saison. La vendange est entassée dehors et le raisin foulé aux pieds dans les pressoirs avant de remplir les coupes. Vous êtes de magnifiques raisins de la vigne du Seigneur, des grappes aux fruits déjà mûrs ; foulés aux pieds sous le poids des tribulations du monde, vous voyez comme un pressoir dans la prison qui vous torture. En guise de vin, vous versez du sang, et pleins de force pour supporter les tourments, vous videz avec joie la coupe du martyre. C'est ainsi que l'année s'écoule pour les serviteurs de Dieu. C'est ainsi qu'ils célèbrent la succession des saisons par des mérites spirituels el de célestes récompenses.
(Saint Cyprien, II, 4.)