SAINT AMBROISE
GCGLII
Derniers adieux de saint Ambroise à son frère Satyrus.
Mais pourquoi te retenir, mon frère? Pourquoi attendre que mon discours meure et soit, pour ainsi dire, enseveli" avec toi ? Quoique la vue et la beauté de ce corps inanimé me consolent et que la grâce qui lui demeure, ses traits qui ne sont pas défigurés, charment mes regards, non, je ne te retiens plus; marchons vers la tombe. Mais auparavant, devant tout ce peuple assemblé, je te dis un suprême adieu ; je t'adresse la parole de paix; je te donne le dernier baiser. Précède-moi dans cette demeure commune à tous, due à tous et plus désirable pour moi que pour tout autre. Prépare-moi l'hospitalité dans l'asile que je dois partager avec toi, et puisque sur cette terre tout nous fut commun, dans ce séjour aussi, ignorons la division des droits (1).
Je soupire après toi : je t'en conjure, ne diffère pas mon bonheur ; je me hâte vers toi : attends-moi ; je m'empresse : aide-moi, et, si je te parais trop long à venir, viens me chercher. Nous n'avons jamais été longtemps éloignés l'un de l'autre ; c'était toi cependant qui d'ordinaire venais me revoir. Puisque aujourd'hui tu ne peux plus revenir, c'est à moi d'aller à toi; il est juste de te rendre tes bons offices et de t'imiler à mon tour. Jamais il n'y eut de séparation entre nous pour notre manière de vivre : santé, maladie, tout nous était toujours commun ; si l'un de nous tombait malade, l'autre faisait une maladie, et quand la santé revenait à l'un, nous nous levions tous les deux de notre lit de
(1) Lire dans le texte jus divisum.
souffrance. Comment donc avons-nous perdu nos droits? Nous nous étions partagé la maladie : comment ne nous sommes-nous point partagé la mort?
C'est à vous maintenant, Dieu tout-puissant, tme je recommande cette âme innocente, à vous que j'offre cette hostie de mon cœur. Acceptez avec faveur et sérénité l'offrande du frère, le sacrifice du prêtre. Je vous donne ces prémices de ma vie ; c'est avec ce gage que je viens à vous, gage pris, non sur mon argent, mais sur ma vie. Ne faites pas durer une dette qui m'est si chère. C'est prêter à un taux bien usuraire que de prêter ainsi sur la tendresse d'un frère, et l'objet a sa valeur, quand tant de riches vertus en ont augmenté le prix. Je puis cependant accepter, si je suis condamné à payer à courte échéance.
(Sur la mort de son frère Satyrus, liv. Ier, ch. lxxviii.)
Lettre de saint Ambroise à Théodose, après le massacre de Thessalonique.
Si le prêtre ne dit pas au pécheur : « Le pécheur mourra dans son péché, » le prêtre sera coupable lui-même et châtié pour n'avoir pas averti celui qui s'égarait. Accueillez cet avertissement, auguste empereur. Vous avez le zèle de la foi, je ne puis le nier; la crainte de Dieu, je n'en disconviens pas. Mais il y a en vous une impétuosité de nature, qui, si l'on veut vous adoucir, incline bientôt vers la miséricorde, et qui, si l'on vous excite, s'excite encore davantage et peut à peine s'apaiser. Plaise à Dieu que, si personne ne vous calme, personne ne vous enflamme ! C'est avec confiance que je vous livre à vous-même : vous revenez de vous-même et la vivacité de la piété triomphe en vous de l'impétuosité de la nature.
J'ai mieux aimé confier à vous seul et à vos réflexions ce mouvement impétueux de votre cœur que de provoquer peut-être un éclat par un acte public. J'ai mieux aimé manquer en quelque chose à mon devoir que de manquer à une humble déférence. J'ai mieux aimé voir les autres trouver que l'autorité du prêtre laisse à désirer en moi que de vous
voir vous plaindre, très aimable empereur, d'un manque d'égards envers vous; j'ai voulu qu'après avoir réprimé votre impétuosité, vous eussiez pleine liberté de choisir une détermination.
Il a été commis dans la ville de Thessalonique un attentat tel qu'aucune histoire n'en raconte de semblable : je n'ai pu, malgré toutes mes prières, l'empêcher de se commettre; j'ai dit davance combien il était affreux, et vous-même, en révoquant tardivement vos ordres, vous avez jugé le fait bien grave; je ne pouvais pas en atténuer l'horreur. Au moment où on l'a appris, il n'est personne qui n'en ait gémi, personne qui n'eu ait été que médiocrement ému, personne qui vous ait absous dans la communion d'Ambroise; j'ai même eu un tort plus grave envers moi-même : c'est de laisser s'aggraver cette accusation, qu'il n'y avait personne pour vous dire qu'il vous était nécessaire de vous réconcilier avec notre Dieu.
{Lettres, liv. Ier, 51.)
SAINT JEROME
GGCLIV.
Jugement sur les premiers écrivains ecclésiastiques.
TerhUlien est plein de pensées, mais difficile en son style. Le bienheureux Cyprien, semblable à la source la plus pure, s'avance en son cours doux et paisible ; mais comme il est entièrement occupé à exhorter à la vertu et absorbé par les angoisses des persécutions, il ne s'est pas du tout étendu sur les divines Ecritures. Yviorinus, qui reçut la glorieuse couronne du martyre, ne peut exprimer ce qu'il comprend. Lactance est comme un fleuve d'éloquence cicéronienne : plût à Dieu qu'il eût autant de précision pour énoncer notre doctrine que de facilité pour détruire l'erreur des autres! Arnobe est inégal, excessif et confus, sauf dans la division de son ouvrage. Saint Hilaire se hausse sur le cothurne gaulois; orné des fleurs de la Grèce, il déroule quelquefois sa pensée à travers de longues périodes et n'est pas à la portée de Ja
simplicité de nos frères qui le lisent. Je ne dis rien des autres écrivains ou morts, ou encore vivants, sur les qualités et les défauts desquels d'autres prononceront après nous leur jugement.
{Letlres : .49, à Paulin. y
GGGLV.
Consolation à une mère sur la mort de sa fille.
Vous vous lamentez, vous poussez des cris de douleur, et, comme si vous étiez enflammée par des torches, vous vous suicidez vous-même autant qu'il dépend de vous. Mais tandis que vous êtes en cet état, le doux Jésus s'approche et vous dit: « Pourquoi pleures-tu? Ta fille n'est pas morte ; elle dort. » Qu'on rie autour de vous : c'est le manque de foi des Juifs. Quelles douleurs ne doit pas souffrir notre Blésilla, quels tourments ne doit-elle pas endurer en voyant le Christ irrité contre vous! Elle vous crie dans votre deuil : « Si jamais vous m'avez aimée, ma mère, si j'ai sucé le lait de vos mamelles, si j'ai été formée par vos leçons, ne m'enviez pas ma gloire; ne travaillez pas à notre éternelle séparation. Me croyez-vous donc seule? A votre place, j'ai Marie, la mère du Seigneur. Je vois ici bien des personnes que je ne connaissais pas. Oh ! que leur société est préférable à celle de la terre! J'ai pour compagne Anne, qui prophétisait autrefois dans l'Evangile, et vous devez d'autant plus vous réjouir que ce qui a coûté à d'autres tanl d'années, j'ai pu l'obtenir en trois mois. Nous avons toutes la palme de la chasteté. Vous me plaignez d'avoir quitté le monde? Mais moi, je plains votre sort, à vous que la prison du siècle renferme encore, qui luttez chaque jour sur le champ de bataille de la vie et qu'entraînent à la ruine, tantôt la colère, tantôt l'avarice, tantôt le plaisir, tantôt les feux de tous les vices. Si vous voulez être toujours ma mère, songez à plaire au Christ : je ne reconnais pas ma mère dans une personne qui déplaît à Notre- Seigneur. » Voilà les discours qu'elle tient avec bien d'autres que je passe sous silence. Elle prie le Seigneur pour vous; elle demande pour moi, qui suis rassuré sur sa mort, le pardon de mes péchés, en souvenir de mes exhortations, de mes conseils et de la haine de ses proches que j'ai bravée pour
la sauver. Aussi, tant qu'un souffle animera mes membres, tant que je jouirai de cetle vie, je l'assure, je le promets, je m'y engage, son nom résonnera sur mes lèvres ; je lui dédierai mes travaux; je lui donnerai les sueurs de mon intelligence. Pas une de mes pages où ne se trouve désormais le nom de Blésilla ; partout où parviendront les monuments de ma parole, elle arrivera avec mes œuvres. Vierges, veuves, solitaires, prêtres, liront son souvenir gravé dans ma pensée. Ce souvenir éternel sera une compensation de la brièveté de sa vie. Elle vit avec le Christ dans le ciel ; elle vivra aussi dans la bouche des hommes (l).
{Lettre à sainte Paule, 39.)