‹ Cours de versions latinesChapitre 192 sur 214 · SAINT AUGUSTIN · texte numérisé non relu

SAINT AUGUSTIN

GCGLVI.

Caractère littéraire des écrivains sacrés.

De même qu'il y a une éloquence qui convient plutôt au jeune âge, de même il y en a une qui va mieux au vieillard. Et l'on doit dire qu'il n'y a plus d'éloquence là où le discours n'est plus en harmonie avec la personne qui parle. C'est ainsi que les hommes qui sont tout à fait dignes de la plus grande autorité et dont le caractère est vraiment divin ont leur éloquence propre. Ils l'ont employée dans leurs discours ; aucune autre ne leur convient et elle ne convient pas à d'autres orateurs ; car elle est en harmonie avec ceux qui l'emploient. Ce qui me plaît plus que je ne saurais le dire dans cette éloquence, ce ne sont pas les ornements que ces grands hommes ont de communs avec les orateurs et les poètes païens; ce que j'admire, ce qui me ravit, c'est la manière dont ils ont su mettre notre éloquence profane au service de leur propre éloquence; cette éloquence profane ne leur fait pas défaut; mais elle ne domine pas chez eux, parce qu'il ne leur fallait ni la dédaigner, ni en faire éta-

(i) Lire dans le texte ore, au lieu de ora.

lage. Le dédain serait visible, s'ils la fuyaient; on pourrait songer à l'étalage, s'il s'y reconnaissait aisément. On sent que la sagesse vient en eux de sa source, c'est-à-dire du cœur du sage ; comme une suivante inséparable; l'éloquence doit suivre, même sans être appelée.

(De la Doctrine chrétienne, liv. IV, ch. vi.)

GGCLVII.

Misère et fragilité de l'homme.

Qu'est-ce que l'homme ? Un abîme de ténèbres, une terre de misères, un fils de colère, un vase exposé aux outrages, vivant dans la souffrance pour mourir dans Fangoisse. Hélas! malheureux, que suis-je? que dois-je devenir? Aveugle, pauvre, nu, soumis à mille nécessités; ignorant quand j'entre dans la vie et quand j'en sors; malheureux et mortel, dont les jours passent comme l'ombre, dont la vie s'évanouit comme l'ombre de la lune, s'épanouit comme la fleur sur l'arbre pour se flétrir aussitôt; elle fleurit tout à l'heure et en un instant elle se dessèche. La vie, dis-je, ma vie est une vie fragile, une vie périssable, qui, plus elle croît, plus elle diminue; plus elle avance, plus elle s'approche de la mort. Vie trompeuse et mensongère, pleine des pièges de la mort. Aujourd'hui la joie, et bientôt la tristesse ; aujourd'hui la santé, et demain la maladie; aujourd'hui la vie, et soudain la mort; aujourd'hui un semblant de bonheur, et bientôt la misère ; aujourd'hui je ris, et demain je pleurerai : et ainsi, tout est soumis au changement, de sorte que rien ne reste une heure dans un seul et même état. De là naissent et la crainte et le tremblement, et la faim et la soif, et le chaud et le froid, et la langueur et les souffrances qui abondent ; après tout cela vient la mort, l'importune mort, qui, chaque jour, de mille manières, emporte inopinément les hommes infortunés. Celui-ci est tué par la fièvre, celui-là suffoqué par la douleur; l'un dévoré par la faim, un autre consumé par la soif, un autre étouffé par l'eau, un autre étranglé par un lacet; un tel périt dans les flammes, tel autre broyé sous la dent des bêtes féroces; tel autre est massacré par le fer, tel autre emporté par le poison, tel autre forcé par quelque

soudaine frayeur à mettre fin à sa misérable vie. Et maintenant à toutes ces calamités s'ajoute cette grande misère que rien n'est plus certain que la mort et que l'homme ne sait, pas pourtant quand il doit finir. Alors qu'il se croit debout, le pied lui manque, et son espérance est anéantie. L'homme, en effet, ignore quand, où, comment il mourra ; il est pourtant certain qu'il lui faut mourir.

(Soliloques, II.)

CGGLVIII.

Grandeur de l'intelligence humaine.

Quel est celui dont la parole ou la pensée a la compétence nécessaire pour dire quel grand bien c'est que la nature raisonnable, créée par Dieu, quel admirable chef-d'œuvre du Tout-Puissant.

En etfet, outre l'art de bien vivre et d'arriver à la félicité immortelle, art que l'on appelle vertu et que la seule grâce de Dieu en Jésus-Christ donne aux enfants de la promesse et du royaume, le génie humain n'a-t-il pas inventé et exercé tant et de si nobles arts, les uns nécessaires, les autres imaginés pour le plaisir, que sa merveilleuse puissance d'entendement et de raison éclate même dans les choses superflues, que dis-je? dangereuses et nuisibles, qui attestent quel bien n'a pas en soi une nature qui a pu inventer, apprendre, exercer de tels arts? Pour les vêtements et les édifices, à quelles œuvres admirables, à quelles œuvres étonnantes l'industrie humaine n'est-elle pas arrivée ! Quel progrès dans l'agriculture, dans la navigation! Que d'imagination et de perfection dans la fabrication de toute sorte de vases, dans cette variété de statues et de peintures ! Quelles merveilles les machinistes opèrent et montrent dans les théâtres, où l'on voit, où l'on entend des choses incroyables ! Quelle adresse et quelles ruses inventées pour prendre, tuer, dompter les animaux privés de raison ! Que d'espèces de poisons, d'armes, de machines inventées contre les hommes euxmêmes ! Que de remèdes, que de secours imaginés pour défendre et rétablir la santé des mortels I Quels assaisonnements, quels excitants la gourmandise n'a-t-elle pas imaginés pour les plaisirs de la bouche !

(La Cité de Dieu, liv. XXII, ch. xxiv.)

GGCLIX.

Les proscriptions de Marius et de Sylla.

Après que Marius, encore tout couvert du sang de ses concitoyens, eût été vaincu et forcé de s'enfuir de Rome, la cité (1) commençait à peine à respirer un peu, quand « Cinna rentra en vainqueur avec Marius, » pour me servir des paroles de Cicéron. Ce fut alors que les nommes les plus illustres furent mis à mort et les lumières de la cité éteintes. Sylla vengea dans la suite cette cruelle victoire, par quel massacre de citoyens, par quelle calamité pour la république, il n'est pas besoin de le dire ! » Dans cette guerre entre Marius et Sylla, sans compter ceux qui tombèrent au dehors sur le champ de bataille, dans la ville elle-même, les rues, les places publiques, les marchés, les théâtres, les temples, furent jonchés de cadavres au point qu'il était difficile de décider si les vainqueurs avaient commis plus de meurtres avant de vaincre qu'après avoir vaincu. Le 1êle du consul Octavius fut exposée sur la tribune aux harangues ; César et Fimbria furent massacrés dans leurs maisons; les deux Crassus, père et fils, égorgés sous les yeux l'un de l'autre ; Bélius et Numilorius traînés par les rues avec un croc de fer, et leurs entrailles dispersées. Catulus avala du poison pour se soustraire à ses ennemis; Mérula, flamine de Jupiter, s'ouvrit les veines et fit au dieu une libation de son sang. En même temps, sons les yeux de Marius, on massacrait aussitôt tous ceux qui le saluaient et auxquels il n'avait pas voulu tendre la main. (La Cilé de Dieu, liv. III, ch. xxvn.)

SULPIGE SEVERE

CGGLX.

Charité de saint Martin.

Un jour, le bienheureux Martin, n'ayant que ses armes et un simple manteau de guerre, au milieu d'un hiver plus ri-

(1) Lire dans le texte civitate, au lieu de civitante.

goureux que de coutume, tellement que la plupart des gens mouraient de froid, rencontre à la porte de la ville d'Amiens un pauvre nu, qui priait les passants d'avoir pitié de lui; mais tout le monde passait outre et négligeait ce malheureux. L'homme de Dieu comprit que, puisque les autres ne se montraient pas miséricordieux, l'occasion de l'être lui était réservée. Que faire cependant ? Il n'avait que le manteau dont il était revêtu : tous ses autres habits avaient été employés pour une œuvre semblable. Il prend alors son épée pendue à sa ceinture, partage le manteau en deux, en donne la moitié au pauvre et se revêt de nouveau du reste. Pendant ce temps, quelques-uns de ceux qui l'entouraient se mirent à rire, parce qu'il était étrange et que son vêtement paraissait mutilé. Toutefois, la plupart, dont le jugement était plus sain, gémissaient profondément, de n'avoir pas fait comme lui ; car ils avaient plusieurs vêtements et ils auraient pu revêtir le pauvre, sans se mettre eux-mêmes à nu. La nuit suivante, comme le bienheureux dormait, il voit le Christ vêtu de la partie du manteau dont il avait couvert le corps du pauvre. Il reçoit l'ordre de considérer très attentivement le Seigneur et de reconnaître le manteau qu'il avait donné. Bientôt il entend Jésus qui, se tournant vers la foule des anges qui l'entourent, leur dit d'une voix claire : a Martin, encore catéchumène, m'a couvert de ce manteau. » Le Seigneur se rappelait vraiment ses propres paroles : « Toutes les fois que vous aurez fait ces choses pour le plus petit de mes frères, c'est pour moi que vous les aurez faites. » Il témoignait ainsi qu'il avait été vêtu dans la personne du pauvre, et pour confirmer témoignage d'une œuvre si excellente, il daignait se montrer sous le costume qu'avait reçu le pauvre. A cette vue, le bienheureux ne s'enlla pas d'une vaine gloire humaine ; mais reconnaissant la bonté de Dieu dans sa propre bonne œuvre, il courut

se faire baptiser.

{Vie de saint Martin, n.)

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