‹ Cours de versions latinesChapitre 2 sur 214 · IIJ · texte numérisé non relu

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Avec les pensées et la physionomie des pensées d'un texte latin, une bonne traduction doit reproduire exactement Mordre et la disposition des idées.

Le latin, en effet, est avant tout une langue de construction, où les mots sont placés d'après les lois logiques de la pensée, beaucoup plus que d'après les lois grammaticales de la phrase. Méconnaître el renverser cet

,1 Brutus, cli. xxxi.

ordre, ce serait oublier le génie même d'une langue essentiellement synthétique et nullement analytique comme les langues modernes en général el la langue française en particulier.

D'ailleurs, l'ordre adopté par l'auteur original ne l'a pas été arbitrairement. Il est le résultat d'une inspiration juste qui a présenté à l'esprit chaque chose selon son rang d'importance et comme la pièce d'un ensemble occupant la seule place qui lui convint. Si l'on bouleverse cet ordre, si Ton traduit au commencement ce qui, dans le texte, se trouve à la fin. el réciproquement, on rend une pensée autre que celle dont il faut donner la reproduction fidèle.

C'est donc une condition essentielle de la version latine que

De traduire en dérangeant le moins possible l'ordre des pensées et des mots.

Prenons pour exemple ces vers de Virgile qui sont dans toutes les mémoires :

Devenêre locos lselos et araœna vireta Fortanalorum nemorum, sedesque beatas.

Largior hic campos eethaeret luminc vestit Purpureo; solemque suum, sua sidéra norunt [i .

Si vous traduisez : « Ils arrivèrent dans des lieux charmants, dans des bosquets délicieux, parés d'une riante verdure, qu'habitent les âmes bienheureuses, etc., » vous détruisez la plupart des beautés de détail ménagées par le poète.

Villemain ies laisse subsister en respectant l'ordre et la disposition des mots :

« Ils arrivèrent à ces demeures de joie, à la riante ver-

1) Enéide, liv. Vi; 638 et suiv.

dure des bois fortunés, au séjour bienheureux. Là, un air plus libre revêt les champs d'une lumière de pourpre ; ils ont leur soleil et leurs astres. »

Indispensable dans la traduction des poètes, l'observation de l'ordre des mots est aussi nécessaire dans la traduction des orateurs; la marche lente et soutenue des périodes leur donne une force, une dignité, qu'on ne saurait faire disparaître en déplaçant les mots ou les membres de phrase, sans altérer le sens, le dénaturer même par une impardonnable infidélité.

Enfin, même quand on a un texte d'historien h traduire, le premier devoir est presque toujours de s'asservir à la marche du latin, de laisser la proposition principale en tète, si elle s'y trouve dans le texte, au milieu ou à la fin, si l'auteur l'y a rejetée, de la couper enfin, si des incidentes la coupent dans l'original. Seulement, quand la phrase menace d'être par trop longue et de rendre ainsi le style lourd et traînant, il ne faut pas hésiter à faire plusieurs phrases d'une seule. L'essentiel est alors de conserver et de faire sentir les relations des différentes propositions entre elles 0,.

Exemple : Postero die, quum circumsessi ab exereitu viclore ab aquâ arceremur, nec ullajam per confertoê hostes erumpendi spes esset, nec esse nefas duceremus, quinquaginta millions hominum ex acie nostra trucidatis, aliquem ex Cannensi pugnâ Romanum militem restaure^ tûm demum par/; sumus prelium quo redemjjti dimitteremur.

En conservant la période on aura : « Le lendemain, comme nous étions cernés par l'armée victorieuse et

(1) Henry, Conseils pour la Version. (Révision méthodique des règles.)

privés d'eau, que nous n'avions plus d'espoir de forcer les lignes serrées des ennemis, que d'ailleurs nous ne considérions pas comme un crime, quand cinquante mille hommes de noire armée avaient été massacrés, qu'il restât quelque soldat romain de la bataille de Cannes, alors seulement nous sommes convenus d'un prix pour notre rachat et notre mise en liberté. »

En divisant la période on aurait la phrase suivante, plus dégagée et plus française : « Le lendemain, nous étions cernés par l'armée victorieuse, et, privés d'eau, nous n'avions plus d'espoir de forcer les lignes serrées des ennemis; d'ailleurs, nous ne considérions pas comme un crime, quand cinquante mille hommes de notre armée avaient été massacrés, qu'il restât quelque soldat romain de la bataille de Cannes ; alors seulement nous sommes convenus d'un prix pour notre rachat et notre mise en liberté I . »

Tout en conservant l'ordre des mots, il faut éviter de parler latin en français et adapter les expressions du texte au génie de notre langue.

C'est là la grande difficulté de la traduction, difficulté dont on ne triomphe qu'à la condition de bien connaître à la fois le latin et le français : le Jatin, afin de saisir exactement la valeur propre de chaque expression : le français, afin de se rendre compte du mot qui correspond le mieux dans notre langue au mot latin a traduire.

A ce sujet, il faut signaler une erreur dans laquelle on tombe fréquemment et qui consiste à croire que les mots

(1; Henry, Conseils pour la Version. 'Révision méthodique des règles.)

latins qui ont passé dans la langue française ont le même sens en français qu'en latin. — « Ainsi, justus est loin de vouloir dire toujours juste. Justa pugna signifie une bataille rangée. En latin, inhumatus veut dire qui n'a pas été enterré ; en français, inhumé est synonyme A' enterré. Occupare veut dire s'emparer et non occuper; obtinere signifie garder et non obtenir, etc.

Comme chaque langue a son génie propre et que le latin, grave, sévère, emploie de préférence le tour passif et les longues phrases, qui impriment aux œuvres un cacbet de grandeur et de majesté, tandis que la langue française, vive, légère, aime le tour actif et les phrases courtes, qui donnent aux écrits l'aisance et l'agrément, il faut, dans la traduction :

1° Mettre autant que possible en français la tournure active au lieu de la tournure passive du latin. Exemple : « Quia apud vos verba plurimum valent, bonaque ac mal a non sua naturel, sed vocibus seditiosorum cestimantur i : puisque ce sont les paroles qui ont auprès de vous le plus de valeur, et que vous jugez les biens et les maux, non d'après leur nature, mais d'après les discours des séditieux. »

2° Couper les périodes du texte et les rendre par des phrases courtes, mais de telle façon que l'idée principale ne soit pas affaiblie et ressorte comme elle doit ressortir, résultat qu'on obtient en supprimant simplement les conjonctions qui ne sont pas essentielles au sens; v. g. : Quanquam te, Marce fili.... ; tamen (le début du De offieiis) : Sans doute, mon cher Marcus....; toutefois, etc.

(1) Tacite, Histoires, liv. IV, ch. lxxiii, Discours de Cérialis aux Trévires et aux Lingons.

3° Chercher avec obstination le mot français qui correspond exactement au mot latin, et ne pas se contenter d'à peu près (*). La Bruyère l'a dit : « Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne; on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant ; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est faible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre. »

4° Avoir recours aux équivalents, c'est-à-dire changer l'espèce de mot ou le tour de phrase;

Changer l'espèce de mot ;

a) Le substantif en adjectif, v. g. : Quos discordiée usque ad exitium fatigabant : que fatiguaient de mortelles discordes (2).

b) Le substantif en verbe, v. g. : Frequens mihi dispulatio est cum : je discute souvent avec &); — minor igné rogi (4) : trop jeune encore pour être brûlé sur le bûcher.

c) \S adjectif en- substantif , v. g. : Cceterain communi sita sunt ; le reste est en communauté ; — moderatius imperium speratis ? : espérez-vous plus de modération?

cl) U adjectif en verbe, v. g. : Eu ni jam regem vivo pâtre appellant : ils le saluent déjà du titre de roi. quand son père vit encore.

e) Le verbe en substantif, v. g. ; Caeterum liberlas et speciosa nomina praetexuntur : du reste,- Tindépendance et d'autres beaux noms leur servent de prétexte; —

(1) Henry.

(2) Tacite, Discours de Cérialis.

(3) Pline le Jeune.

(4) Juvénal.

Tutore et Classico regnantibus : quand Tulor et Classions seront vos maîtres.

f) Le verbe en adjectif, v. g. : Vos autem, imperatores omnium gentium, satis habebatis animam retinere : et vous, les maîtres du monde, vous étiez contents de sauver votre vie ; — nihil separatum clausumve : entre nous rien de séparé, rien d'exclusif.

g) L'adverbe en adjectif, v. g. : Acciti auxilio Germani sociis pariter atque bostibus servitutem imposueranl : les Germains, appelés comme auxiliaires, avaient imposé, sans dictinction d'alliés ou d'ennemis, une égale servitude.

Changer le tour de phrase :

a) Le sujet en complément, v. g. : Te diu qnaesivi neque reperire potui : c'est toi que j'ai cherché longtemps, sans pouvoir te trouver ;

b) Le complément en sujet, v. g. : Octingentorum annorum fortunâ disciplinâque compages hœc coaluit : huit cents ans de fortune et de conduite ont élevé ce vaste édifice ; — statui pauca disserere, qu*, proûigato bello, utilius sit vobis audisse quam nobis dixisse : j'ai voulu vous exposer quelques vérités qui, au point où en est la guerre, vous seront plus utiles à entendre qu'il n'est utile pour nous de les dire.

c) Le concret en abstrait, v. g. : Paupertate magistrà : à l'école de la pauvreté : — eum sensi bonum : j'ai reconnu sa bonté.

d) V abstrait en concret, v. g. : Bonitas divina : la bonté de Dieu.

e Le signe en la chose signifiée, v. g. : Palmam belli patrati petis? aspires-tu donc à Y honneur de tiuir la guerre?

fj La chose signifiée en la chose qui signifie, v. g. :

— îs -

Domi militiceque se-préestanlem virum praestitit : sous la toge comme sous les armes il se montra grand citoyen.

g) Le nombre indéterminé en nombre déterminé, le singulier en pluriel, v. g. : Sœpètibi dixeram : je t'avais dit cent fois ; — Flaminio, Paulo, Graccho, Marcelin, ano bello absumptis : quand une seule guerre nous a dévoré les Flaminius, les Paulus, les Gracchus, les Marcellus, etc.

h) Les métaphores en expressions simples, et réciproquement, v. g. : Mars communis belli erit : les chances de la guerre seront égales; — si facinori eorum succeclit : si le succès couronne leur attentat.

i) Les locutions latines en locutions françaises équivalentes, v. g. : Nullius non origo ultra memoriam jacet : personne, parmi nous, dont l'origine ne se perde dans la nuit des temps ; — stricto gladio concurrunt : ils s'avancent, ï'épée nue. Dans ces cas, la fidélité consiste à être infidèle et à rendre l'idée et non les mots.

Mais par-dessus tout, une traduction doit être : 1° Correcte :

Surtout qu'en vos écrits la langue, révérée,

Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.

2° Claire : « Ce qui n'est pas clair n'est pas français, » disait Rivarol.

3° Naturelle et en harmonie avec le genre du texte à traduire, tantôt simple, tantôt tempéré, tantôt poétique et élevé.

Grâce à ces qualités, la traduction ne sera pas simplement (< l'envers d'une tapisserie, » ou un mauvais mot à mot qui, pour rester littéral, refuse d'être lit té-

raxre; non, elle justifiera ce qu'on a dit d'elle, « qu'elle est l'art ajouté à la version. » Elle sera pour l'élève un exercice utile et sérieux, une gymnastique intellectuelle puissante et féconde, une excellente préparation à la composition française, au lieu d'être, comme elle ne l'est que trop souvent, hélas! un moyen de s'improviser bachelier, en se contentant d'à peu près, en économisant le plus possible tout travail sérieux, tout exercice utile de l'intelligence et de l'activité d'esprit.

Les professeurs sont priés, en donnant aux élèves nos versions à traduire, de leur indiquer les erreurs et les fautes typographiques contenues dans les textes et relevées avec soin dans les notes ajoutées à ces traductions. T. D.

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