‹ Cours de versions latinesChapitre 25 sur 214 · XLIX · texte numérisé non relu

XLIX

Rapports de Térence avec Csecilius et avec Scipion Emilien et Lœlius.

Quand Térence présenta aux édiles sa première comédie, YÂndrienne, il reçut l'ordre de la lire d'abord à Csecilius. Celui-ci était à souper quand Térence vint Je trouver : comme il était pauvrement veto, il lut, dit-on, le commencement de sa pièce assis sur un tabouret près du lit de Csecilius; mais après quelques vers, Csecilius l'invita à s'asseoir et à souper avec lui ; il parcourut ensuite le reste de la pièce, non sans de fréquentes marques d'admiration.

Suétone.

Après s'être aperçu que des méchants critiquent ses écrits el que ses adversaires cherchent à dénigrer la pièce que nous allons représenter, notre poète vient se dénoncer luimême : c'est à vous de juger s'il faut le louer ou le blâmer de ce qu'il a fait.

Il existe de Diphile une comédie intitulée Synapothnescontes ; Plaute en a fait sa pièce, les Commor lentes. Dans la pièce grecque, il y a, au commencement, un jeune homme qui enlève une fille à un marchand d'esclaves : incident dont Plaute n'a pas fait usage (t • Notre auteur en a profité, et il l'a transporté mot pour mot dans ses Adelphe» : c'est le nom de la pièce nouvelle que nous allons jouer. Examinez si à vos yeux il y a là un larcin ou la reprise d'un passage négligé et laissé de côté.

Quant aux propos de ces méchants, qui prétendent que d'illustres personnages aident notre poète et écrivent assidûment avec lui, ce qu'on regarde comme un outrage sanglant est pour lui la plus grande gloire, puisqu'il plaît à des hommes qui plaisent au peuple et a vous tous, et qui dans la guerre, dans la paix, dans les affaires privées, ont rendu service à chaque citoyen, sans orgueil aucun.

iPrologue des Adelphes.

(1) Lire dans le texte : eum Plautus locum, au lieu de cura.

Le vieillard Micion expose sa conduite à l'égard de son fils adoptif.

Nous sommes deux frères qui ne nous ressemblons point. Moi, dès l'adolescence, j'ai voulu mener à la ville et dans l'oisiveté une existence agréable, et, chose qu'on regarde comme un bonheur, je n'ai jamais pris femme. Lui, il a fait tout le contraire, il a voulu vivre à la campagne, toujours avec économie et en se traitant durement. Il s'est marié : il lui est né deux fils. J'ai adopté l'aîné ; je l'ai élevé dès l'enfance; je l'ai regardé et aimé comme s'il était à moi; je mets en lui mon bonheur; il est mon seul amour. Je fais mon possible pour qu'il ait les mêmes sentiments à mon égard; je lui donne beaucoup; je lui passe bien des choses; je ne crois pas nécessaire d'exiger tout ce qui m'est dû, afin qu'il ne me cache rien; car celui qui a pris l'habitude de mentir à son père ou de Je tromper n'en sera que plus audacieux avec les étrangers. Je crois que la honte de mal faire et Je sentiment de l'honneur valent mieux que la crainte pour retenir les enfants. En cela mon frère n'est point d'accord avec moi, et mon système ne lui plaît pas. Il vient souvent chez moi en criant : « Que fais-tu, Micion? Pourquoi perdre ce jeune homme et lui donner des idées de luxe? Tu l'habilles trop bien ; tu es par trop sot. » Il est lui-même dur et dépasse les bornes de l'équité et du bien ; il se trompe étrangement, à mon avis, celui qui pense que l'autorité acquise par la violence est plus sérieuse et plus stable que celle que donne l'amitié. Voilà ma manière de voir et ma façon de penser : celui qui ne fait son devoir que par force et par crainte se lient sur ses gardes tant qu'il craint d'être découvert ; s'il peut compter sur le secret, il revient de nouveau à son caractère.

(Les Adelphes.)

Monologue de Déméa : sa conversion au système de l'indulgence.

Jamais personne ne s'est fait un plan de vie si bien raisonné que les circonstances, l'âge, l'expérience, n'y apportent quelque changement et ne donnent quelque leçon : ce qu'on croyait savoir, on l'ignore ; ce qu'on mettait en première ligne, la pratique le fait rejeter. C'est ce qui m'arrive aujourd'hui : en effet, celte vie dure que j'ai vécue jusqu'à ce jour, j'y renonce presque au terme de ma carrière. Et pourquoi cela? Parce que l'expérience m'a prouvé qu'il n'y a rien de mieux pour l'homme que l'indulgence et la bonté. C'est une vérité qu'il est facile de comprendre par mon frère et par moi. Mon frère a passé toute sa vie dans l'oisiveté, dans les festins, bon, complaisant, ne blessant personne, souriant à tous; il a vécu pour loi, dépensé pour lui ; tout le monde le bénit, tout Je monde l'aime. Moi, vrai paysan, bourru, triste, serré, maussade, avare, j'ai pris femme. Que de misères n'ai-je pas vues? J'ai eu des enfants : autres soucis. Puis, j'ai eu à lâche de leur amasser le plus possible : j'ai usé ma vie et mes jours à gagner de l'argent. Aujourd'hui que j'ai fourni ma carrière, je recueille pour fruit de mes labeurs la haine. Mon frère, lui, sans s'être donné aucun mal, goûte tous les bonheurs d'un père. C'est lui qu'ils aiment ; moi, ils me fuient. Ils lui confient tous leurs secrets ; ils le chérissent; ils sont tous deux auprès de lui : moi, je suis délaissé. Ils souhaitent qu'il vive, et moi, peut-être désirent-ils ma mort.

(Les Adelphe*.)

Page 1