LXX1I
Les Orateurs romains depuis Caton jusqu'aux Gracques : — Sulpicius Galba, Lœlius et Scipion Emilien (suite).
C'est l'habitude parmi les hommes de ne pas vouloir que le même personnage excelle en plusieurs choses. De même
que dans la gloire des armes, à laquelle on voit que Lœlius s'est aussi acquis des titres dans la guerre contre Viriathe, personne ne peut atteindre Scipion l'Africain) de même pour le génie, les lettres, l'éloquence, la sagesse enfin, quoique ces deux hommes aient été les premiers des Romains, on aime à donner la première place à Lselius. Et ce n'est pas seulement le jugement d'autrui, c'est encore leur mutuel consentement qui me semble avoir fait entre eux ce partage de gloire. En général, l'esprit de ce temps-là, meilleur en tout le reste, avait encore ceci de plus généreux que l'on rendait volontiers à chacun ce qui lui était dû.
Je me rappelle avoir entendu raconter à P. Rutilius Rufus, à Smyrne, que, dans sa première jeunesse, P. Scipion et D. Brutus, qui, je crois, étaient consuls, furent chargés par un sénatus-consulte d'informer sur une affaire criminelle du plus grand intérêt.... Lœlius plaida pour les entrepreneurs de la poix avec soin et élégance, comme c'était toujours son habitude. L'affaire entendue, les consuls, de l'avis du conseil, ordonnèrent un plus ample informé. Peu de jours après, Lœlius parla une seconde fois avec beaucoup plus de soin et d'habileté, et l'affaire fut ajournée de nouveau par les consuls. Alors les associés reconduisirent Lselius à sa maison, le remercièrent et le prièrent de ne point se lasser : il leur répondit qu'il les avait défendus avec le zèle et le soin que lui inspirait son estime pour eux, mais qu'il pensait que leur cause pouvait être plaide e avec plus de force et de véhémence par Servilius Galba, dont l'éloquence était plus pathétique et plus entraînante. Ainsi donc, sur le conseil de Lœlius, les entrepreneurs portèrent leur affaire à Galba; celui-ci les reçut avec des craintes et des hésitations, parce qu'il lui fallait succéder à un tel homme.... Bref, l'attente était générale, l'auditoire très nombreux, et Galba plaida cette cause en présence de Lœlius lui-même avec tant de force, avec tant de dignité, que presque toutes les parties de son discours excitèrent des acclamations. Il fit entendre bien des plaintes, bien des accents de pitié ; aussi les associés furent-ils acquittés ce jour-là aux applaudissements de tout l'auditoire.
(ClCÉRON.)
— zsu —
Les Orateurs romains depuis Gaton jusqu'aux Gracques : — les Mummius, Spurius Albinus, iEmilius Lépidus Porcina, les Gépions, etc.
Il y eut encore au nombre des orateurs de quelque talent les frères Lucius et Spurius Mummius ; il existe des discours de tous les deux. Lucius est simple et antique; Spurius n'est pas plus fleuri, mais il est plus serré ; c'est qu'il avait été instruit de la doctrine des Stoïciens. Il y a beaucoup de discours de Sp. Albinus; il y en a aussi de Lucius et de Caius Âurélius Orestès, que je vois tenir un certain rang parmi les orateurs. P. Popilius, en même temps qu'il était un excellent citoyen, ne manquait pas d'éloqueuce; Caius, son fils, en était doué.... On accordait le même genre de mérite à celui qui, outragé par Tibérius Gracchus, en triompha à force de patience : je veux parler de M. Octavius, citoyen si constant à défendre la bonne cause. A peu près dans le même temps que Galba, mais un peu plus jeune que lui, parut M. JEmilius Lépidus, surnommé Porcina ; il passa pour très grand orateur, et, si l'on en juge par ses discours, il fut au moins un bon écrivain. C'est le premier orateur latin chez lequel me semblent s'être montrés cette délicatesse des Grecs, des périodes arrondies, et un style plein, pour ainsi dire, de savantes combinaisons.
Quintus Pompéius, à la même époque, ne fut pas un orateur méprisable : il obtint les honneurs suprêmes, en se faisant connaître par lui-même et sans aucune recommandation qui lui vînt de ses aïeux. Alors aussi L. Crassus, sans être éloquent, exerça par la parole une grande influence : ce ne fut point à ses manières libérales qu'il dut, comme les autres, sa popularité, mais à son austère sévérité. M- Antius Brison, tribun du peuple, secondé par le consul M. Lépidus, résista longtemps à sa loi sur les suffrages. On a même fait un reproche à P. Scipion l'Africain d'avoir usé de son ascendant sur Brison pour le faire changer d'opinion. A la même époque aussi, les deux Cépions rendaient de grands services à leurs clients, par leur conseil et leur parole et plus encore par leur crédit et leur influence. On a des écrits de Pom-
péius : quoiqu'ils ressemblent à ceux des anciens, ils ne paraissent pas trop secs et sont pleins de sagesse.
(ClCÉRON.)
Les Orateurs romains depuis Caton jusqu'aux Gracques : — P. Grassus, Scaevola, les Fannius, Mucius, Gœlius Antipater, etc.
Nous avons entendu dire qu'à peu près à la même époque P. Crassus fut un orateur très estimé ; il se distingua et par son talent et par son travail, et il trouva des leçons dans sa propre maison. Il s'était allié à Servais Galba, cet orateur éminent, dont le fils avait épousé sa fille, et comme il était le fils de P. Mucius et qu'il avait pour frère Scœvola, il acquit chez lui la connaissance du droit civil. Il est certain que son activité était très grande et très grand aussi son crédit ; on le consultait beaucoup et il plaidait très souvent. Il faut joindre à ces orateurs leurs contemporains, les deux G. Fannius, fils de Caius et de Marcus(l); le fils de Caius, qui fut consul avec Domitius, a laissé un discours contre Gracchus, au sujet des alliés et du nom latin : il est vraiment bien fait et d'un style élevé.... L'autre C. Fannius, le fils de Marcus, le gendre de Leelius, avait dans ses mœurs et dans son langage quelque chose de plus rude. A l'imitation de son beau-père, que d'ailleurs il n'aimait pas beaucoup, car Lœliusne l'avait pas fait entrer dans le collège des augures et lui avait préféré son autre gendre, Q. Scœvola, quoique plus jeune : choix dont Lœlius s'était excusé en disant qu'il avait accordé cette préférence, non au plus jeune de ses gendres, mais àTainée de ses filles ; à l'imitation de son beau-père, dis-je, il avait suivi les leçons de Panétius. On peut juger de tout le talent oratoire de Fannius par l'histoire assez élégamment écrite qui nous reste de lui ; elle n'est ni trop dépourvue d'éloquence ni parfaitement belle. Mucius l'augure plaidait pour lui-même, quand besoin en était ; c'est ainsi qu'il se défendit contre Albucius, qui l'accusait de concussion. On ne le mit pas au nombre des orateurs ; mais il entendait à merveille le droit
(1) Lire dans le texte Marci, au lieu de Mueii.
civil et se distinguait par ses connaissances en tout genre. L. CœUus Antipater fui, comme vous le savez, un bon écrivain pour ces temps-là, un habile jurisconsulte et le maitre de beaucoup de disciples, par exemple de L. Crassus.
(Gicéron.)
LXXY.
Les Gracques : Tibérius Gracchus et Carbon.
Plût aux dieux que Tibérius Gracchus et Caius Car&on eussent eu autant de bon esprit pour bien gérer les affaires de l'Etat qu'ils avaient de talent pour bien parler ! Personne assurément ne surpasserait la gloire de tels hommes. Mais l'un d'eux fut mis à mort par la république elle-même (1), en punition de la turbulence excessive de son tribu nat, où il avait porté tout le ressentiment qu'il avait conçu contre les gens de bien, à raison du scandale occasionné par le traité de Numance (2). L'autre, discrédité dans le parti populaire à cause de sa perpétuelle inconstance, se déroba, par une mort volontaire, à la sévérité de ses juges. Mais tous deux furent de très grands orateurs, et c'est sur le témoignage et les souvenirs de nos pères que nous en parlons ainsi. Nous avons des discours de Carbon et de Gracchus ; ils n'ont pas encore assez de brillant dans l'expression; mais ils sont tout pleins d'esprit et de solidité. Gracchus, dès son enfance, fut élevé par les soins de sa mère Cornélie et instruit des lettres grecques; il eut toujours les meilleurs maîtres de la Grèce, et parmi eux, Diophane de Mitylène, dont il reçut les leçons dans son adolescence et qui était le plus éloquent des Grecs à cette époque ; mais il n'eut qu'un court espace de temps pour perfectionner et déployer son génie. Carbon, tant qu'il vécut, se distingua dans beaucoup d'affaires et devant des tribunaux différents. Parmi les connaisseurs qui l'avaient entendu, notre ami L. Gellius disait
(1) C'esl-à-dire que Scipion Nasica, le voyant sur les degrés du Capitule, se mit à la tête du parti contraire et le tua en l'accusant de demander la royauté.
[2] Hortilius Maneinus ayant conclu avec les Numantins une honteuse capitulation, fut livré à ces ennemis : Tibérius Gracchus, qui, en qualité de questeur, avait donné son assentiment à la capitulation, craignit le sort de Maneinus et se jeta avec fureur dans le parti populaire.
que c'était un orateur harmonieux, au débit rapide et assez véhément, et qu'en même temps il était très doux el très enjoué ; il ajoutait qu'il était actif et studieux et qu'il s'appliquait d'ordinaire avec beaucoup de soin aux exercices et aux méditations du cabinet. ïl passa pour le meilleur avocat de ce temps, et pendant qu'il régnait au forum, les procès commencèrent à se multiplier : en effet, c'est dans sa jeunesse qu'on établit les tribunaux permanents, qui n'existaient pas auparavant.... Les causes soumises au jugement du peuple et dont Carbon se chargeait avaient plus que jamais besoin d'un défenseur, depuis l'usage des scrutins secrets, établi par une loi de Cassius, sous le consulat de Lépidus et de Mancinus.
(Cicéron.)
LXXYI.
Les Gracques : Caius Gracchus.
Voici venir un homme doué d'un génie transcendant, passionné pour l'étude, instruit dès son enfance : c'est Caius Gracchus. Gardez-vous de croire, Brutus, que personne ait jamais eu une éloquence plus riche et plus abondante. — C'est tout à fait mon opinion, dit Brutus, et il est presque le seul des anciens que je lise. — Oui, certes, Brutus, repris-je, lisez-le; c'est mon avis. Sa mort prématurée fut une perte pour la république romaine et pour les lettres latines. Plût aux dieux qu'il n'eût pas voulu montrer autant de pieux dévouement à son frère qu'à sa patrie ! Qu'il lui eût été facile, avec un tel génie et s'il eût vécu plus longtemps, d'atteindre à la gloire de son père ou de son aïeul ! Je ne sais si pour l'éloquence il eût jamais eu son pareil. Il a de la grandeur dans les expressions, de la sagesse dans les pensées, de la dignité dans l'ensemble : il n'a pas mis la dernière main à ses œuvres ; beaucoup sont d'admirables ébauches, et non pas des chefs-d'œuvre accomplis. Je le répète, Brutus, il faut que la jeunesse lise cet orateur plutôt que tout autre ; il peut non seulement aiguiser l'esprit, mais encore le nourrir.
(Cicéron-, Brutus.)
Caius Gracchus, après avoir fait d'immenses largesses et dissipé le trésor public, parlait sans cesse de sauvegarder ce trésor. Comment écouter les discours, quand je vois les
actions? Lucius Pison, surnommé Frugi, l'honnêle homme, avait toujours parlé contre la loi des distributions de blé à faire au peuple. La loi ayant passé, il allait, quoiqu'il fût consulaire, recevoir sa part de blé. Gracchus le remarqua dans la foule et lui demanda, en présence du peuple romain, comment il était conséquent avec lui-même, en venant chercher du blé au nom d'une loi qu'il avait combattue : « Je ne voudrais pas, répliqua Pison, que tu partageasses mes biens par tête à ton. gré; mais si tu le faisais, j'en demanderais ma part. » N'était-ce pas, de la part de ce digne et grave citoyen, affirmer clairement que la loi Sempronia n'était qu'une dissipation de la fortune publique? Lis cependant les harangues de Gracchus : tu le prendras pour un défenseur du trésor.
(Cicébon, Tusculanes.)
LXXYII.
Les Orateurs romains contemporains des Gracques : — Décimus Brutus, Scipion Nasica, Q. Maximus, les Grassus, Scaevola, Appius Claudius, M. Fulvius Flaccus, etc.
Un membre de votre famille, Décimus Brutus, le fils de Marcus, à ce que j'ai souvent entendu dire par son ami, le poète Lucius Attius, parlait ordinairement avec assez d'élégance et possédait bien pour son temps et la littérature latine et la littérature grecque : Attius rendait le même témoignage à Q. Maximus, petit-fils de Paul Emile; avant Maximus, il citait encore celui des Scipions qui, de son autorité privée, se mit à la tête du mouvement dans lequel périt Tibérius Gracchus; passionné en toutes choses, ce Scipion, disait-il, était véhément dans ses discours. A cette époque encore, P. Lentulus, le prince du Sénat, eut toute l'éloquence qui lui était nécessaire pour les affaires publiques. Dans le même temps, L. Funus Philus passait pour parler fort purement le latin et pour être plus lettré que les autres. P. Scœvola était très sensé et très spirituel ; il avait même un peu trop d'abondance; M. Manilius n'avait guère moins de jugement que Sccevola ; Appius Claudius parlait avec facilité, mais avec un peu trop de chaleur. On lient encore quelque compte de
M. Fulvius Flacons et de C. Caton, fils d'une sœur de l'Africain, tous deux orateurs de quelque talent; cependant l'on a des écrits de F'iaccus, mais qui n'attestent que son amour pour les lettres. Son émule, P. Décius, n'était pas sans talent de parole; mais turbulent dans ses mœurs, il le fut aussi dans ses discours. M. Drusus, fils de Caius, celui qui dans son tribunat vainquit son collègue, alors tribun pour la seconde fois, jouissait d'une grande considération et à cause de son talent oratoire et à cause de son autorité personnelle. Tout à côté de lui se place son frère, C. Drusus. AI. Pennus, qui était de votre maison, Brutus, fit éprouver dans son tribunat de rudes assauts à Caius Gracchus; il était un peu plus âgé que lui ; car Gracchus fut questeur sous les consuls Lépidus et Orestès, et Pennus, dont le père, Alarcus, avait été consul avec Q. /Elius, était alors tribun. Il espérait atteindre à toutes les plus hautes dignités ; mais il mourut après son édilité. Quant à T. Flaminius, que j'ai vu moi-même, je n'en ai rien entendu dire, sinon qu'il parlait fort bien le latin. A tous ceux qui précèdent se joignirent C. Curion, M. Scaurus, P. Rutilius, G. Gracchus.
(ClCÉRON.)
LXXYIII.
Les Orateurs contemporains des Gracques : M. iEmilius Scaurus, Rutilius Rufus.
On peut parler en peu de mots de Scaurus et de Rutilius, qui n'eurent ni l'un ni l'autre la réputation d'orateurs accomplis, mais qui tous deux plaidèrent beaucoup de causes. Il y a eu des hommes estimables qui, sans être doués d'un génie supérieur, se recommandaient cependant par leur travail : au reste, ce n'est pas le talent, mais le talent oratoire qui manqua à ceux dont nous parlons.... Dans les discours de Scaurus, homme sage et droit, régnaient une dignité parfaite et une telle autorité naturelle que, lorsqu'il parlait pour un accusé, vous auriez cru qu'il prononçait un témoignage et non pas un plaidoyer. Ce genre d'éloquence ne paraissait convenir que médiocrement à la défense des causes ; mais il convenait parfaitement aux délibérations du Sénat, dont Scaurus était le prince : il annonçait non seulement de la
sagesse, mais encore, ce qui était plus essentiel, de la bonne foi. Il tenait de la nature même cet avantage qu'il aurait difficilement obtenu de Tari, bien qu'il y ait, comme je le sais, des préceptes même sur ce point. L'on a de Scaurus des discours et trois livres adressés à L. Fufidius, où il raconte l'histoire de sa vie : ils sont vraiment utiles ; mais personne ne les lit. On lit cependant la Vie et V Education de Cyrus, très bel ouvrage, sans doute, mais moins approprié à nos mœurs et qu'il ne faudrait pas préférer au récit élogieux de Scaurus. Fufidius lui-même eut quelque réputation parmi les avocats. Quant à Rutilius, il se livra à un genre d'éloquence chagrin et sévère ; Scaurus et lui étaient d'un caractère violent et irascible. Aussi, tous deux ayant demandé en même temps le consulat, non seulement celui qui avait échoué accusa de brigue son heureux compétiteur, mais Scaurus une fois absous traduisit Rutilius en justice. Comme celui-ci était parfaitement innocent (nous savons que ce procès bouleversa de fond en comble la république), il plaida sa cause lui-même.... Nous rangeons donc Rutilius parmi les orateurs Stoïciens, Scaurus parmi les orateurs antiques ; nous les louerons cependant l'un et l'autre ; car c'est grâce à eux que ces genres d'éloquence n'ont pas été à Rome sans quelque gloire.
(Cicéron.)
Les Orateurs romains depuis les Gracques jusqu'à Cicéron : — Marc Antoine et Licinius Crassus.
Que d'orateurs j'ai déjà rappelés et que de temps j'ai mis à les énumérer ! Et cependant, c'est en nous sauvant à peine à travers la foule que nous sommes arrivés, tantôt à Hypéride et à Démosthène, et maintenant à Crassus et à Antoine. Quant à moi, je les regarde comme de très grands orateurs, comme les premiers grâce auxquels l'éloquence latine égala la gloire de l'éloquence des Grecs.
Toutes les pensées venaient à l'esprit à' Antoine, et il mettait chacune d'elles à sa place, dans J'endroit où elle pouvait avoir le plus d'utilité et de valeur; et comme un général dispose sa cavalerie, son infanterie, ses troupes légères, il plaçait ses idées dans les parties du discours qui leur con-
venaient le mieux. Il avait une mémoire excellente; jamais on n'aurait soupçonné chez lui le travail, et toujours il semblait parler sans préparation ; mais il était si bien préparé que les juges, quand il parlait, semblaient quelquefois n'être pas eux-mêmes assez préparés à se tenir en garde contre son éloquence. Quant à ses expressions, elles n'étaient pas d'une parfaite élégance ; aussi n'eut-il pas la gloire d'une élocution soignée ; il ne parla pas pourtant d'une manière tout à fait incorrecte ; mais il lui manqua cette diction qui est le mérite propre de l'orateur. En effet, parler correctement le latin doit être regardé comme un beau titre de gloire, non pas tant par soi-même que parce que la plupart le négligent ; il y a moins de mérite à savoir le latin que de honte à l'ignorer ; ce n'est pas tant, ce me semble, le propre d'un orateur que celui d'un citoven romain. D'ailleurs, dans le choix des expressions, où il ne cherchait pas tant la grâce que l'effet, dans la manière de les placer, dans la structure des périodes, il n'était rien où Antoine ne visât à la méthode et, pour ainsi dire, à l'art ; mais il excellait encore plus à embellir et à revêtir de figures sa pensée. C'est parce que Démosthène surpasse tout le monde en ce genre que les connaisseurs le regardent comme le prince des orateurs.
(Gicéron.)
Les Orateurs romains depuis les Gracques jusqu'à Gicérou : — Marc Antoine et Licinius Crassus (suite).
Non seulement Antoine avait les autres grandes qualités, mais encore son action était remarquable. Si l'action a deux parties, le geste et la voix, le geste d'Antoine exprimait moins les mots que les pensées auxquelles il était conforme ; ses mains, ses épaules, ses hanches, les mouvements de son pied, son attitude, sa démarche, tous ses gestes étaient d'accord avec ses paroles et ses idées. Sa voix était soutenue, quoique naturellement un peu sourde. Mais il fut le seul à faire tourner ce défaut à son avantage; car il avait, dans les causes pathétiques, quelque chose de plaintif, bien propre soit à inspirer la confiance soit à exciter la pitié : en sorte qu'on
voyait se vérifier en lui ce mot de Démosthène, qui répondit à un homme qui lui demandait quelle était la première condition de l'éloquence : « L'action. — Et la seconde ? — L'action. — Et la troisième ? — Encore l'action. Il n'y a rien, en effet, qui pénètre plus profondément dans les cœurs, pour les former, les façonner, les fléchir, et qui fasse mieux paraître les orateurs tels qu'eux-mêmes veulent paraître.
Les uns disaient que L. Crassus était l'égal d'Antoine ; les autres le lui préféraient. Mais tous étaient d'accord sur ce point qu'aucun de ceux dont l'un ou l'autre était l'avocat n'avait à désirer le secours d'un autre talent. Moi-même, quoique j'accorde à Antoine autant que je viens de le dire, je pense qu'il ne peut avoir existé rien de plus parfait que Crassus. Il avait une très grande dignité ; à cette dignité se joignait un ton de plaisanterie et d'urbanité ingénieuse qui sied à l'orateur et ne dégénère point en bouffonnerie. Sa diction latine était soignée et élégante sans affectation ; il développait ses idées avec une admirable netteté ; et lorsqu'il discutait sur le droit civil ou sur le bien et l'équité, les preuves et les exemples lui venaient en abondance. Si Antoine avait un talent incroyable pour faire naître des conjectures, ou pour apaiser ou exciter des soupçons, rien, d'autre part, n'égalait l'abondance de Crassus pour interpréter, définir et développer l'équité ; c'est ce dont on put juger en maintes occasions et surtout devant le tribunal des centumvirs, dans l'affaire de II. Curius.
(Cicéron.)
Les Orateurs romains depuis les Gracques jusqu'à Cicéron : — Philippe, Titius, Décimus Brutus, Julius César, Strabon, Cotta, Sulpicius, Curion, Varius, Pomponius, etc.
Crassus et Antoine étaient les deux plus grands orateurs et Philippe celui qui en approchait le plus; mais il n'en approchait pourtant que de très loin. Aussi, quoique personne ne se plaçât entre eux et lui, je ne lui donnerai cependant ni la seconde ni la troisième place ; car je n'appellerai le second ou le troisième, ni, dans une course de chars celui qui franchit à peine la barrière, quand le premier a déjà
reçu la palme, ni, parmi les orateurs, celui qui est si éloigné du premier qu'à peine il semble courir dans la même carrière. (ClCÉROV
Philippe était ardent, énergique et célèbre par son talent à plaider les procès. (Horace.)
Presque à la même époque vécut le chevalier romain C. Titius, qui, à mon avis, semble s'être élevé aussi haut que pouvait le faire l'orateur latin sans le secours des lettres grecques et sans beaucoup d'exercice.
A peu près dans le même temps, Décimus Brutus, qui fut consul avec Mamercus, était instruil dans les lettres grecques et latines. L. Scipion ne parlait pas non plus sans art et Cnéus Pompée jouissait de quelque réputation.
C. Juiius l'emporta sur tous ses devanciers et contemporains par son enjouement et ses bons mots ; ce ne fut pas, sans doute, un orateur véhément ; mais personne n'eut jamais un style plus assaisonné d'urbanité, de grâce et de douceur.
P. Céthégus, qui était de son âge, avait assez de talent pour bien parler des atfaires publiques.
Dans les affaires privées, Q. Lucrelius Vispitto avait de la finesse et la science du droit. Pour jEphilia, il était mieux fait pour parler dans les assemblées du peuple que devant les juges. T. Annius Velina était un homme éclairé et un orateur passable dans ce genre de causes.
Presque à la même époque, un peu plus jeunes que Juiius, mais d'âge à peu près égal entre eux, vécurent G. Cotta, P. Sulpicius, Q. Varius, Cn. Pomponius, G. Carion, L. Fufais, M. Brusus, P. Antistius (1) ; aucune époque ne fut plus féconde en orateurs. Parmi ceux que je viens de nommer, Cotta et Sulpicius, à mon avis et à celui de tout le monde, occupèrent incontestablement la première place.
(ClCÉRON. •
(1) Lire dans le texte AZphilia, au lieu de Aphilia ; — Antistius, au lieu de Antiotius.