‹ Cours de versions latinesChapitre 29 sur 214 · LUCRECE · texte numérisé non relu

LUCRECE

Rien de plus doux que la sagesse et la tranquillité

de l'âme.

Il est doux, quand la mer est grosse, quand les vents agitent les flots, de contempler du rivage la détresse des autres ; non pas que leurs tourments soient pour nous une agréable jouissance ; mais parce qu'on aime à voir de quels maux on est soi-même exempt. Il est doux aussi de regarder les grandes batailles engagées dans la plaine, quand on n'a soimême aucun danger à courir. Mais rien n'est plus doux que de se tenir inébranlable dans les temples sereins élevés par la science des sages et du haut desquels on peut laisser tomber ses regards sur le reste des mortels, les voir errer çà et là, cherchant à tâtons le chemin de la vie, lutter de talent, rivaliser de noblesse et jour et nuit se consumer en efforts admirables pour arriver au faîte des honneurs et de la puissance.

0 misérables pensées des humains ! ô esprits aveugles ! Dans quelles épaisses ténèbres, parmi quels grands dangers se passe le peu de vie que vous avez ! Ne voyez-vous pas que

la nature ne vous crie qu'une chose, à savoir d'écarter la douleur de votre corps et de goûter les douces jouissances de l'âme, loin des soucis et de la crainte (l ?

Nous voyons qu'il suffit à la nature corporelle de fort peu de chose pour éloigner toule douleur, comme aussi pour faire naître sous les pas bien des délices : la nature ellemême ne souhaite quelquefois rien de plus agréable.

{De Rerum nature, début du II* chant.

L'athée ramené à la crainte des dieux.

En outre, quel est l'homme dont le cœur ne se serre à la formidable pensée des dieux? Quel est celui dont les membres ne rampent sous le coup de la terreur, quand, frappée des coups épouvantables de la foudre, la terre embrasée tremble et que les grondements du tonnerre parcourent l'immensité du ciel? Est-ce que les peuples et les nations ne tremblent pas? Est-ce que les rois superbes ne se font pas petits par crainte des dieux et de peur que le temps ne soit enfin venu d'expier par un terrible châtiment quelque action criminelle ou quelque parole arrogante?

Et quand la tempête, au dernier degré de la fureur, balaie sur la surface de la mer le commandant d'une flotte avec ses puissantes légions et ses éléphants, ses vœux n'implorent-ils pas la grâce des dieux? ses prières tremblantes n'essaient-elles pas d'apaiser les vents et d'obtenir d'eux un souffle favorable? C'est en vain : car souvent, enveloppé par un tourbillon rapide, il n'en est pas moins emporté vers les abîmes du trépas. Tant il est vrai qu'une puissance mystérieuse écrase les forces humaines, foule aux pieds les nobles faisceaux et les haches impitoyables, et semble s'en faire des jouets!

Enfin, quand sous nos pieds la terre entière chancelle, que

(1) Lire dans le texte : nisi ut cui,

.... menti' fruatur

. .. semotu'. — Cette leçon est préférable.

les villes ébranlées tombent ou semblent menacer ruine, estil étonnant que les générations mortelles se prennent en pitié?

(De Rerum nalurâ, liv. V.)

LXXXIY.

Le premier âge du monde.

Maintenant je reviens à l'enfance du monde, au tendre sein de la terre, aux productions nouvelles qu'elle osa tout d'abord faire paraître à la lumière et confier au souffle incertain des vents.

Elle créa d'abord les herbes à l'éclat verdoyant et en revêtit les collines ; dans toutes les plaines brillèrent de vertes prairies, émailléesde fleurs. Ensuite, les différents arbres luttèrent, la bride une fois lâchée, à qui s'élèverait le plus haut dans les airs. De même que la plume, le poil et le duvet naissent d'abord sur les membres des quadrupèdes et sur le corps des oiseaux aux ailes rapides, de même la terre encore vierge fit jaillir des herbes et des broussailles. Puis elle enfanta les espèces animales en grand nombre et avec une grande variété dans leurs formes. Car il est impossible que les animaux de la terre soient tombés du ciel ou sortis des gouffres salés de la mer.... Il en résulte que c'est à bon droit qu'on a donné à la terre le nom de mère, puisque tous les êtres sont sortis de son sein. Aujourd'hui encore naissent de la terre une foule d'animaux qu'engendrent les pluies et les chaudes vapeurs du soleil. 11 est d'autant moins étonnant que des êtres plus nombreux et plus grands que ceux que nous voyons aient été produits à une époque où la terre était jeune et l'air dans toute la force de l'adolescence. A l'origine, la race ailée des oiseaux aux mille couleurs abandonnait ses œufs au printemps qui les faisait éclore, comme maintenant encore, en été, lesjeunes cigales dépouillent leurs enveloppes arrondies, pour chercher par elles-mêmes leur nourriture et leur vie.

(De Rerum naturel, chant V.)

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