‹ Cours de versions latinesChapitre 30 sur 214 · CATULLE · texte numérisé non relu

CATULLE

Elégie de Catulle sur la mort de son frère.

A HORTALUS.

Sans doute, Bcrtalas, le chagrin qui m'accable de continuelles douleurs m'arrache au culte des doctes sœurs, et mon âme ne peut redire les douces inspirations des Muses, tant sont grands les maux dans lesquels elle est plongée ! Il y a peu de temps que l'onde qui coule dans le gouffre du Léthé baigne les pieds glacés de mon frère, que la terre troyenne et le rivage de Rhétée m'ont ravi pour le cacher à mes regards. Je ne te parlerai jamais; jamais je ne t'entendrai raconter tes exploits; je ne te verrai jamais plus, ô mon frère, loi qui étais plus aimable que la vie! Du moins, je t'aimerai toujours; toujours je soupirerai des chants plaintifs sur la mort, comme en soupire, sous l'ombre épaisse des bocages, l'oiseau de Daulis, gémissant sur la destinée d'Jtys ravi à son amour. Cependant, au milieu de tant de douleurs, Hortalus, je t'envoie ces vers imités du fils de Battus, afin que tu ne croies pas que tes paroles, confiées au souffle incertain des vents, se soient peut-être échappées de ma mémoire, comme du chaste sein d'une vierge s'échappe la pomme, présent furtif de son fiancé, que la pauvre jeune fille a oubliée sous la robe moelleuse qui la cache, quand, se levant à l'arrivée de sa mère, elle la laisse tomber et rouler rapidement à ses pieds, tandis qu'une rougeur accusatrice se répand sur son visage attristé.

[Poésies de Catulle, LXV.)

LXXXYI.

Adieux d'Egée, roi d'Athènes, à son fils Thésée.

« O mon fils, mon unique enfant, que je préfère à une longue vie, toi qu'il me faut livrer à l'incertitude du hasard, quand tu viens de m'être rendu au terme suprême de ma vieillesse, puisque mon destin et ton brillant courage t'arrachent, malgré moi, à ton père, qui n'a pu rassasier encore

ses yeux affaiblis de la vue de tes traits chéris, ce n'est pas joyeux el l'allégresse dans le cœur que je te laisserai partir, et je ne souffrirai point que tu emportes les signes du bonheur. Je répandrai d'abord les plaintes arriéres qui débordent de mon cœur, et je souillerai de terre et de poussière mes cheveux blancs. Puis, j'attacherai une voile sombre à ton mât voyageur, afin que mon deuil et le désespoir qui consume mon âme soient racontés par les teintes de fer de ta voile Ibérienne. Que si la déesse protectrice des murs sacrés détone, qui sourit au défenseur de notre race et de notre cité, t'accorde de baigner ton bras dans le sang du Minotaure, oh ! alors aie soin que les recommandations que je vais te faire restent gravées dans la mémoire de ton cœur et que le temps ne les y efface jamais. Dès que tes yeux apercevront nos collines, que tes antennes dépouillent ces voiles funèbres et que tes cordages raidis hissent des voiles blanches au sommet éclatant de la hune qui couronne ton mât. Aussitôt que je les verrai, mon cœur rempli de joie connaîtra son bonheur, quand un jour fortuné te ramènera vers ces bords. »

Ces ordres, Thésée les avait d'abord fidèlement conservés dans son cœur ; mais ils s'évanouirent bientôt, comme les nuages que chasse le souffle des vents quittent la cime aérienne d'une montagne couverte de neige. Et son père, qui du haut de la citadelle interrogeait l'espace, qui consumait ses yeux abattus dans d'intarissables pleurs, son père n'eut pas plus tôt aperçu la voile sombre gonflée par les vents, qu'il se précipita du sommet des rochers : il croyait Thésée mort, victime d'un cruel destin.

(Les Noces de Pelée et de Thêlis, v. 218-250.)

Page 1