VALÉRIUS CATON
XGI.
Invectives contre les prescripteurs.
Battarus, que notre voix de cygne répète des chants désespérés. Chantons le nouveau partage de nos maisons et de nos terres, de ces terres auxquelles nous avons déjà adressé nos imprécations et nos vœux impies.... Sillons, ne donnez plus que des moissons épuisées; prairies, jaunissez, blanchissez sous les feux du soleil qui vous dessèche ; fruits, détachezvous, sans être mûrs, des branches où vous pendez ; que le feuillage manque aux forêts, l'eau aux sources plutôt que les chants d'imprécation à ma flûte. Fleurs, guirlandes aux mille nuances, parure de Vénus ; tiges qui émaillez nos champs de vos couleurs empourprées, au lieu des doux parfums, au lieu des exhalaisons les plus suaves, dégagez, ô campagnes, un souffle infect et de noirs poisons ; n'oifrez plus rien de doux aux regards ni à l'odorat; c'est là mon vœu, et puissent mes vers le rendre immortel !
Et toi, bocage, et toi, forêt, que mes chants ont tant de fois chantée comme la plus belle des forêts avec tes arbres épais et superbes, tu ne répandras plus ton ombre verdoyante; tu nebalanceras plus joyeusement au souffle du zéphyr la molle chevelure de tes rameaux, et mes vers ne rediront plus le nom de Battarus. Quand le bras du soldat portera sur loi son fer sacrilège, que tes beaux ombrages tomberont, que tu tomberas toi-même, toi, plus belle qu'eux, ce bois, délices de ton ancien maître, ce bois que nos vers ont tant de fois chanté, sans pouvoir le sauver, sera consumé par les feux du ciel. Jupiter, Jupiter en personne l'a nourri ; il faut qu'à présent il soit réduit en cendres !
(Imprécations, v. 1—4-1 2—1 8.)
M. TULLIUS CIGÉRON