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POÉSIE LYRIQUE DES TEMPS PRIMITIFS DE LA GRÈCE

Orphée et Amphion, civilisateurs de la Grèce

Les hommes vivaient dans les forêts : un poète sacré, interprète des dieux, Orphée, leur inspira l'horreur du meurtre

Lire dans le texte redimire au lieu de redimere.

\:istophane, dans les Grenouilles, parle d'Orphée et de Musé'.

et d'une indigne pâture. Voilà pourquoi l'on a dit qu'il apprivoisait les tigres et les lions pleins de rage....

Les forêts se précipitaient à la suite de l'harmonieux Orphée qui, formé par les leçons de sa mère, arrêtait, aux accents de sa lyre sonore, les fleuves dans leur course rapide, les vents dans leur vol, et prêtait comme des oreilles aux chênes mêmes qu'il entraînait....

Mercure, c'est de toi qu'Amphion, ton élève docile, apprit à toucher les pierres par ses chants....

On a dit aussi d'Amphiou, le fondateur de la citadelle de Thèbes, qu'il faisait mouvoir les rochers aux sons de sa lyre, et par ses douces prières les menait où il voulait. Ce fut, en ces temps reculés, l'œuvre de la sagesse 1 . de distinguer l'intérêt public de l'intérêt privé, le sacré du profane, de tracer des devoirs aux époux, de bâtir des villes fortifiées, de graver les lois sur le chêne. De là vinrent l'honneur et la gloire attachés aux chantres divins et à leurs vers. Après eux parut le grand Homère....

L'amitié des deux frères jumeaux Zéthus et Amphion fut brisée jusqu'à ce que se tût la lyre odieuse à l'austère Zéthus. Amphion passe pour avoir fait ce sacrifice aux goûts de son frère....

(Horace, passim.)

Descente d'Orphée aux Enfers.

« Qui donc, jeune téméraire, s'écrie Protée,t'a ordonna de pénétrer dans ma demeure? que me veux-lu ? — Tu le sais, Protée, lu le sais, répond Aristée ; nul ne peut L'abuser; cesse loi-même de vouloir me tromper. C'est pour obéir aux ordres des dieux que je suis venu consulter tes oracles et chercher un remède à mon infortune. » 11 ne dit que ces mots; alors le devin fait enfin un violent effort, roule des yeux enflammés et d'un éclat verdâlre, et, grinçant des dents avec rage, il révèle en ces termes les secrets du destin :

«C'est la vengeance d'une divinité qui te poursuit: tu

(!) G'esf^ là la traduction de M, Patin. — On pourrait traduira encore : « La sagesse, dansées temps reculés, consistait à distinguer.... »

expie? dd grand forfait : le malheureux Orphée te suscite ce châtiment, qui n'est pas encore proportionné à ta faute (1), parce que les destins s'y opposent ; il le punit cruellement pour lui avoir ravi son épouse. Tandis qu'elle te fuyait à pas précipités, le long du fleuve, la jeune femme, condamnée à mourir, ne vit pas à ses pieds un énorme serpent caché dans les hautes herbes du rivage. Le chœur des Dryades, ses compagnes, remplit de cris douloureux les plus hauts sommets; les cimes du Rhodope pleurèrent, ainsi que les hauteurs du Pangée, et la terre de Rhésus, consacrée à Mars, et les Gètes, et l'Hèbre, et Orithye l'Athénienne. Pour lui, cherchant dans les accords de sa lyre une consolation aux douleurs de son amour, c'est toi, chère épouse, qu'il chantait sur le rivage solitaire, toi qu'il chantait au lever de l'aurore, toi qu'il chantait au déclin du jour. Il osa même pénétrer dans les gouffres du Ténare, cette entrée profonde du royaume de Pluton, et, traversant les bois ténébreux où règne une sombre horreur, il aborda les Mânes et leur roi redoutable, et ces cœurs qui ne savent pas s'attendrir aux prières des humains. »

Virgile, Géorgiques, IV.)

Descente d'Orphée aux Enfers (suite).

Emus par ses chants, les ombres légères et les fantômes des morts accouraient du fond de l'Erèbe, aussi nombreux que les milliers d'oiseaux qui se cachent dans les bois, dès que le soir ou une pluie d'orage les chasse des montagnes : mères, époux, héros magnanimes qui ont fourni la carrière de la vie, enfants, jeunes filles mortes avant l'hyménée, jeunes gens mis sur le bûcher en présence de leurs parents, tristes victimes qu'entourent le noir limon, les hideux roseaux du Cocyte et son horrible marais à l'onde croupissante, et que le Styx emprisonne en coulant neuf fois autour d'elles. Que dis-je ? Tétonnement saisit l'enfer lui-même et les profondeurs du Tartare, séjour de la mort, et les Euménidcs aux

1) En traduisant ainsi, on fait rapporter a pipnas les mois hattdquaquam oh meritum. — Un peut 1rs rattacher à miserabilis : Orphée, frappé rl'un malheur immérité.

cheveux entrelacés de bleuâtres serpents. Cerbère retint sa voix dans ses trois gueules béantes, et la roue d'Ixion cessa de tourner au souffle du vent. Déjà Orphée, revenant sur ses pas, avait échappé à tons les périls, et Eurydice, rendue à sa tendresse, remontait au séjour de la lumière et suivait les pas de son époux (car telle était la loi portée par Proserpine), quand un délire soudain s'empara de l'imprudent amant : faute bien pardonnable, si les Mânes savaient pardonner. Il s'arrêta, et presque aux portes du jour, oubliant sa parole et vaincu, hélas ! par l'amour, il tourna ses regards vers son Eurydice. A l'instant s'évanouit le fruit de tant de peines; le pacte conclu avec l'impitoyable tyran fut rompu, et trois fois les marais de l'Averne retentirent d'un bruit éclatant.

(Virgile, Géorgiques, IV.)

Descente d'Orphée aux Enfers (suite).

« Qui donc, s'écrie Eurydice, m'a perdue, malheureuse que je suis, et t'a perdu aussi, cher Orphée ? Quel excès de fureur ! Voilà que les cruels destins m'entraînent encore une fois en arrière, et que le sommeil ferme mes yeux éteints pour jamais. Adieu donc ! je suis emportée au sein d'une nuit profonde, et tendant vers toi mes mains défaillantes, hélas ! je ne suis déjà plus à toi ! » Elle dit, et soudain elle disparut aux yeux d'Orphée, comme une fumée qui se mêle à l'air léger. C'est en vain qu'il essaya de saisir les ombres, en vain qu'il voulut dire bien des choses ; Eurydice ne le revit point, et le nocher de l'enfer ne lui permit plus de traverser le marais qui les séparait. Que faire ? Où porter ses pas, après s'être vu deux fois ravir son épouse? Par quels pleurs émouvoir les Mânes, par quels chants les divinités infernales"? Eurydice, déjà froide, voguait sur la barque du Styx.

Il pleura, dit-on, durant sept mois entiers, au pied d'une roche escarpée, sur les rives désertes du Strymon ; il redit ses malheurs au fond des antres glacés, charmant les tigres et entraînant les chênes par ses chants. Telle, sous l'ombre d'un peuplier, Philomèle gémissante déplore la perte de ses petits, qu'un laboureur inhumain a guettés et arrachés de

leur nid, alors qu'ils n'avaient pas encore de plumes : elle pleure la nuit entière et, se tenant sur une branche, elle recommence sans cesse son chant de douleur et remplit les lieux d'alentour de ses accents plaintifs. Aucun amour, aucun hymen ne toucha son cœur. Seul, à travers les glaces hyperhoréennes, sur les rives neigeuses du Tanaïs et dans les plaines du Riphée, toujours couvertes de frimas, il errait, pleurant Eurydice ravie à son amour et le bienfait inutile

de Pluton.

(Virgile, Géorgiques, IV.)

Mort d'Orphée déchiré par les Bacchantes.

Tandis que, par ses accents, le chantre de Thrace entraîne les forêts, les animaux féroces et les rochers qui le suivent, voici que les femmes des Ciconiens, Bacchantes furieuses, au sein couvert de peaux de bêtes farouches, aperçoivent, du haut d'une colline, Orphée qui marie ses chants aux accords de sa lyre. L'une d'elles, les cheveux épars et flottant dans les airs : « Le voilà, s'écrie-t-elle, le voilà celui qui nous méprise, » et elle lance son thyrse sur la bouche harmonieuse du prêtre d'Apollon. Le trait, enveloppé de feuillage, n'y laisse qu'une empreinte sans blessure. Une autre s'arme d'un caillou qui, lancé dans les airs, est vaincu par les accords de la lyre et des chants, et vient tomber aux pieds du poète comme pour implorer le pardon d'une si criminelle audace. La fureur des Ménades s'en accroît; elles ne connaissent plus de bornes ; l'aveugle Erinnys les possède.... La foule innombrable des oiseaux, les serpents, les bêtes féroces, qui témoignaient si hautement de la glorieuse puissance d'Orphée (1), les Ménades les dispersent. Ensuite, elles tournent contre Orphée lui-même leurs mains sanglantes ; elles l'entourent, l'attaquent et le frappent de leurs thyrses au feuillage verdoyant et faits pour un autre usage. Les unes lui jettent des mottes de terre ; les autres, des branches arrachées des arbres; plusieurs, des cailloux.... Il leur tend des mains suppliantes, et sa voix, pour la première fois impuissante, ne peut fléchir

(1) Tilulum theatri, c'est pour titulum gloriœ thealri; on lit quelquefois triumphi au lieu de theatri.

leurs cœurs. Leurs mains sacrilèges l'immolent, et cette bouche, ô Jupiter, cette bouche, dont les accents s'étaient fait entendre par les rochers et qu'avaient su comprendre les monstres des forêts, laisse passer son âme qui s'exhale dans les airs.

Ovide, Métamorphoses, liv. XL)

Mort d'Orphée (suite).

Les oiseaux attristés, la foule des bêtes féroces, les durs rochers, les forêts souvent entraînées par tes chants, le pleurèrent, Orphée ; les arbres dépouillèrent leur feuillage et leur verte chevelure en signe de deuil, et on dit que les fleuves grossirent leurs ondes des larmes qu'ils versèrent. Les Naïades et les Dryades se couvrirent de voiles funèbres et laissèrent flotter leurs cheveux épars.

Les membres d'Orphée sont dispersés en divers lieux : Hèbre glacé, c'est toi qui reçois sa tête et sa lyre, et cette lyre, ô prodige ! tandis qu'elle roule au milieu des flots, fait entendre je ne sais quel accent plaintif; la langue inanimée murmure aussi des sons plaintifs, auxquels répond plaintivement l'écho du rivage.

Déjà parvenus dans la mer, ces débris ont quitté le lleuve national (1) et gagné le rivage de Méthymne, dans l'Ile de Lesbos. Là, un féroce serpent se jette sur cette tête abandonnée sur une plage étrangère et sur ces cheveux encore dégouttants de l'onde amère. Il s'apprête à mordre cette bouche harmonieuse, lorsque enfin paraît Apollon, qui l'écarté et change en un dur rocher sa large gueule, toute béante comme elle était.

L'ombre du chantre descend sous terre et reconnaît tous les lieux qu'elle a déjà visités ; dans les champs réservés aux justes, elle cherche, elle trouve Eurydice el la serre avec amour dans ses bras. Là, tantôt les deux ombres marchent ensemble ; tantôt Orphée suit son épouse, qui le devance ; tantôt il la précède lui-même, et il se retourne en toute sécurité pour regarder son Eurydice. (0vide, Métamorphoses, XI.)

(1) Certains auteurs traduisent populare par bordé de peupliers.

Les femmes des Ciconiens virent une marque de mépris dans les regrets d'Orphée pour Eurydice et, au milieu des mystères sacrés des dieux et des orgies nocturnes de Bacchus, elles mirent en pièces le malheureux jeune homme el semèrent au loin ses membres dans les champs. Alors même que la tête d'Orphée, séparée d'un cou aussi blanc que le marbre, roulait, emportée par les flots rapides de l'Hèbre : « Eurydice, ah ! malheureuse Eurydice ! » répétaient sa voix expirante et sa langue glacée. « Eurydice ! » répondaient tous les échos du rivage.

(Virgile, Géorgiques, IV.)

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