SECONDE EPOQUE ÉPOQUE HOMÉRIQUE OU HÉROÏQUE
Homère : sa philosophie et sa morale d'après Horace.
Tandis que tu pérores à Rome, aîné des Lollius, j'ai relu à Prénesle le chantre de la guerre de Troie. Qu'est-ce que le beau, le laid (1), l'utile et son contraire? Il nous le dit mieux et plus clairement que Chrysippe el que Crantor. Ecoute, si rien ne t'en empêche, ce qui me fait penser ainsi.
Le poème qui nous raconte comment, à cause des amours de Paris, les Grecs et les Barbares s'entre-choquèrent dans un long duel, montre la folie des rois et les emportements des peuples. Anténor est d'avis de couper la racine même de la guerre. Et Paris? Il nie qu'on puisse le contraindre à régner tranquille et à vivre heureux. Nestor s'efforce de concilier le différend entre le fils de Pelée et le fils d'Atrée : l'un brûle d'amour et tous les deux sont également enflammés
(1) Ou bien, V honnête, le honteux
par la colère. Toutes les folies des rois retombent sur les Grecs. La révolte, la perfidie, le crime, la débauche, la fureur, tous les "vices enfin régnent dans les murs et hors des murs d'ilion. Ailleurs, pour nous montrer ce que peuvent le courage et la prudence, le poète nous propose un utile exemple dans Ulysse, qui, vainqueur de Troie, visita tant de villes, étudia les mœurs de tant de peuples, et sur les vastes mers, pour assurer son retour et celui de ses compagnons, supporta de nombreux malheurs, sans être jamais submergé sous les flots de l'adversité. Tu connais les chants des Sirènes et les breuvages de Circé. Eh bien, si Ulysse, avide et insensé comme ses compagnons, avait bu à la coupe perfide, esclave d'une courtisane, il n'eût été qu'une brute sans cœur, et il aurait vécu comme un chien immonde ou un pourceau ami de la fange.
(Horace, Epitres.;
Homère : sens philosophique de son allégorie des Sirènes, d'après Cicéron.
Nous naissons avec un si grand désir de connaître et de savoir que personne ne peut douter que la nature humaine ne soit entraînée vers la science sans qu'aucun intérêt l'y invite. Voyez les enfants : les punitions elles-mêmes ne les détournent pas de la curiosité et des investigations ; rebutés, ils reviennent à la charge ; ils sont ravis de savoir quelque chose et ils grillent de le raconter aux autres ; la pompe d'une cérémonie, les jeux et autres spectacles de ce genre les captivent au point de leur faire supporter la faim et la soif. Que dis-je?ceux qui font leurs délices des éludes libérales et des beaux-arts, ne Jes voyons-nous pas ne tenir compte ni de leur santé ni de leurs affaires domestiques, endurer toutes les privations, épris qu'ils sont de la passion de connaître et de savoir? Les soucis et les labeurs les plus grands sont compensés à leurs yeux par le plaisir qu'ils goûtent à s'instruire. Il me semble qu'Homère a eu en vue quelque chose de semblable dans sa fable sur le chant des Sirènes : ce n'est, en effet, ni par la douceur de leur voix ni par la npuveauté et la variété de leurs chants qu'elles
semblent avoir l'habitude d'attirer les navigateurs, mais plutôi par la science merveiHeuse dont elles font profession, afin que le désir de s'instruire arrête les [tassants à leur écneil. Voici, en effet, comment elles appellent Ulysse (j'ai traduit ce passage d'Homère, ainsi que quelques autres) :
« 0 gloire de la Grèce, Ulysse, détourne ton vaisseau, afin de pouvoir prêter l'oreille à nos accords. Jamais le nautonier n'a fui loin de nous, sur l'onde azurée, sans s'arrêler, épris de la douceur de nos voix. Après cela, l'esprit rassasié des dons variés des Muses, plus riche des trésors de Ja science, il retourne, en glissant sur l'onde, aux rivages de la patrie. Nous savons les terribles combats et la défaite que les Grecs, conduits par les dieux, ont portés aux rivages Troyens ; nous en savons l'issue, et rien ne nous échappe de ce qui se passe dans ce vaste univers. »
Homère vit bien que sa fable ne pouvait être acceptée, si quelques chansons arrêtaient un héros tel qu'Ulysse. C'est la science que promettent les Sirènes, et il n'est pas étonnant qu'amoureux de la sagesse Ulysse la préférât à la patrie.
(Cicéron, De Finibus.)
Homère : sa gloire et son génie d'après les poètes latins.
Ennius proclame dans ses vers immortels qu'il y a une vaste demeure de l'Achéron, où il ne reste de nous ni âme ni corps (i, mais seulement des fantômes d'une pâleur étrange. C'est de là, à ce qu'il raconte, que s'éleva devant lui la figure d'Homère, toujours florissant, qui se prit à répandre des larmes amères et dont les paroles lui révélèrent les secrets de la nature. Lucrèce, De reruni naturd.)
Pour moi, Agrippa, je ne fais pas de vains efforts pour chanter la terrible colère de l'inflexible fils de Pelée ou les courses de l'artificieux Ulysse sur les mers, ou les fureurs de la maison de Pélops....
Oui peindra dignement Mars, revêtu de sa tunique d'acier,
La leçon quo permanent, est préférable à quo permaneant.
Mérion tout noir de la poussière Troyenne, ou le fils de Tydée, que la protection de Pallas rend égal aux dieux ?
'Horace. Odes.)
Homère a montré en quelle sorte de mètre on pouvait raconter les exploils des rois, des généraux et les tristesses de la guerre. - (Hobace, Art poétique.)
Combien est préférable le début du poète qui n'aborde rien avec une sotte emphase : « Chante-moi, ù Muse, le héros qui, après la prise et le dernier jour de Troie, vit tant de cités et les mœurs de tant de peuples. » Il ne se propose pas de tirer la fumée de la lumière, mais la lumière de la fumer, et bientôt il étale aux regards de brillantes merveilles : Antiphate, Scylla, Charybde avec le Cyclope. Il ne remonte pas à la mort de Méléagre pour raconter le retour de Diomède ; il ne commence point la guerre de Troie aux deux œufs de Léda.
iHorace, Art poétique^
Homère : sa gloire et son génie d'après les poètes latins (suite).
Vous ne seriez aujourd'hui que le sujet de médiocres entretiens, ô Ilion, et vous, Troie, deux fois prise par le dieu du munt OEta. Homère, dont les chants rappellent votre chute, sentit que son œuvre grandirai! dans la postérité.
(Properce, Elégies.)
Regardez le chantre de Méonie, qui, comme une source intarissable, abreuve les poètes de l'onde des Muses.
(Ovide.
Le plus grand des poètes a chanté de sa bouche sacrée les combats de la nation troyenne, et Priam, père et roi de cinquante rois, et les torches d'Hector, et la sécurité de Troie sous la protection de ce héros, et les voyages d'Ulysse, errant sur les mers pendant un nombre d'années égala celui de ses triomphes, et trouvant sur les flots une seconde Pergame ; enfin, les derniers combats qu'il livra dans sa patrie et dans ses foyers envahis. La Grèce a comme ravi sa patrie à Homère, en lui en donnant sept ditiérentes. De sa bouche coulent avec abondance les tlots d'une poésie que les poètes
postérieurs ont fait passer dans leurs vers, osant ainsi partager en mille petits ruisseaux le fleuve créé par le génie d'un seul homme. (Manilius, Astronomiques.)
Avec quelle grandeur le chantre de Méonie (1) ne déroulet-il pas dans ses vers les combats d'hommes et de chevaux !
C'est le père des poêles, et la Grèce n'a rien de plus grand que lui. (Stace, Sylves, liv. V, 3, v. 148.)
(Le héros) admire Homère, dont les chanls ont égalé ceux des Muses, et la gloire, celle d'Apollon.
(Silius Italicus, les Puniques.)
Le père des poètes, le prince de FHélicon, Homère, relracet-il autre chose dans tout le cours de son Odyssée ?.... Ulysse échappant à la voracité d'Anliphate, ses rameurs rendus sourds aux chants des Sirènes et franchissant leur écueil sans s'y arrêter, le Cyclope privé de la clarté du jour, Calypso délaissée, tout cela est la gloire de Pénélope, et ce n'est qu'en l'honneur de la chasteté que le poète déploie une si vaste scène : les labeurs d'Ulysse et sur terre et sur mer, autant d'années consumées sur les flots que dans de terribles combats, nous enseignent (le pouvoir de) la fidélité conjugale.
(Claudien, Eloge de Sérène.)
Homère : son éloquence d'après Quintilien.
De même qu'Aratus croit devoir débuter par Jupiter, de même semble-t-il que nous devions régulièrement commencer par Homère. Semblable à l'Océan, dont il dit lui-même que « les fleuves impétueux et les fontaines d'eau courante y prennent leur source, ce poète est le créateur et le modèle de toutes les parties de l'éloquence. Non, personne ne le surpassera ni en sublimité dans les grandes choses, ni en propriété dans les petites. Tour à tour fleuri et serré, enjoué et grave, il n'est pas moins admirable par son abondance que par sa concision ; ce ne sont pas seulement les qualités du poète, mais encore celles de l'orateur qu'il a, au degré le plus éminent. En etfet, pour ne pas parler des passages où il
t Lire dans le texte Mgeorddes.
loue, exhorte, console, est-ce que Je neuvième livre, où se trouve l'ambassade envoyée à Achille, le premier, où il y a la dispute enlre ce héros et Agamemnon, le deuxième, où sont les avis ouverts par les chefs, ne nous révèlent pas tous les secrets de l'art des plaidoyers et des délibérations ? Quant aux sentiments et modérés et véhéments, personne ne sera assez ignorant pour ne pas reconnaître que le poète les a maniés à son gré.
Mais poursuivons : dans l'introduction de ses deux poèmes, n'a-t-il pas aussi, en très peu de vers, je ne dis pas observé, mais établi les lois de l'exorde ? D'abord, il gagne la bienveillance de l'auditoire par l'invocation des déesses, qu'on croit les inspiratrices des poètes ; puis il éveille son attention par la grandeur des sujets qu'il propose et il la captive par l'exposé sommaire de ces sujets. Est-il possible de faire une narrai ion plus concise que celle du héraut qui annonce la mort de Patrocle, ou plus expressive que la description du combat des Curetés et des Etoliens ? Et les comparaisons, les amplifications, les exemples, les digressions, les indications, les arguments, les preuves, les réfutations, tout cela abonde tellement dans Homère, que la plupart de ceux qui ont écrit sur l'art oratoire ont pris dans ce poète des témoignages en faveur de leurs théories. Quanta la péroraison, en est-il une qui puisse jamais égaler les prières de Priam aux pieds d'Achille?
De plus, dans les expressions, les pensées, les figures, la disposition de tout l'ouvrage, Homère n'a-t-il pas dépassé la mesure de l'esprit humain, au point que c'est la marque d'un grand talent, non pas d'imiter ses perfections, ce qui est impossible, mais de les comprendre?
Homère a donc incontestablement lai-sé bien loin derrière lui tous les écrivains dans tous les genres d'éloquence, et notamment les poètes épiques ; car c'est en le comparant aux auteurs du même genre qu'on fait le plus briller sa gloire.
"Juintilien. Institution oratoire.^
xirr.
Les poètes cycliques et Hésiode.
Vous nq commencerez point comme autrefois ce poète cyclique : « Je vais chanter la fortune de Priam et la fameuse
guerre de Troie. » Que nous dira-t-il, après de telles promesses, qui soit digne d'une bouche si grande ouverte ? La montagne en travail accouchera d'une souris ridicule (l).
(Horace, Art poétique.)
Il me semble entendre de toutes parts énumérer les noms de beaucoup de poètes. «Quoi, dit-on, est-ce que Pisandre n'a pas bien chanté les exploits d'Hercule ? » Il n'est personne à qui ces poètes soient tellement inconnus qu'il ne puisse s'en procurer un catalogue dans une bibliothèque pour l'ajouter à ses livres. Je n'ignore donc pas les poètes que je passe sous silence, et certes je n'en condamne point la lecture, puisque j'ai dit que tous offrent quelque utilité. Mais nous reviendrons à eux, quand nos forces se seront parfaitement développées ; nous agirons comme nous le faisons souvent dans ces grands repas où, après nous être rassasiés de mets exquis, nous prenons les moins délicats pour le plaisir de varier.
(Quintilien, Institution oratoire, liv. X.)
Hésiode célèbre les dieux et l'origine des dieux, le Chaos engendrant la Terre, l'enfance du monde sous l'empire du Chaos, les astres, première production de la nature (2), et encore incertains de leur marche ; les vieux Titans, le berceau du grand Jupiter, et toutes les divinités qui planent dans l'immensité de l'univers. Il a fait plus : il a dicté les lois de la culture des terres et enseigné l'art de rendre le sol fertile ; il a appris que Bacchus aimait les collines, la féconde Cérès, les plaines, Pallas, les unes et les autres, et que les arbres greffes portaient diverses espèces de fruits : il recommande ces occupations des temps de paix, pour nous faire profiter largement des dons de la nature. (Manilius, Astronomiques.)
Hésiode s'élève rarement ; une grande partie de ses œuvres est remplie par des nomenclatures. Pourtant, il y a dans ses préceptes d'utiies sentences; son style est poli, sa composition passable ; on lui donne la palme dans le genre tempéré.
(QoiirriLiBN, Institution oratoire.)
(1) Ou qui fera rire.
(2) Lire dans le texte par lus, au lieu de pactus.