EXORDE DU SECOND DE CES DISCOURS
C'est un usage reçu, Romains, et institué par nos ancêtres, que ceux qui, grâce à votre bienveillance, ont acquis à leur famille le droit d'images ^l), lorsqu'ils prononcent leur première harangue, joignent à l'expression de leur reconnaissance pour vos bienfaits l'éloge de leurs aïeux. A l'occasion de ce discours, quelques magistrats sont parfois trouvés dignes du rang de leurs aïeux; mais la plupart n'y gagnent que de faire voir que, de la dette contractée envers leurs aïeux, une partie restait encore à acquitter envers leurs enfants. Pour moi, Romain?, je n'ai pas le droit de vous parler de mes aïeux ; ce n'est pas qu'ils ne se soient montrés tels que m'a fait naître leur sang et que vous me voyez formé par leurs leçons; mais c'est que la gloire populaire et l'éclat de vos honneurs leur ont manqué. Pour ce qui est de moi-même, je crains qu'il n'y ait de l'arrogance à vous en parler, de l'ingratitude à m'en taire. Avec quelle faveur ne m'avezvous pas fait obtenir cette dignité ! Le rappeler moi-même est extrêmement délicat, et pourtant je ne puis aucunement garder le silence sur vos insignes bienfaits. J'userai donc de réserve, de modération dans mes paroles pour rappeler ce que vous m'avez accordé, et s'il me faut nécessairement dire pourquoi vous m'avez jugé digne des honneurs suprêmes et d'un témoignage d'estime tout particulier, je mesurerai mes paroles, en songeant que j'ai pour appréciateurs ceux-là mêmes qui déjà ont été mes juges.
Depuis un grand nombre d'années, depuis une époque dont Ja mémoire est perdue, je suis Je premier homme nouveau que vous ayez fait consul, et ce poste éminent où la noblesse s'était retranchée en s'enlourant de toutes les pré-
(1) Ce droit, qui consistait dans le privilège de laisser son portrait à sa famille, ce qui constituait la noblesse, s'obtenait par les dignités curules, édilité, préture, consulat.
cautions, vous en avez, sous ma conduite (t), forcé les barrières, et vous avez voulu qu'elles fussent désormais ouvertes
au mérite.
(Second Discours sur la loi agraire, ch. ier.)
Les i Catilinaires : » Péroraison de la IVe.
Vous avez un consul qui a échappé à tous les dangers, à tous les pièges, à la mort même, non pas pour conserver ses jours, mais pour vous sauver. Tous les ordres de l'Etat n'ont qu'une âme, qu'une volonté, qu'une voix dans leur zèle et leur courage pour le salut de la république. Environnée des torches et des poignards d'une conjuration impie, la pairie, notre mère commune, vous tend des mains suppliantes ; c'est à vous qu'elle se recommande elle-même, à vous qu'elle confie la vie de tous les citoyens, la citadelle et le Capitole, les autels des dieux Pénates, le feu éternel et sacré de Vesta, tous les temples et les sanctuaires des dieux, les remparts et les maisons de notre ville. En outre, c'est sur voire vie, sur celle de vos femmes et de vos enfants, sur la fortune de tous les Romains, sur vos demeures et vos foyers, que vous allez prononcer aujourd'hui dans votre jugement.
Vous avez, ce qui n'arrive pas toujours, un chef qui s'oublie lui-même pour ne songer qu'à vous ; vous avez, ce que nous voyons aujourd'hui pour la première fois dans une cause politique, tous les ordres, tous les individus, tout le peuple romain, animés d'un seul et même sentiment. Songez quels travaux il a fallu pour fonder cet empire, quel courage pour affermir la liberté, quelle bienveillance des dieux pour élever, accroître outre mesure la puissance du peuple romain : eh bien, une seule nuit a failli tout détruire. 11 vous faut empêcher aujourd'hui qu'un pareil attentat ne puisse à l'avenir, je ne dis pas être commis, mais seulement venir à la pensée des citoyens.
Au reste, ce n'est pas pour exciter votre zèle, qui devance le mien, que je vous tiens ce langage, c'est pour que ma
On traduit encore me duce [m- : pour me placer à votre tête.
voix, qui doit s'élever la première dans la république, semble remplir ce devoir du consulat.
{IVe Catilinaire, ch. ix.)
CXYI.
Discours de Marcus Tullius Cicéron au Sénat, à son retour de l'exil.
Pères conscrits, si pour les immortels services que vous nous avez rendus, à moi, à mon frère, à nos enfants, je ne parais vous adresser que des remerciements insuffisants, ne l'attribuez pas, je vous en prie et je vous en conjure, à mon naturel ingrat plutôt qu'à la grandeur de vos bienfaits. Quel génie, en effet, peut êlre assez fécond, quelle éloquence assez abondante, quel art oratoire assez divin et assez merveilleux, je ne dirai pas pour embrasser dans un discours, mais pour passer en revue, en les énumérant, tous les titres que vous avez à notre reconnaissance? Vous avez rendu un frère à mes regrets, moi-même à sa tendresse, à nos enfants ieurs parents, à nous-mêmes nos enfants; vous m'avez rendu ma dignité, mon rang, mes biens, la république la plus glorieuse, la patrie enfin, dont rien ne peut égaler le charme; en un mot, vous m'avez rendu moi-même à moi-même. S'il est vrai que nous devons toute notre affection : à nos parents, qui nous ont transmis la vie, le patrimoine, la liberté, le titre de citoyen ; aux dieux immortels, de qui nous tenons et ces biens et tous les autres; au peuple romain, qui nous a appelés à l'honneur d'entrer dans cette illustre assemblée, d'atteindre le degré le plus élevé des dignités, de siéger dans ce Capitole qui domine le monde entier, et à ce sénat, qui nous a honorés plusieurs fois des décrets les plus magnifiques ; elle est immense, infinie, la reconnaissance que nous vous devons à vous, qui, avec une bienveillance et une unanimité singulières, nous avez rendu, en un seul instant, et les bienfaits de nos parents, et les présents des dieux immortels, et les honneurs du peuple romain, elles témoignages nombreux de votre estime.
(Exorde du Discours de Cicéron au sénat, à son retour de l'exil, en. iei.)
Les « Philippiques. »