SOLON ET SON ÉLÉGIE SUR SALAMINE
Après Codrus, il n'y eut plus de rois à Athènes, par égard pour la mémoire de ce prince. Le gouvernement de la république fut confié à des magistrats annuels. Mais l'Etat était alors sans lois aucunes : la volonté des souverains tenait lieu de lois. On choisit donc Solon, citoyen renommé par sa, justice, pour fonder par ses lois comme une nouvelle cité. Tels furent ses ménagements pour le peuple et le sénat, et son attention à ne rien faire pour l'un qui lui semblât devoir déplaire à l'autre, qu'il se concilia également les bonnes grâces de tous les deux. Parmi tant de belles actions de ce grand homme, en voici une de mémorable. La possession de l'île de Salamine avait provoqué entre les Athéniens et les Mégariens une guerre qui était presque une guerre d'extermination. Après bien des revers, les Athéniens décrétèrent la peine de mort contre quiconque proposerait une loi pour la conquête de l'Ile. Solon, craignant de perdre la république par son silence ou de se perdre lui-même par ses conseils, feint tout à coup une démence, à la faveur de laquelle il pourra non seulement dire, mais faire ce qui est interdit. Couvert d'habits en lambeaux, comme un insensé, il court dans la ville : les Athéniens s'attroupent autour de lui, et, pour mieux déguiser ses desseins, il les harangue en vers, contrairement à son usage, et leur conseille de faire ce que défend la loi. Il s'empare si bien de tous les cœurs que sur-le-champ on déclare la guerre aux Mégariens ; ils sont
vaincus, et l'île de- Salamine devient la propriété des Athéniens.
(Justin.)
Les poètes gnomiques grecs (suite) : Solon
et ses maximes.
Que de sagesse dans celte pensée de Solon, « que personne ne doit être estimé heureux durant sa vie, parce que, jusqu'au dernier jour de notre existence, nous sommes en butle aux vicissitudes de la fortune. » C'est donc le tombeau qui assure à l'homme le titre d'heureux, en s'opposant aux coups de l'adversité.
Ce même philosophe, voyant un de ses amis en proie à une vive douleur, le conduisit sur la citadelle et l'engagea à promener ses regards sur loutes les maisons qui étaient à leurs pieds. Quand celui-ci l'eut fait : « Songe maintenant en toi-même, lui dit Solon, au grand nombre de chagrins qui ont habile jadis sous ces toits, y habitent aujourd'hui et y habiteront dans les siècles à venir, et cesse de déplorer, comme s'ils n'atteignaient que toi, des maux communs à tous les mortels. » C'est ainsi qu'il le consola, en lui prouvant que les villes ne sont qu'un triste réceptacle de calamités humaines. 11 disait encore que « si tous les hommes réunissaient tous leurs maux en un seul lieu, chacun aimerait mieux remporter les siens chez lui que de prendre sa part de misères à la masse commune. » D'où il concluait qu'il ne faut pas se croire le plus malheureux des hommes et trouver une intolérable amertume à des souffrances qui sont l'effet du hasard. ' (Valère Maxime.)
Solon nous montre de quelle ardeur il brûlait pour l'étude, dans ces vers où il nous dit qu'il apprenait tous les jours quelque chose en vieillissant : le dernier jour de sa vie confirma ce mot. Pendant que ses amis, assis autour de lui, s'entretenaient d'un certain sujet, il souleva sa tête déjà appesantie par la mort, et comme on lui demandait pourquoi il faisait cet effort : « C'est, répondit-il, afin de ne mourir qu'après avoir compris le sujet de votre discussion. »
(Valère Maxime.;