‹ Cours de versions latinesChapitre 71 sur 214 · CICÉRON AU GRAND POMPÉE · texte numérisé non relu

CICÉRON AU GRAND POMPÉE

An de Rome 691 (63 av. J.-C).

Les lettres officielles que vous avez envoyées m'ont causé, ainsi qu'à tous les citoyens, une incroyable satisfaction. Vous y avez montré, en effet, autant de confiance dans le maintien de la tranquillité, que de mon côté j'en mettais en vous seul, alors que je promettais toujours cela à tout le monde. Mais sachez bien que vos anciens ennemis, qui sont vos nouveaux amis, ont été vivement frappés par votre lettre et que leurs grandes espérances renversées ont fait place à l'abattement. Quant à votre lettre à mon adresse, quoique je n'y aie trouvé que de légères marques de votre affection pour moi, soyez sûr cependant qu'elle m'a fait plaisir : car rien ne me cause ordinairement plus de joie que la conscience d'avoir rendu des services, et si l'on n'y répond pas toujours, je ne suis pas fâché que la balance penche de mon côté. Ce qui n'est pas douteux pour moi, c'est que si mon zèle sans bornes à votre égard m'a peu profité, l'intérêt public nous rapprochera et nous unira étroitement. Et pour que vous n'ignoriez pas ce que j'aurais désiré dans votre lettre, je vous l'écrirai franchement, comme mon caractère et mon amitié l'exigent. J'ai accompli des actes tels que je m'attendais à trouver quelques félicitations dans votre lettre en raison de notre amitié et par considération pour la république. Je pense que vous n'avez omis ces félicitations que par crainte d'offenser quelqu'un. Mais sachez que ce que j'ai fait pour le salut de la patrie a obtenu l'approbation et les suffrages de toute la terre. Quand vous reviendrez à Rome, vous verrez que je me suis conduit avec tant de prudence et de grandeur dame que vous, qui êtes bien supérieur à Scipion l'Africain, vous ne ferez pas difficulté de m'adjoindre à

vous dans la république et dans votre amitié, moi qui ne suis pas trop inférieur à La^lius. Adieu.

(Lettres à divers, liv. V, 7.)

GXXXVI.

Les « Lettres à Quintus Cicéron. »

Thessalonique, 13 juin 695 (59 av. J.-C).

Mon frère, mon frère, mon frère, avez-vous pu craindre que ce ne soit quelque sentiment de colère qui m'ait fait vous envoyer des esclaves sans lettres, ou que même je n'aie pas voulu vous voir ? Moi, je serais, moi, je pourrais être en colère contre vous ! Apparemment, c'est vous qui êtes l'auteur de mes maux; ce sont vos ennemis, c'est l'envie qu'on vous portait, qui m'ont perdu, et ce n'est pas moi-même qui ai causé votre ruine! Ce consulat tant vanté m'a tout ravi, vous, mes enfants, ma patrie, ma fortune! Puisse-t-il ne vous avoir enlevé que moi ! 11 est certain que tous vos procédés à mon égard ont toujours été honnêtes et délicats, tandis que vous me devez le chagrin que vous cause mon malheur, la crainte du vôtre, vos regrets, votre tristesse, votre solitude. Je n'aurais pas voulu vous voir ! Dites plutôt que je n'ai pas voulu que vous me vissiez ; car vous n'auriez pas vu votre frère ; vous n'auriez pas vu celui que vous aviez laissé à Rome ; vous n'auriez pas vu celui que vous connaissiez ; vous n'auriez pas vu celui qui pleurait en vous quittant et que vous avez quitté en pleurant vous-même : non, vous n'auriez pas vu le moindre reste de ce qu'il était, pas même son image, mais une ombre d'un mort qui respire. Et plût aux dieux que vous eussiez vu ou appris ma mort avant ma disgrâce ! Plût aux dieux que vous eussiez survécu, uon seulement à moi, mais encore à ma gloire ! J'en prends à témoin tous les dieux : un seul mot m'a rappelé à la vie ; tout le monde m'assurait que la vôtre était en partie attachée à la mienne. J'ai donc commis une faute et un crime ! Si j'étais mort, ma mort prouverait du moins ma piété et mon affection pour vous; mais je vis et vous ne m'avez plus ; je vis et il vous faut réclamer le secours d'autrui ; et ma voix, si souvent prolectrice

d'intérêts étrangers, sera muetle précisément au milieu des dangers de ma famille !

(Lettres de Cicéron à Quintus, 3.)

GXXXYI1.

Les « Lettres à M. Junius Brutus. »

Rome, 22 avril 711 U3 av. J.-C).

Nos 'affaires semblent prendre une meilleure tournure. Je sais d'une science certaine qu'on vous a écrit tout ce qui s'est passé. Les consuls ont été tels que je vous l'ai souvent écrit. Le jeune César a d'admirables dispositions à la vertu. Puisse-t-il, dans cet éclat des honneurs et de la faveur populaire, être aussi facile à retenir et à gouverner qu'il l'a été jusqu'à présent! La tâche est assurément plus délicate; mais je n'en désespère pas; car ce jeune homme est persuadé (et c'est de moi principalement que lui vient cette persuasion) que notre salut est son ouvrage. Effectivement, tout était perdu, s'il n'eût pas chassé Antoine de la ville. Trois ou quatre jours avant ce brillant succès, la ville entière, frappée d'une terreur panique, se précipitait vers vous avec les femmes et les enfants. Mais, rassurée par la journée du 12 des calendes de mai, elle aimait mieux vous voir ici que d'aller vous trouver. C'est dans ce même jour que j'ai recueilli des fruits bien précieux de mes grands travaux et de mes longues veilles, si, du moins, c'est une récompense que la véritable et solide gloire. Une multitude immense, tout ce que notre ville contient d'habitants s'est assemblé devant ma demeure, m'a conduit jusqu'au Capitule, et m'a hissé à la tribune, au bruit de ses acclamations et de ses applaudissements. Je n'ai point de vanité et je ne dois point en avoir. Cependant, ce concert de tous les ordres, ces remerciements, ces félicitations, me causent une vive émotion, parce qu'il est beau de devenir populaire par la conservation du peuple.

(Lettres à DruLus, I, 3.)

GXXXYIII.

Jugement de Quintilien sur Cicéron.

Ce sont surtout les orateurs qui peuvent mettre la littérature latine au niveau de la littérature grecque ; car j'opposerai hardiment Cicéron à n'importe lequel des orateurs de la Grèce. Démostliène et Cicéron me paraissent se ressembler dans la plupart de leurs qualités : intelligence du sujet, ordre dans la division, préparation et développement des preuves, en un mot dans tout ce qui est du domaine de l'invention. Il y a quelque différence dans leur élocution : l'un est plus serré, l'autre plus abondant ; l'un plus rigoureux, l'autre plus large dans ses conclusions; l'un combat toujours à la pointe de l'épée, l'autre fréquemment aussi avec le poids de ses armes ; à l'un, on ne peut rien retrancher, à l'autre rien ajouter; il y a plus de travail dans l'un, dans l'autre plus de naturel. Pour les traits d'esprit et l'art d'exciter la pitié, deux choses très puissantes sur les sentiments, nous l'emportons certainement. Peut-être les usages d'Athènes ont-ils empêché Démostliène de faire des péroraisons, comme chez nous le génie différent de la langue latine n'a pas permis à Cicéron des beautés qu'admirent les Attiques. Pour les lettres, car on en a de l'un et de l'autre, il n'y a pas de contestation. Cependant il faut céder en ce point que Démosthène est venu le premier et qu'il a fait Cicéron en grande partie ce qu'il est. Il me semble que Cicéron, en se donnant tout entier à l'imitation des Grecs a reproduit la force de Démosthène, l'abondance de Platon, la grâce d'Isocrate. Et ce n'est pas seulement par l'élude qu'il 3 acquis ce qu'il y avait de meilleur dans chacun d'eux; mais il a tiré de lui-même et de lamerveilleuse fécondité d'un immortel génie presque toutes ou plutôt toutes ses qualités. Il ne ramasse pas, en effet, les eaux de la pluie, comme dit Pindare ; c'est une source vive qui déborde. Il était né, par un bienfait particulier de la- Providence, pour que l'éloquence essayât en lui toutes ses forces. Ce n'est pas sans raison que ses contemporains l'ont proclamé roi de l'éloquence judiciaire : il a eu cette fortune dans la postérité que Cicéron n'est plus regardé comme le

nom d'un homme, mais comme le nom de l'éloquence. Ayonsle donc sous les yeux; proposons-le-nous pour modèle, et qu'on sache que c'est avoir profité que de faire de Cicéron ses délices.

{Institution oratoire, liv. X, ch. ier.)

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